Eminem, la voix blanche du ghetto
Dégénéré, misogyne, homophobe, vulgaire, violent, incontrôlable… La bonne société américaine n’a pas eu de mots assez forts pour condamner les saillies furieuses du rappeur. Mais, n’en déplaise aux ligues de vertu, l’extrémisme n’est pas le vrai crime du mauvais garçon de Detroit. Eminem est surtout coupable d’être trop blanc pour chanter avec tant d’authenticité les vies fracassées d’une bonne partie des Américains. Le plus gros vendeur de disques de la décennie est la mauvaise conscience de la nation.
Le Livre
Eminem. Blanc comme le rap
par Anthony Bozza
Denoël
© Steve Read/Camera Press/Gamma
Eminem ne se vautre pas dans l’or et le goût des filles faciles, comme les rappeurs qu’on voit tous les jours sur MTV. Il est resté proche de la matière de son œuvre, une existence de p’tit Blanc dans la banlieue de Detroit.
Avant que leurs maris prennent leurs fonctions de vice-président, Tipper Gore et Lynne Cheney ont chacune mené une croisade personnelle pour faire le grand ménage dans le vocabulaire de l’industrie musicale. En cofondant, en 1985, le lobby à l’origine du célèbre autocollant « conseil parental », qui met en garde contre la grossièreté de certaines paroles, Tipper Gore toucha une corde sensible de l’imaginaire américain : la répugnance envers ce que les chrétiens appellent volontiers la « pornographie verbale ». Quelques années plus tard, Lynne Cheney portait l’indignation simple de Tipper au niveau d’une sorte de métaphysique de la censure : à une époque où la haine était un combat à l’échelle du monde, elle trouvait révoltant que des paroles de chansons en fassent leur fonds de commerce.
Il semble que Mme Cheney aspire, comme tant d’entre nous, à un monde exempt de déraison, de haine et de brutalité excessives. Les facéties de l’industrie musicale devinrent donc sa cible privilégiée. « Je vous donne un nom, Marshall Mathers », lança-t-elle en 200 (...)
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Notes
1| Le scratch est un procédé au cœur du hip-hop : on modifie à la main la vitesse de lecture d’un disque vinyle, pour jouer sur les graves et les aigus, en allant en avant et en arrière pour rester sur le son et créer un effet spécial.
2| Lauryn Hill est une célèbre chanteuse noire américaine.
3| De son vrai nom McKinley Morganfield, le chanteur et guitariste Muddy Waters fut l’une des têtes de file du Chicago blues dans les années 1950.
4| Le groupe NWA fut l’un des pionniers du gangsta rap dans les années 1980, un courant marqué par la violence de ses paroles et de ses thèmes, reflétant la vie des gangs américains de la côte Ouest.
5| Après Encore en 2004, Eminem n’a pas enregistré d’album studio jusqu’en 2009, année de son retour avec Relapse. Son dernier album, Recovery, vient de sortir.
Bibliographie
David Stubbs, Eminem, Flammarion, 2004. Photographies, confidences, interprétation des œuvres, chanson par chanson : une exploration en profondeur du mythe Eminem.
Sources de l'article
The New York Review of Books
Créé en 1963, ce bimensuel publié à New York est une véritable institution intellectuelle et littéraire. Rédigés par les meilleurs auteurs, ses essais se distinguent par une exceptionnelle qualité d’écriture et de réflexion. Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre, Nadine Gordimer, Vaclav Havel, Gore Vidal ont écrit dans ses colonnes, faisant le succès (125 000 exemplaires vendus) et la réputation de la New York Review.
Un Blanc pas si nègre ?
Mais la filiation n’est pas si simple pour l’écrivain Carl Hancock Rux, qui consacre l’un des essais du livre au rappeur de Detroit. D’abord, Eminem ne s’est pas contenté de copier les Noirs ; il a grandi parmi eux et a été « socialisé comme un Noir ». Ensuite, il « préserve ses caractéristiques blanches avec une voix bizarre à la Jerry Lewis, teint ses cheveux d’un blond qui rappelle un dieu grec, et remplace le réalisme qui l’a initialement influencé […] par un surréalisme contemporain qui lui est propre, et qui résume en même temps qu’il exagère la tradition du hip-hop ». Eminem ne chercherait pas tant à paraître Noir qu’à jouer son propre rôle de « nouveau Nègre blanc », à livrer sa réinterprétation des notions de classe et d’identité.
* Everything But the Burden. What White People Are Taking from Black Culture (« Tout sauf le fardeau. Ce que les Blancs prennent à la culture noire »), Harlem Moon, 2003.








Collaborateur régulier de la New York Review of Books et de la London Review of Books, l’Écossais Andrew O’Hagan est aussi un écrivain reconnu. Son premier livre, le très remarqué The Missing – sur les disparitions d’enfants –, fut suivi d’une dizaine d’autres, dont certains lui ont valu des prix. Quatre de ses romans sont traduits en français-, chez Flammarion et chez Christian Bourgois. 


















