Affaire de sérendipité
Publiées d’abord à Venise, en italien, en 1557, puis deux fois en français en 1610 et 1712, Les Aventures des trois princes de Serendip ont été reprises et augmentées en 1719 par le chevalier de Mailly, un militaire devenu homme de lettres. Comme Les Mille et Une Nuits, traduites et augmentées au même moment par Galland, ces contes sont d’origine orientale (lire « Les Mille et Une Nuits, pas si arabes », Books, n° 27, novembre 2011, p. 17). L’empereur de Serendip (sans doute Ceylan) envoie ses trois fils parfaire leur éducation en voyageant. Ils rencontrent sur leur route « les ruses des hommes et les malices des femmes », cite en français David Coward dans le Times Literary Supplement. L’Arabie est présentée comme une terre désagréable, où les femmes sont réduites en esclavage et où les princes assassinent sans état d’âme. Des histoires de « califes cruels et de vizirs retors » qui alimentent aussi la satire des abus de la monarchie et de l’Église en France. Le niveau baisse quand Mailly se met à rédiger ses propres histoires, et l’on est loin de la qualité du futur Zadig de Voltaire, selon Coward.
Ces textes n’auraient pas grand intérêt s’ils n’avaient servi de tremplin à un mot : serendipity, introduit en 1754 dans une lettre devenue curieusement célèbre du politicien, homme de lettres et collectionneur Horace Walpole : « Cette découverte est presque du genre que j’appelle serendipity, mot très expressif que je vais m’efforcer de vous expliquer […]. J’ai lu naguère un conte assez bête, appelé Les Trois Princes de Serendip : au cours de leur voyage, Leurs Altesses faisaient sans cesse des découvertes, par accident et sagacité, de choses qu’ils ne cherchaient pas : par exemple, l’un d’eux découvrit qu’une mule aveugle de l’œil droit avait récemment parcouru la même route, parce que l’herbe était broutée seulement du côté gauche, alors qu’elle était moins bonne que du côté droit. » En fait de mule, il s’agissait d’un chameau, mais peu importe. Un siècle plus tard, sous l’impulsion de T.H. Huxley, le « bulldog de Darwin », le mot en est venu à désigner des découvertes accidentelles faites par des savants et des ingénieurs.
Il est entré dans le langage courant en anglais. Il a fait ces dernières années l’objet d’ouvrages consacrés à l’histoire des sciences et des techniques et a donné naissance à une publication savante, le Journal of Serendipity and Unexpected Results. Jusqu’à tout récemment, le mot n’existait pas en français. Coward y voit la marque de « la résistance de l’esprit gaulois à reconnaître les fruits du hasard ». L’idée était pourtant bien présente dans l’esprit de nos chercheurs, comme en témoigne la formule de Pasteur : « La chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés. » Désormais le mot « sérendipité » est entré en français, il est même à la mode. Les trois spécialistes françaises qui commentent cette nouvelle édition des Aventures (dont notre traductrice Dominique Goy-Blanquet) retracent l’histoire du mot en anglais, ses usages et mésusages et commentent son apparition en français.
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