Le dopage pour un sport plus juste ?
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Le dopage pour un sport plus juste ?

Écrit par La rédaction de Books publié le 25 juillet 2016

Après la révélation d’un système de dopage d’Etat, le Comité international olympique a décidé dimanche d’autoriser la Russie à participer aux Jeux de Rio. Cette décision scandalise une partie du monde du sport. Mais le dopage biaise-t-il réellement la compétition quand certains concurrents partent avec des avantages génétiques incontestables ? Dans cet article du New Yorker, traduit par Books en 2014, Malcolm Gladwell décrypte le poids de ces capacités innées dans la performance des très grands champions et approfondit le débat sur l’amélioration des résultats sportifs par tous les moyens.

 

A la fin de son livre The Sports Gene, David Epstein se rend dans un coin perdu de Finlande pour y rencontrer un homme du nom d’Eero Mäntyranta. Mäntyranta, septuagénaire à présent, habite une petite maison près d’un lac, au milieu des pins et des sapins, au nord du cercle polaire. Le village d’à côté lui a dressé une statue. « Tout, chez lui, possède une certaine envergure, écrit Epstein. Le nez tubéreux au milieu d’un visage d’une douce rondeur. Ses gros doigts, sa large mâchoire, et une poitrine de barrique couverte d’un tricot rouge avec au centre un renne à la mine patibulaire. C’est un homme à l’allure remarquable. » Le plus remarquable étant la couleur de son visage. C’est « une nuance de rouge cardinal, mêlé ici et là de pourpre », qui évoque « la teinte de la peinture rouge que produit le sol riche en fer de la région ».

Mäntyranta est porteur d’une rare mutation génétique. En raison d’une anomalie de son ADN, sa moelle osseuse sécrète un excédent de globules rouges. Cela explique à la fois la couleur de sa peau et son extraordinaire carrière de skieur de fond. Dans ce sport, les athlè­tes se propulsent sur des distances de 16 à 26 kilomètres – un défi physique qui exige des globules rouges une immense capacité d’alimenter les muscles en oxygène. En vertu de son métabolisme unique, Mäntyranta avait quelque chose comme 65 % de globules rouges de plus qu’un homme normal. Il a gagné en tout sept médailles aux Jeux olympiques d’hiver de 1960, 1964 et 1968 – trois en or, deux en argent et deux en bronze. Il a également remporté au cours de la même période deux victoires lors des championnats du monde de ski nordique dans l’épreuve de 30 kilomètres. Aux Jeux de 1964, il a battu le deuxième aux 15 kilomètres de quarante secondes, une avance, écrit Epstein, « jamais atteinte dans l’histoire de cette épreuve olympique, ni avant, ni depuis ».

The Sports Gene fourmille d’histoires comme celle-ci, qui sont autant d’exemples des façons qu’ont les plus grands athlètes de se distinguer du reste d’entre nous. Ils réagissent plus efficacement à l’entraînement. Leur silhouette est optimisée pour certains types de pratiques athlétiques. Ils sont porteurs de gènes qui les placent loin devant les sportifs ordinaires.

Epstein raconte par exemple l’histoire de Donald Thomas, qui, lors du septième saut en hauteur de sa vie franchit les 2,23 mètres – presque le record mondial. L’année suivante, après en tout et pour tout huit mois d’entraînement, Thomas remportait le championnat du monde. Comment a-t-il fait ? Il avait, entre autres choses, des jambes exceptionnellement longues, tout comme son tendon d’Achille, de 26 cm, qui fonctionnait comme une sorte de ressort, le catapultant très haut quand il plantait ses pieds au sol pour sauter. (Les kangourous ont eux aussi de longs tendons, nous dit Epstein, ce qui explique leurs bonds.)

Pourquoi les meilleurs coureurs de fond du monde viennent-ils si souvent du Kenya et d’Éthiopie ? La réponse commence avec le poids. Un coureur n’a pas seulement besoin d’être maigre ; il doit aussi, plus spécifiquement, avoir des chevilles et des mollets très fins, parce que tout poids supplémentaire sur les extrémités consomme plus d’énergie que le même poids sur le torse. C’est pourquoi alléger ne serait-ce que de quelques grammes une paire de chaussures de course peut avoir un effet significatif. Il se trouve que les athlè­tes de la tribu Kalenjin, au Kenya – d’où sont issus la plupart des meilleurs coureurs du pays – sont bâtis précisément de cette manière. Epstein cite une étude comparant les Kalenjins aux Danois ; les premiers sont plus petits, avec des jambes plus longues, et leurs membres inférieurs pèsent quasiment 500 grammes de moins. En conséquence de quoi ils consomment 8 % d’énergie en moins par kilomètre. (Pour vérifier la particularité de la partie inférieure de la jambe, il faut regarder les photos du grand spécialiste kényan du demi-fond, Asbel Kiprop, géant gracieux qui semble courir sur deux crayons couleur d’ébène). Selon Epstein, il existe une explication évolutionniste à tout cela : les environnements chauds et secs favorisent les squelettes très fins aux membres allongés, faciles à rafraîchir, tout comme les climats froids favorisent les corps épais et trapus, qui conservent mieux la chaleur.

Les avantages de la vallée du Rift

Les coureurs de fond tirent aussi un avantage substantiel de l’habitude de la haute altitude, où le corps est contraint de compenser le manque d’oxygène en produisant plus de globules rouges. À condition de ne pas monter trop haut non plus ! Dans les Andes, par exemple, l’air est trop rare pour le genre de séances d’entraînement nécessaires à l’athlète de niveau mondial. L’altitude optimale se situe entre 1 800 et 2 700 mètres. Les meilleurs coureurs d’Éthiopie et du Kenya viennent des montagnes de la vallée du Rift, qui, écrit Epstein, sont « pile au bon endroit ». Quand ils se mesurent à des Européens ou à des Nord-Américains, ils arrivent sur la piste avec une énorme longueur d’avance.

Ce que nous regardons lorsque nous regardons des sports d’élite, c’est donc une compétition entre des groupes de personnes qui diffèrent du tout au tout, et arrivent sur la ligne de départ avec un bagage génétique et biologique inégal. Il y aura des Donald Thomas qui doivent à peine s’entraîner, et des Eero Mäntyranta, qui portent dans leurs gènes la capacité de finir quarante secondes devant leurs rivaux. Les sports d’élite offrent, comme l’écrit Epstein, une « scène magnifique à la ménagerie fantastique qu’engendre la diversité biologique de l’humanité ». Cette ménagerie est précisément ce qui rend le sport fascinant. Mais elle révèle aussi une contradiction de la compétition de haut niveau. Nous voulons que la confrontation soit équitable et nous prenons des mesures sophistiquées pour s’assurer qu’aucun concurrent n’a d’avantage sur les autres. Mais comment une ménagerie fantastique peut-elle produire une compétition entre égaux ?

Pendant la Première Guerre mondiale, l’armée américaine a remarqué une caractéristique déconcertante chez les jeunes conscrits. Les soldats originaires de certaines régions du pays avaient fréquemment des goitres – une grosseur au cou provoquée par le gonflement de la glande thyroïde. Des milliers de recrues ne pouvaient pas boutonner le col de leur uniforme. Nous pensons aujourd’hui que le QI moyen des conscrits variait aussi en fonction de cela. Les soldats des zones côtières semblaient plus « normaux » que les conscrits venus d’ailleurs.

Ménagerie fantastique

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On s’avisa que le coupable était une carence en iode, un micronutriment essentiel. Sans lui, le cerveau humain ne se développe pas normalement et la thyroïde commence à grossir. Dans certaines parties des États-Unis en ce temps-là, l’apport en iode du régime alimentaire était insuffisant. Comme les économistes James Feyrer, Dimitra Politi et David Weil l’écrivent dans un récent article pour le National Bureau of Economic Research, « l’eau de mer est riche en iode, et c’est pourquoi on ne trouve pas de goitre endémique sur les côtes. L’iode de l’océan est transmis à la terre par la pluie. Mais ce processus n’atteint que les couches supérieures du sol, et prend parfois des milliers d’années. De fortes pluies peuvent provoquer une érosion, emportant ces couches, riches en iode. La dernière ère glaciaire a produit le même effet : le sol riche en iode a été remplacé par le sol pauvre en iode des roches cristallines. Cela explique la prévalence du goitre endémique dans les zones marquées par une glaciation intense, comme la Suisse et la région des Grands Lacs ».

Après la Première Guerre mondiale, le ministère américain de la Guerre publia un rapport intitulé « Les malformations découvertes chez les conscrits ». Il révélait à quel point l’incidence du goitre variait d’un État à l’autre, avec des taux quarante à cinquante fois supérieurs dans des endroits comme l’Idaho, le Michigan et le Montana à ceux des régions côtières.

Comme dans l’histoire des coureurs de fond kényans racontée par Epstein, on voit les aléas du climat et de la géographie se liguer pour créer des différences spectaculaires de capacités. Au début du XXe siècle, le développement physiologique des enfants américains fournissait un exemple de la « ménagerie fantastique qu’engendre la diversité biologique de l’humanité ». Dans ce cas, bien sûr, la ménagerie fantastique nous est apparue détestable. En 1924, la Morton Salt Company, sous la pression des autorités sanitaires, a commencé d’ajouter de l’iode à son sel, et lancé une campagne publicitaire vantant ses bénéfices. Cette pratique a été ensuite appliquée avec succès dans de nombreux pays en développement : les études montrent que l’ajout d’iode peut faire gagner jusqu’à 13 points de QI – une augmentation extraordinaire. Le sel iodé dans votre placard représente une intrusion dans l’ordre naturel des choses. Quand un étudiant venu des montagnes pauvres en iode de l’Idaho était amené à se mesurer à un étudiant du Maine riche en iode, nous estimions qu’il était de notre devoir moral de réparer cette iniquité naturelle. La raison pour laquelle les débats sur la compétition de haut niveau sont devenus récemment si passionnés, c’est qu’on ne rencontre guère cette clarté dans l’univers du sport. Et si ces deux étudiants rivalisaient à la course ? Faudrait-il pouvoir donner l’équivalent de l’iode à celui qui souffre d’un handicap naturel ? Nous n’arrivons pas à en décider.

Les joueurs de baseball, explique Ep­stein, ont, dans l’ensemble, l’œil remarquablement perçant. L’ophtalmologue Louis Rosenbaum, qui a suivi près de 400 d’entre eux pendant quatre ans, a découvert une acuité visuelle moyenne d’environ 20/13 ; c’est-à-dire que le joueur de baseball professionnel distingue à 6 mètres ce que tout un chacun ne voit qu’à 4 mètres. Quand Rosenbaum a étudié les Los Angeles Dodgers, il a découvert que la moitié des membres de l’équipe avaient une vision de 20/10 et qu’un petit nombre d’entre eux étaient au-dessus de 20/9, « frôlant la limite théorique des possibilités de l’œil humain », comme le dit Epstein. La capacité de toucher à tous les coups une balle lancée à une vitesse proche de 160 km/h, effectuant une série déconcertante de vrilles et de courbes, exige une acuité visuelle qu’on ne rencontre que dans une infime minorité de la population.

Bras bionique

La vue peut être améliorée – parfois de manière spectaculaire – par la chirurgie au laser ou les lentilles implantables. Un jeune joueur de baseball prometteur affligé d’une vue normale doit-il être autorisé à subir ce type d’intervention correctrice ? Dans ce cas, la Major League de baseball répond oui. Elle permet aussi aux lanceurs de remplacer le ligament collatéral ulnaire du coude par un tendon prélevé sur un cadavre ou sur une autre partie de leur propre corps. La chirurgie de remplacement de tendon, comme la chirurgie au laser, transforme le sportif en une version améliorée de son être naturel.

Mais quand on en vient au dopage, la Major League – à l’unisson de la plupart des sports – met le holà. Un athlète ne peut utiliser de médicament pour devenir une version améliorée de lui-même, même si ledit médicament est pris à des doses non dangereuses, et n’est, comme la testostérone, rien d’autre que la copie d’une hormone naturelle, disponible sur ordonnance pour tout le monde, à peu près partout sur la planète.

Le baseball est aujourd’hui au beau milieu d’un de ces scandales de dopage qui le frappent régulièrement. L’affaire concerne Alex Rodriguez, l’un des meilleurs joueurs du moment, et l’un des plus haïs de sa génération. Car Alex Rodriguez a voulu se remettre d’une blessure et prolonger sa carrière par des moyens illicites. (Il a fait appel de sa récente suspension, fondée sur ces allégations.) Difficile, pourtant, de penser à Rodriguez sans se rappeler Tommy John, le premier joueur à avoir échangé – en 1974 – son ligament collatéral ulnaire contre un modèle plus performant. John a utilisé la médecine moderne pour se remettre d’une blessure et prolonger sa carrière. Il a gagné 164 matchs après sa transformation, bien plus qu’avant l’intervention de la science. Il a pris sa retraite à 46 ans, après l’une des carrières les plus longues de l’histoire du baseball. Son bras bionique lui a permis de gagner au moins vingt jeux par saison, le critère de l’excellence pour un lanceur. Le public adorait Tommy John. Peut-être Alex Rodriguez songe-t-il à lui – et au fait qu’un tiers des lanceurs actuels de la Major League, au bas mot, ont subi la même opération – en se demandant pourquoi le baseball a érigé une barrière morale entre les produits proposés par l’endocrinologie moderne et ceux offerts par l’orthopédie.

L’autre grand paria du dopage s’appelle Lance Armstrong. Le cycliste a apparemment prélevé de grandes quantités de son propre sang pour ensuite se le réinjecter avant la compétition, afin d’augmenter le nombre de globules rouges porteurs d’oxygène dans son organisme. Armstrong voulait être comme Eero Mäntyranta. Il voulait égaler, par ses propres actions, ce que certains veinards font déjà naturellement et légalement. Avant de le condamner, ne faudrait-il pas trouver une bonne raison de dire qu’un homme est autorisé à posséder de nombreux globules rouges et un autre pas ?

« J’ai toujours dit que, même si on nous avait branchés au meilleur détecteur de mensonge du monde, nous aurions réussi le test », écrit Tyler Hamilton, ancien coéquipier d’Arm­strong, dans son autobiographie, La Course secrète (1). « Pas parce qu’on se racontait des histoires – on était parfaitement conscients d’enfreindre les règles – mais parce qu’on ne considérait pas ça comme de la tricherie. Enfreindre les règles nous paraissait juste. »

Il faut lire La Course secrète parallèlement à The Sports Gene, car le livre montre l’envers du tableau d’Epstein en posant la question : que faire si vous n’êtes pas Eero Mäntyranta ?

Hamilton était un skieur venu au cyclisme sur le tard, et il se définit lui-même comme un outsider. La première fois qu’il a rencontré Armstrong – au Tour DuPont, dans le Delaware –, il a regardé les autres coureurs professionnels à la ronde, prenant conscience qu’il n’avait pas le physique du rôle. « On peut juger de la forme physique d’un coureur aux contours de son postérieur et aux veines de ses jambes, et les derrières de ces gars étaient bioniques, plus compacts et puissants que tout ce que j’avais pu voir jusque-là, écrit-il. Les veines de leurs jambes dessinaient de vraies cartes routières. Leurs bras étaient des cure-dents […]. On aurait dit des chevaux de course. » Le torse d’Hamilton était surdimensionné. Les veines de ses jambes n’étaient pas saillantes. Il avait des cuisses de skieur. Ses bras étaient trop musclés, et il pédalait lourdement avec « un mouvement de presse-purée ».

Quand Hamilton a rejoint Armstrong au sein de l’équipe US Postal, il a été obligé de réapprendre le sport, de laisser derrière lui, comme il le dit, le monde romantique « où il suffisait de grimper sur son vélo en espérant être dans un bon jour ». Le changement de look a commencé par le poids. Quand Michele Ferrari, le principal conseiller de l’équipe, a vu Hamilton pour la première fois, il lui a dit qu’il était trop gros, et, du point de vue du cyclisme, il l’était. Rouler vite à bicyclette est fonction de la puissance que vous appliquez sur les pédales divisée par les kilos que vous portez, et il est plus facile de réduire le poids que d’augmenter la puissance. Hamilton raconte qu’il rentrait de l’entraînement, après avoir brûlé des milliers de calories, buvait une grande bouteille d’eau de Seltz, prenait deux ou trois somnifères – en espérant dormir sans dîner et, dans l’idéal, éviter le petit déjeuner du lendemain matin. Lorsqu’il dînait avec des amis, le cycliste prenait une grosse bouchée, faisait semblant d’éternuer, crachait la nourriture dans une serviette, et se précipitait aux toilettes pour s’en débarrasser. Il a su qu’il commençait d’être en condition quand sa peau est devenue fine et parcheminée, quand s’asseoir sur une chaise en bois a commencé de lui faire mal, parce qu’il n’avait plus de fesses, et quand sa manche en jersey est devenue si lâche autour de son biceps qu’elle claquait au vent. Au niveau le plus élémentaire, le cyclisme était affaire de métamorphose : il s’agissait de prendre le corps que la nature vous avait donné et de le changer au forceps.

« Lance et Ferrari m’ont montré qu’il y avait davantage de variables que je ne le soupçonnais, et toutes comptaient : la puissance en watts, la cadence, les intervalles, les zones, les joules, l’acide lactique, et, bien sûr, l’hématocrite, écrit Hamilton. Chaque sortie à vélo devenait un problème mathématique : un ensemble de valeurs précisément établies qu’il fallait atteindre […]. Rouler six heures est une chose. Rouler six heures en suivant un programme de watts et de cadences en est une autre, notamment si ces watts et ces cadences ont été déterminés pour vous emmener à l’extrême limite de vos capacités. »

« Œufs rouges » et poches de sang

L’hématocrite, la dernière de ces variables, était le chiffre dont ils se souciaient le plus. Il fait référence au pourcentage de sang composé de globules rouges porteurs d’oxygène. Plus l’hématocrite est élevé, plus on a d’endurance. (Mäntyranta avait un hématocrite record.) Le paradoxe des sports d’endurance est qu’un athlète ne peut jamais travailler aussi dur qu’il le veut, parce que s’il va trop loin, son hématocrite baisse. Hamilton avait un hématocrite naturel de 42 % – à la limite inférieure de la normale. Au bout de trois semaines de Tour de France, il serait à 36 %, ce qui signifiait une baisse de 6 % de sa puissance – de la force qu’il pouvait mettre sur ses pédales. Dans un sport où des écarts de 0,10 % peuvent être décisifs, c’était un « motif de rupture de contrat ».

Pour les membres de l’équipe US Postal, la solution était d’utiliser l’hormone EPO et les transfusions sanguines pour faire monter leur hématocrite aussi haut que possible sans éveiller les soupçons. (Avant 2000, il n’existait pas de test pour l’EPO elle-même ; les coureurs n’étaient simplement pas autorisés à dépasser un hématocrite de 50 %.) Puis ils ajoutaient des doses d’entretien au fil du temps, pour compenser la baisse provoquée par les courses et les entraînements. Les procédures étaient précises et sophistiquées. On ajoutait des capsules de testostérone au mélange pour aider à la récupération. On appelait cela les « œufs rouges ». L’EPO (alias l’erythropoïétine), une hormone naturelle qui augmente la production de globules rouges, était quant à elle surnommée Edgar – pour Edgar Poe. Pendant le Tour de France, et d’autres courses, des poches de sang de chaque coureur étaient stockées dans des endroits secrets à intervalles prédéterminés, puis transportées en catimini, étape par étape, dans des récipients réfrigérés, pour des transfusions stratégiques. La fenêtre de vulnérabilité après la prise d’une drogue – le laps de temps pendant lequel le dopage peut être décelé – était appelée « période incandescente ». La plupart des coureurs qui se dopaient (et du temps d’Armstrong, comme on le sait maintenant, presque tous les coureurs de haut niveau le faisaient) prenaient deux mille unités d’Edgar en injection sous-cutanée tous les deux jours, ce qui signifie qu’ils « rougeoyaient » pendant une période dangereusement longue. Armstrong et sa bande pratiquaient le microdosage, prenant 500 unités d’Edgar la nuit et injectant la drogue directement dans la veine, où elle se diffusait bien plus rapidement.

La Course secrète fourmille de paragraphes comme celui-ci : « Le truc, quand on doit s’injecter de l’Edgar en intraveineuse, c’est évidemment qu’il faut bien viser. Loupez la veine – piquez dans les tissus environnants – et Edgar restera beaucoup plus longtemps dans votre corps ; vous risquez d’être positif. Le microdosage requiert donc une main ferme, un bon sens du toucher et beaucoup de pratique ; il faut apprendre à sentir la pointe de l’aiguille qui perce la paroi de la veine et à tirer légèrement sur le piston pour voir apparaître un peu de sang, preuve que vous êtes bien dans la veine. Pour ça, comme pour tant d’autres choses, Lance était béni : il avait des veines grosses comme des canalisations. Les miennes étaient petites, ce qui était un casse-tête. »

Hamilton finit par être pris et fut suspendu du cyclisme professionnel. Il est devenu l’un des premiers dans le milieu à mouiller Armstrong, en témoignant devant la commission d’enquête fédérale et en apparaissant dans l’émission « 60 minutes ». Il dit regretter les années pendant lesquelles il a utilisé des produits dopants. Les mensonges et la duplicité lui pesaient comme un fardeau. Cela a détruit son mariage. Il a sombré dans la dépression. Son livre est censé faire office d’acte de contrition. De ce point de vue, il échoue. Même s’il essaie – parfois, il ne semble pas essayer bien fort –, Hamilton ne réussit pas à expliquer pourquoi les responsables d’un sport qui acceptent l’anorexie volontaire comme méthode d’amélioration de la performance sont tellement contrariés que des athlètes s’injectent à eux-mêmes leur propre sang.

Outsiders potelés contre merveilles de la nature

« Le dopage est moins un accélérateur magique qu’un moyen de maîtriser les déclins », écrit Hamilton. Les cyclistes pouvaient enfin s’entraîner aussi dur qu’ils le voulaient. Il permettait à des outsiders potelés de rivaliser avec des merveilles de la nature. « Les gens pensent que le dopage est une affaire de tire-au-flanc qui ne veulent pas se donner du mal », écrit Hamilton. Mais, pour de nombreux coureurs, c’était exactement le contraire : « L’EPO nous donnait la possibilité de souffrir davantage ; de pousser plus loin et plus fort qu’on ne l’aurait jamais imaginé, aussi bien à l’entraînement qu’en compétition. Elle récompensait précisément mes points forts : une éthique de travail rigoureuse, la capacité d’atteindre sa limite et de la dépasser. J’en avais presque le vertige : j’étais en terrain inconnu. J’ai commencé de voir les courses d’un autre œil. Elles ne dépendaient plus de la loterie génétique, ou de la forme du jour. Elles ne dépendaient plus de ce qu’on était. Elles dépendaient de ce qu’on faisait – de l’intensité qu’on mettait au travail, du soin et du professionnalisme qu’on mettait à se préparer. »

Nous sommes très loin des exploits d’un vieillard affable vivant au milieu des pins au nord de la Finlande. Hamilton exprime une vision du sport où l’objet de la compétition est d’utiliser la science, l’intelligence et la volonté pure pour vaincre les différences naturelles. Hamilton et Armstrong sont peut-être simplement des athlètes qui estiment ce genre de réussite plus méritoire que les médailles d’or d’un homme qui a eu la chance inouïe d’être né avec une mutation génétique aléatoire.

Cet article est paru dans le New Yorker le 9 septembre 2013. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Notes

1| Tyler Hamilton et Daniel Coyle, La Course secrète. Dopage et Tour de France, Presses de la Cité, 2013.

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