La vraie nature de La Route
Le Livre
La Route
par Cormac McCarthy
Points
C’est au tour de John Hillcoat de se frotter à l’œuvre singulière de
Cormac McCarthy. Dans les pas des frères Coen et de leur fascinant No Country for old men, le cinéaste australien transpose à l’écran l’univers post-apocalytptique gris et terrifiant du bestseller La Route. Le film sort laujourd'hui en France, avec Viggo Mortensen dans le rôle principal.
Prix
Pulitzer 2007, ce roman largement acclamé a valu à son auteur les
comparaisons les plus flatteuses : on voit en lui du Faulkner, du
Hemingway, du Beckett et du Saramago. Mais comment définir précisément
cette marche sans fin d’un père et de son fils le long d’une route
improbable, dernier vestige d’un monde anéanti par une catastrophe
indéfinie ? Un adjectif irrigue nombre des articles parus à propos du
livre dans la presse anglo-saxonne : « biblique ». « McCarthy véhicule
une colère presque biblique en portant témoignage de scènes que l’homme
n’était pas censé voir un jour », écrit Janet Maslin dans le New York Times. Dans le même journal, William Kennedy parle d’un « conte » biblique.
Un
terme suspect aux yeux de l’écrivain Michael Chabon : « Le
préjugé anti-science fiction est si fort chez certains lecteurs et
écrivains, qu’un critique charitable aura souvent recours, pour faire
passer la pilule, à des mots comme ‘‘parabole’’ ou ‘‘fable’’ à propos
d’un livre de S.-F. écrit par un auteur du courant dominant »,
relève-t-il dans la New York Review of Books. La coloration biblique de La Route
ferait donc office de blanc-seing pour un livre « que beaucoup de
critiques semblent avoir lu comme un détour vers la science-fiction,
détour que peut raisonnablement se permettre tout écrivain reconnu ». La Route
en a en effet certains attributs : un message écologiste sous-jacent
dans la description de forêts ravagées, une réflexion sur
l’autodestruction des hommes, et l’anonymat des deux personnages
principaux. Mais, tranche Chabon : « La Route n’est ni une
parabole, ni de la science-fiction, et il ne marque pas l’éloignement,
mais au contraire le retour de McCarthy à un genre où il excelle :
l’aventure et l’horreur gothique ». Dans le premier registre, l’un des
modèles implicites n’est autre que le mythique Robinson Crusoé. Dans le second, on pense à Poe et Lovecraft.
Le genre n’est pas la seule dimension de La Route
à avoir été mal interprétée. Selon Chabon, on passerait à côté de
l’essentiel en ne voyant là que « parabole intemporelle de la dévotion
d’un père envers son fils ». La Route est de façon plus
significative « un témoignage des plus abyssales peurs parentales. La
peur de laisser son enfant seul. La peur d’être un jour obligé, pour
son bien, sa tranquillité et son confort, de faire violence à son
enfant ou même de mettre fin à ses jours. Et, par dessus tout, la peur
de savoir que l’on a laissé à ses enfants un monde plus abîmé, plus
envenimé, plus ignoble et violent et déprimant et toxique, plus damné
que celui dont on a hérité ». « La culpabilité d’un père ». Là réside
la métaphore de La Route. Et la plus grande des horreurs, aujourd’hui portée à l’écran.
Site officiel du film
Lire :
L’article de la New York Review of Books
L'article de Janet Maslin dans le New York Times
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