Petit meurtre entre apparatchiks
Le Livre
Le pont de pierre
Ast/Astrel
En enquêtant pour le journal à sensation Sovershenno sekretno (« Top secret ») Terekhov découvre un jour l’affaire dite « des louveteaux ». Le 3 juin 1943, Volodya Shakurin, 15 ans, abat Nina Umansky sur le Bolchoy Kamennyi most avant de retourner son arme contre lui. Une affaire qui se révèle être plus que le meurtre passionnel d’un adolescent en mal d’amour. Volodya est le fils du ministre de l’Aviation, Nina la fille de l’ambassadeur soviétique au Mexique, le pistolet appartient à Vano Mikoyan, fils d’un camarade d’armes de Staline et membre éminent du Haut Conseil militaire de l’Etat soviétique. Et l’enquête révèlera l’appartenance des deux garçons à une société secrète inspirée par le nazisme, le « quatrième empire », composée d’une demi-douzaine d’adolescents de la haute société moscovite. Tous les ingrédients d’un polar politique sont réunis.
Alexandre Terekhov a repris l’enquête depuis le début. Il est allé à la rencontre des témoins, a dépouillé les archives du NKVD, ressorti des cartons les confessions de révolutionnaires lors des grands procès des années 1930. Son narrateur est un historien versé dans les secrets d’Etat et nostalgique de la gloire perdue de l’empire soviétique, qui passe sept ans à explorer toutes les pistes pour débrouiller ce mystère.
Mélange de roman policier, de docu-fiction et d’ouvrage historique sans notes de bas de page, Kamennyi most fait plus que ressusciter les fantômes du passé pour le compte d'une enquête policière historique. Selon Gregory Freidin, professeur de lettres et littérature slaves à l’université de Stanford en Californie, il pose avant tout la question de l’identité russe. Ainsi, « au lieu des interrogations classiques en Russie : Que doit-on faire ? Qui est coupable ? Terekhov soulève des questions postmodernes (ou postsoviétiques) : Qui suis-je ? Qu’est-ce que l’histoire ? », note-t-il dans le Times Literary Suplement. Les documents historiques, les entretiens réalisés avec des témoins d’époque, le personnage même du narrateur obnubilé par la période soviétique, créent un lien avec le passé et interrogent la relation de ces hauts fonctionnaires avec le pouvoir soviétique glorieux personnalisé par Staline.
A l’image du lieu du crime, le « Grand pont de pierre » (Bolchoi Kamennyi most) qui relie le quartier résidentiel des hauts fonctionnaires au Kremlin, siège du pouvoir, le roman fait le lien entre la Russie postcommuniste en quête d’identité, et l’ex-empire soviétique.
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