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Mardi 24 août 2010

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Serviteurs mais pas serviles

Le Livre

Du haut en bas des escaliers. Histoire de la domesticité des châteaux
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Né en 1965, Jérémy Musson est un auteur britannique spécialiste de l'histoire et de l'architecture des manoirs anglais.

par Jérémy Musson

John Murray

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Les domestiques occupent une place considérable dans l'organisation sociale comme dans l’imaginaire des Anglais. Ce qui explique l'importante littérature qui leur est consacrée. Le dernier en date, intitulé « Du haut en bas des escaliers. Histoire de la domesticité des châteaux », est signé Jérémy Musson. Il mérite bien qu'on s'y attarde, car, comme dit Frances Wilson dans le Sunday Times, « la hiérarchie du sous-sol était infiniment plus complexe – et intéressante – que celle des étages supérieurs ».

Le personnel pléthorique des châteaux anglais – parfois plus de cent personnes – était segmenté de façon impitoyable entre les « Premiers », l'intendant, le majordome, la première femme de chambre, etc., et « Ceux du bas », valets, marmitons, laveurs de carreaux et autres chambrières… Les Premiers ne portaient pas la livrée, et se faisaient servir par les seconds ! Dans ces vastes familles étendues, on pratiquait allègrement l'inceste, et le staff se perpétuait de génération en génération de façon strictement endogène, car le personnel ne pouvait se marier « en dehors ». Les conditions de vie étaient pourtant assez satisfaisantes, au point de susciter l'étonnement scandalisé d'un voyageur français du XVIIIe siècle, le duc de La Rochefoucauld. Les jeunes serviteurs menaient une vie assez joyeuse. Les vieux étaient logés sur le domaine et on leur payait une pension.

Mais attention : « service ne veut pas dire servilité », comme le souligne Judith Flanders dans le Spectator. Quoique le personnel dusse en principe demeurer invisible (les châteaux étaient dotés d'escaliers séparés, afin que « les gentlemen en montant ne croisent pas leurs déjections descendant dans les pots de chambre »), dans les faits les interactions entre les étages étaient multiples. En particulier, comme les aristocrates étaient le plus souvent des parents incapables et distants, ils sous-traitaient leur progéniture à la domesticité, seule source de soins et d'affection enfantine. Churchill, par exemple, vénérait sa « nanny » plus que tout.

Les enfants de la « gentry » n'étaient pas les seuls à nouer des liens étroits avec les domestiques. Leurs parents aussi pratiquaient allègrement la transgression sociale. Parfois de façon abusive, comme ce Lord qui couchait avec tous ses valets ; parfois de façon très romantique, comme cet autre Lord, qui, tombé fou amoureux d'une femme de chambre en l’entendant chanter, l’avait instantanément demandée en mariage (« Ne me réponds pas tout de suite », lui avait-il dit galamment ; « mais si c'est oui, fais le moi savoir en coupant une tranche du rôti » - ce fut oui !). Il arrivait que les désordres aillent si loin qu'il faille sévir : le roi dut ainsi faire pendre le chef de la maison Castlehaven, un véritable lupanar où les barrières de classe étaient piétinées jour et nuit.

La grande époque de la domesticité s'est close avec le XXe siècle, et beaucoup de valets sans emploi se sont retrouvés dans les tranchées. Mais « le mythe de cet âge d'or perdure obstinément », note Judith Flanders, et le sujet continue de fasciner les Anglais. Peut-être, s'interroge Kathryn Hughes dans le Guardian, « parce qu'il s'agit de notre histoire à tous, car n'avons-nous pas plus ou moins tous des ancêtres qui travaillaient à l'office ou au jardin potager ? »

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