Littérature & Arts

Dimanche 13 juin 2010

Numéro 14

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Eminem, la voix blanche du ghetto

Dégénéré, misogyne, homophobe, vulgaire, violent, incontrôlable… La bonne société américaine n’a pas eu de mots assez forts pour condamner les saillies furieuses du rappeur. Mais, n’en déplaise aux ligues de vertu, l’extrémisme n’est pas le vrai crime du mauvais garçon de Detroit. Eminem est surtout coupable d’être trop blanc pour chanter avec tant d’authenticité les vies fracassées d’une bonne partie des Américains. Le plus gros vendeur de disques de la décennie est la mauvaise conscience de la nation.

Le Livre

Eminem. Blanc comme le rap
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Anthony Bozza a travaillé plusieurs années à Rolling Stone, le magazine culte de la critique rock. Fan d’Eminem avant même son émergence sur la scène nationale, il lui a consacré son premier livre. Il s’est depuis fait une spécialité de collaborer à des autobiographies de musiciens et de comédiens.

par Anthony Bozza

Denoël

Acheter ce livre ne ligne

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Il fut un temps où les épouses des hommes qui nous gouvernent partageaient leur temps entre garden parties et visites de foyers pour nécessiteux. Aujourd’hui, surtout aux États-Unis, elles assument des tâches ingrates et un brin mégalomanes. Comme de débarrasser la culture de toute trace d’obscénité.

Avant que leurs maris prennent leurs fonctions de vice-président, Tipper Gore et Lynne Cheney ont chacune mené une croisade personnelle pour faire le grand ménage dans le vocabulaire de l’industrie musicale. En cofondant, en 1985, le lobby à l’origine du célèbre autocollant « conseil parental », qui met en garde contre la grossièreté de certaines paroles, Tipper Gore toucha une corde sensible de l’imaginaire américain : la répugnance envers ce que les chrétiens appellent volontiers la « pornographie verbale ». Quelques années plus tard, Lynne Cheney portait l’indignation simple de Tipper au niveau d’une sorte de métaphysique de la censure : à une époque où la haine était un combat à l’échelle du monde, elle trouvait révoltant que des paroles de chansons en fassent leur fonds de commerce.

Il semble que Mme Cheney aspire, comme tant d’entre nous, à un monde exempt de déraison, de haine et de brutalité excessives. Les facéties de l’industrie musicale devinrent donc sa cible privilégiée. « Je vous donne un nom, Marshall Mathers », lança-t-elle en 200 (...)

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Commentaires
Notes

1| Le scratch est un procédé au cœur du hip-hop : on modifie à la main la vitesse de lecture d’un disque vinyle, pour jouer sur les graves et les aigus, en allant en avant et en arrière pour rester sur le son et créer un effet spécial.

2| Lauryn Hill est une célèbre chanteuse noire américaine.

3| De son vrai nom McKinley Morganfield, le chanteur et guitariste Muddy Waters fut l’une des têtes de file du Chicago blues dans les années 1950.

4| Le groupe NWA fut l’un des pionniers du gangsta rap dans les années 1980, un courant marqué par la violence de ses paroles et de ses thèmes, reflétant la vie des gangs américains de la côte Ouest.

5| Après Encore en 2004, Eminem n’a pas enregistré d’album studio jusqu’en 2009, année de son retour avec Relapse. Son dernier album, Recovery, vient de sortir.

Bibliographie

David Stubbs, Eminem, Flammarion, 2004. Photographies, confidences, interprétation des œuvres, chanson par chanson : une exploration en profondeur du mythe Eminem.

Sources de l'article

The New York Review of Books

Créé en 1963, ce bimensuel publié à New York est une véritable institution intellectuelle et littéraire. Rédigés par les meilleurs auteurs, ses essais se distinguent par une exceptionnelle qualité d’écriture et de réflexion. Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre, Nadine Gordimer, Vaclav Havel, Gore Vidal ont écrit dans ses colonnes, faisant le succès (125 000 exemplaires vendus) et la réputation de la New York Review.

Un Blanc pas si nègre ?

Bob Dylan, Frank Zappa, Joni Mitchell et aujourd’hui Eminem… Ces musiciens ont en commun d’avoir brouillé les frontières raciales de la créativité : « Ils ont trouvé des moyens d’exprimer, à l’intérieur de formes musicales noires, la complexité du fait blanc en Amérique », souligne le journaliste Greg Tate en introduction de l’ouvrage Everything but the Burden *. Paru aux États-Unis en 2003, ce recueil d’essais critiques vise à discuter et réactualiser la notion de « Nègre blanc », que Norman Mailer popularisa sur un mode polémique (et laudatif) à la fin des années 1950. À l’époque, Mailer faisait l’apologie de ces Blancs, notamment hippies, qui avaient une façon de s’habiller, de parler ou de faire de la musique comme des Noirs à ses yeux. Eminem passe à première vue pour le parfait représentant du « Nègre blanc », version années 2000 : le wigga (contraction de white et du terme péjoratif nigga, dérivé de nigger) « qui singe les Noirs en arborant des tenues hip-hop, des discours hip-hop, un langage corporel hip-hop et même dans certains cas en entrant dans un gang ».

Mais la filiation n’est pas si simple pour l’écrivain Carl Hancock Rux, qui consacre l’un des essais du livre au rappeur de Detroit. D’abord, Eminem ne s’est pas contenté de copier les Noirs ; il a grandi parmi eux et a été « socialisé comme un Noir ». Ensuite, il « préserve ses caractéristiques blanches avec une voix bizarre à la Jerry Lewis, teint ses cheveux d’un blond qui rappelle un dieu grec, et remplace le réalisme qui l’a initialement influencé […] par un surréalisme contemporain qui lui est propre, et qui résume en même temps qu’il exagère la tradition du hip-hop ». Eminem ne chercherait pas tant à paraître Noir qu’à jouer son propre rôle de « nouveau Nègre blanc », à livrer sa réinterprétation des notions de classe et d’identité.

* Everything But the Burden. What White People Are Taking from Black Culture (« Tout sauf le fardeau. Ce que les Blancs prennent à la culture noire »), Harlem Moon, 2003.

Tous les livres

L'auteur de l'article

Andrew O’Hagan

auteur-andrew ohagan.jpg Collaborateur régulier de la New York Review of Books et de la London Review of Books, l’Écossais Andrew O’Hagan est aussi un écrivain reconnu. Son premier livre, le très remarqué The Missing – sur les disparitions d’enfants –, fut suivi d’une dizaine d’autres, dont certains lui ont valu des prix. Quatre de ses romans sont traduits en français-, chez Flammarion et chez Christian Bourgois.

De cet auteur

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