L’éléphant, muse littéraire
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L’éléphant, muse littéraire

Écrit par La rédaction de Books publié le 6 juillet 2016

L’éléphanteau domestique est la dernière lubie des nouveaux riches au Sri Lanka. Les éléphants sont pourtant vénérés dans ce pays où les capturer est illégal et tuer l’un d’eux peut être puni de mort. L’éléphant d’Asie est chéri comme un trésor depuis les temps les plus anciens. Tout un pan de la littérature indienne lui est d’ailleurs consacré, rappelle Rachel Dwyer dans cet article du Times Literary Suplement traduit par Books, pour vanter sa puissance, sa grâce et aussi sa sensualité.

En Inde, la frontière est extrêmement poreuse entre les animaux, les êtres humains et les dieux. Les âmes, croit-on, sont capables de passer d’un état à l’autre au gré de leurs réincarnations ; les dieux peuvent prendre forme animale ou humaine, ou les deux à la fois, comme Vishnou avec ses dix avatars, ou bien Ganesh, dont le corps humanoïde est surmonté d’une tête d’éléphant. D’ailleurs, les pachydermes eux-mêmes ne sont pas cantonnés à une seule de ces trois catégories : en partie divins, ils semblent aussi très humains. Par le passé, plusieurs illustres spécimens furent considérés comme l’incarnation d’une divinité. Comme le vénérable Kesavan, haut de 3,20 mètres, qui resta attaché au temple de Guruvayur, dans le Kerala, jusqu’à sa mort en 1976. Devant l’édifice, une statue grandeur nature à son effigie monte la garde. Elle est couverte de guirlandes, et, chaque année, le jour anniversaire de la mort de l’animal, une procession d’éléphants défile devant elle. Dans les boutiques du temple, les photos de Kesavan se vendent comme des petits pains, et sa silhouette en carton, presque aussi grande que l’original, accueille les touristes dans les aéroports de la région. Dans un film populaire sur sa vie, sorti en 1977, la bête est décrite comme très humaine, tant par sa moralité que par ses sentiments religieux. Au moment où elle meurt, toutefois, son âme quitte son corps pour s’unir à la divinité et lâche en guise d’offrande une fleur de lotus aux pieds de Guruvayurappan, son dieu de prédilection.

En Asie, les premières images d’éléphants remontent aux temps les plus anciens : des pachydermes apprivoisés figurent sur plusieurs sceaux datant de la civilisation de la vallée de l’Indus. Les peintres de miniatures les prenaient souvent comme sujets, et ils sont aujourd’hui encore omniprésents dans les médias. La mythologie du bouddhisme et de l’hindouisme anciens fait de l’animal un symbole de pouvoir et de prestige, associé à la puissance royale et militaire. On se fit même la guerre, en Asie du Sud-Est, pour la possession d’éléphants blancs. Cette importance accordée à l’animal favorisa l’essor, dans l’Inde antique, d’un type particulier d’ouvrages scientifiques, les gajashastra, ou « traités sur les éléphants ». Ces textes, fondés sur les conseils de dresseurs (ou mahouts), sont encore utilisés aujourd’hui comme guides pour l’élevage des animaux ainsi que pour l’analyse de leurs propriétés divinatoires et esthétiques.

Les éléphants d’Asie sauvages vivent aujourd’hui cantonnés dans les rares poches de forêt qui restent. Alors que les jungles denses de l’Inde du Moyen Âge en regorgeaient. Aujourd’hui, la connaissance de première main des éléphants est rare. L’image que l’on s’en fait généralement est celle d’un être à la démarche pesante, à la fois sage et maladroit, et non celle d’un animal dangereux capable de courir à plus de 40 km/h et de tuer un homme d’un simple coup de trompe. À l’époque où les éléphants pullulaient en Asie, on les admirait également pour leur beauté, leur force et leur grâce.

Cette attention portée à leurs qualités esthétiques apparaît dans les kavya sanskrits, textes relevant de la littérature courtoise, où les descriptions d’éléphants sont légion. Ils égayent le paysage, et un nectar divin s’échappe de leurs tempes et de leurs orifices. Le parfum de cette substance est comparé à celui de la cardamome ; il est si doux qu’il parfume l’eau dans laquelle les animaux se baignent, et que les abeilles se pressent autour de leur tête, attirées par cette fragrance plus délicieuse encore que le nectar des fleurs. Dans ces écrits, les éléphants sont parfois comparés à des nuages gris sombre, vastes, grondants et chargés d’eau ; de sorte que, lorsqu’ils s’assemblent en troupeaux, la terre commence à ressembler au ciel. Les éléphants aplanissent les montagnes au moyen de leur trompe pour montrer leur valeur, et on les compare à des rois triomphant de leurs ennemis.

En étudiant les textes sanskrits, on finit toujours par buter sur les métaphores et comparaisons, réputées « intraduisibles », de la poésie classique. Certaines d’entre elles font notoirement référence aux éléphants. L’un des tropes les plus célèbres, qui désigne une femme au maintien élégant, est gajagamani, ce qui signifie littéralement « celle qui avance avec l’allure d’un éléphant », c’est-à-dire d’une démarche lente, gracieuse et chaloupée. On rencontre parfois des descriptions de femmes « aux cuisses semblables à des trompes d’éléphant » (autrement dit longues et fines), et dont les seins « ressemblent aux deux bosses de la tête d’un éléphant ». Les textes qui comparent l’allure solennelle et souveraine d’un monarque à celle du pachyderme posent moins de problèmes, car ils évoquent davantage le pouvoir que la beauté.

Plus surprenants encore sont les textes classiques qui prêtent à l’éléphant un pouvoir érotique. Si les Occidentaux voyaient autrefois en eux des animaux timides qui, pour s’accoupler, se retiraient au fond des forêts, ceux qui les croisaient au quotidien étaient d’un autre avis. L’un des quatre types de femmes évoqués dans le Kama Sutra est d’ailleurs la hastini, ou « femme éléphant », à la fois « gloutonne, sans gêne et irascible ».

Le spécialiste Raman Sukumar met ici sa vaste érudition au service d’un public plus large. Il dresse l’inventaire presque exhaustif du savoir accumulé sur l’éléphant d’Asie, de son apparition à son statut actuel d’espèce menacée. La survie de l’éléphant d’Asie, Elephas maximus, est entre les mains de l’homme, insiste-t-il. Il est donc essentiel, pour sensibiliser les populations à sa préservation, d’avoir conscience de l’importance culturelle que revêt l’animal. L’ouvrage richement illustré de Raman Sukumar exalte les splendeurs de l’éléphant ainsi que sa fonction symbolique, et permet de mieux comprendre pourquoi l’Inde en a fait l’un de ses trésors nationaux en 2010.

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 1er juillet 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

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