L’Espagne pleure ses enfants volés
par Beatriz Lucas Carbonero

L’Espagne pleure ses enfants volés

Entre 1939 et le début des années 1990, des milliers de bébés, que l’on prétendait morts, ont été soustraits à leur mère dans les maternités espagnoles. Apparue sous Franco pour priver de descendance les familles « rouges », la pratique a duré un demi-siècle, en raison de la demande croissante de couples désireux d’adopter. Au cœur de ce trafic, l’Église catholique. Aujourd’hui, réseaux sociaux, associations et empreintes ADN permettent à certains parents de retrouver enfin leur enfant.

Publié dans le magazine Books, octobre 2015. Par Beatriz Lucas Carbonero

© JUANJO MARTIN/EPA/ Corbis

Sœur María lors de sa première comparution, le 12 avril 2012. Aujourd’hui décédée, la religieuse fut en charge des adoptions à la maternité Santa Cristina de Madrid entre 1970 et 1980. Elle est l’une des rares personnes à avoir été citées à comparaître dans une affaire de bébés volés.

L’après-midi du vendredi 17 mai 2013, un coup de téléphone allait changer à jamais la vie d’Alfonsa Reinoso. Elle s’apprêtait à aller chercher ses enfants au collège. « Ici les services sociaux, vous êtes seule ? – Oui, que se passe-t-il ? – Je préférerais vous parler quand vous serez entourée. – Qu’est-ce qu’il y a, il est arrivé quelque chose aux enfants ? – Non, non, rassurez-vous. – Dites-moi ce qui se passe, s’il vous plaît ! – Vous avez accouché d’une fille le 18 juin 1987, à la clinique Dexeus de Barcelone ? – Je crois que vous faites erreur. J’ai eu un garçon, mais il est mort à la naissance. – C’est pour cela que je vous appelle : votre bébé n’est pas mort. C’est une fille et il y a deux ans qu’elle vous cherche. Et elle vous a enfin trouvée. » Alfonsa s’évanouit. À l’âge de 14 ans, Alfonsa avait abandonné le foyer précaire où elle vivait avec neuf frères, de pères différents, et une mère presque toujours absente, où elle passait d’interminables nuits sous son lit dans la crainte de recevoir une raclée de l’homme alcoolique qui leur avait donné son nom. Elle était enceinte de quatre mois et nourrissait l’illusion d’une nouvelle vie avec un bébé qu’elle voulait aimer comme elle ne l’avait pas été. C’était en 1987, l’Espagne était démocratique depuis un peu plus de dix ans et, lorsque l’adolescente fut mise sous tutelle par le tribunal des mineurs, les responsables des services sociaux lui demandèrent si elle voulait garder le…

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