L’infâme du Panthéon
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L’infâme du Panthéon

Écrit par La rédaction de Books publié le 27 mai 2015

Le débat sur les grands hommes à qui la patrie doit sa reconnaissance est aussi vieux que le Panthéon lui-même. Certains, comme Marat, n’y firent qu’un passage éclair. Et, une décennie après la translation de Rousseau, celle-ci ne faisait toujours pas consensus. Le curé Alexandre-Joseph Guyot entreprit en 1802 de réécrire l’épitaphe du philosophe. Où l’on découvre que la notion de grand homme n’échappe pas au débat.

C’est une honte et une infamie pour la nation française revenue de ses excès révolutionnaires, et régénérée pour les mœurs, de laisser à l’avenir, paisiblement exposé à la vénération publique du Panthéon, le plus abominable père de l’univers, que les partisans exaltés de l’anarchie n’ont porté d’Ermenonville à ce temple auguste, qu’à travers une forêt d’échafauds, et une mer de sang : ou, si l’on s’obstine à y perpétuer sa demeure, que l’on se reporte aux siècles de la mythologie, et que Saturne, qui mangeait ses propres enfants, soit à ses côtés investi des mêmes rayons de gloire…. Qu’ensuite un Gouvernement sage et invincible invite tous les pères de famille de la France à suivre, ne fut-ce qu’un demi-siècle, leur édifiant exemple.

Épitaphe
CI gît l’auteur du Contrat social,
Destructeur acharné de l’amour filial :
Hypocrite écrivain, par les devoirs de mère
Qu’il anéantissait comme époux, comme père.
Bizarre ami, perfide citoyen,
De la société brisa le doux lien :
A cinq enfants il donna l’être,
Et dès l’instant qu’il les vit naître,
Le monstre !… impatient de s’en voir délivré,
Par l’instinct scélérat d’un cœur dénaturé,
Les arracha du sein de leur mère éplorée,
Sans qu’elle en pût jamais savoir la destinée.
Passants : indignés, attendris,
De ces infortunés vous entendez les cris :
L’écho plaintif et lamentable
En retentit autour, de la tombe exécrable ;
Pleurez le sort de ces enfants.
Vous tigres, vous lions de nos climats brûlants,
De ce père inhumain vengez le crime atroce ;
Accourez… pénétrez le caveau radieux ;
Et par tous les efforts de votre âme féroce,
Traînez son urne infâme hors du temple des dieux !
Ô vous, pères dignes d’un si beau nom faites disparaître de dessous vos yeux, arrachez d’entre les bras de votre chère moitié, s’il vous est possible, à l’exemple de Rousseau, les enfants que vous donne la nature ; faites taire, si vous en êtes capables, le langage du sang qui coule dans vos veines. Et vous, mères, qui après le moment des douleurs cuisantes de l’enfantement, concevez une joie si ravissante à la vue du petit être qui vient de vous en occasionner les angoisses, dites à vos entrailles de ne point s’émouvoir, commandez à vos mamelles de ne point devenir deux fontaines de nectar destinées à l’allaitement de cette aimable créature que le ciel vient de dégager du sanctuaire sacré d’une union avouée par la nature, le gouvernement et la religion. Avec votre tendre époux, réunissez vos efforts contre le langage de la paternité, pour éloigner de vos caresses réciproques cet objet si cher à vos cœurs. Priez, si vous le voulez, l’ombre de Rousseau de venir vous aider, je ne dis pas à accomplir, mais à former la première conception d’un si noir attentat. Ne soyez point étonnés de la révolte de votre cœur contre une entreprise si barbare ; mais étonnez-vous que l’homme dénaturé, que le philosophe qui consomma cinq fois ce crime, a reçu d’une certaine portion du peuple français, après sa mort, les honneurs de l’apothéose ; ses cendres reposent dans le temple dédié aux héros et aux grands hommes. Lisez l’inscription gravée sur le frontispice de ce temple, et dites dans votre indignation, qu’elle-même en défendait l’entrée à ce père farouche.

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