Littérature & Arts

Jeudi 26 mars 2009

Numéro 4

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Gomorra et l’empire du « je »

En se mettant lui-même au cœur de son livre, Roberto Saviano a donné à son récit sur la Mafia une puissance d’évocation unique. Sans aucune révélation, Gomorra est plus efficace que toutes les études universitaires sur le sujet.

Le Livre

Gomorra. Dans l’empire de la Camorra,
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Roberto Saviano est né à Naples en 1979. Écrivain et journaliste, il collabore actuellement à L’Espresso et à La Repubblica en Italie, et avec le Washington Post, El País, Der Spiegel et The Times à l’étranger.

par Roberto Saviano

Gallimard

Gomorra est beaucoup plus qu’un livre. C’est à la fois un phénomène éditorial et une affaire criminelle, l’auteur menacé de mort par la Camorra vivant aujourd’hui sous protection policière. C’est aussi, manifestement, un miroir de la conscience que notre pays a de lui-même. À l’automne 2006 [à sa sortie], des journalistes, des écrivains et des hommes politiques ont témoigné leur solidarité à Roberto Saviano, le comparant à Salman Rushdie et à d’autres cibles de la haine. Umberto Eco a publiquement salué la valeur politique et morale de l’auteur et de son livre. Une telle aura d’héroïsme civique rend bien sûr assez difficile l’évaluation objective de la qualité de l’ouvrage. D’autant qu’il n’est pas facile d’identifier véritablement de quelle catégorie de livre il s’agit. Car voilà un texte qui mêle de nombreux genres : l’enquête journalistique, le manifeste citoyen, l’autobiographie, le roman, et même, dans une certaine mesure, l’enquête ethnographique – en tout état de cause l’enquête de terrain. Gomorra transcende les classifications.

C’est un roman-vérité qui captive le lecteur, en vertu de la réalité que lui confère l’usage de la première personne. Le récit est ainsi paré d’une forme d’objectivité, et donc de véracité, scientifique. Nous avons affaire à une sorte d’ethnologie « aux pieds nus » qui devrait obliger les anthropologues à se demander : « Et (...)

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Commentaires
Notes

1|Dans l’Angleterre du XIXe siècle, les workhouses étaient des sortes de foyers pour indigents, où l’on pouvait vivre en échange de son travail mais dans des conditions épouvantables.

2| Upton Sinclair (1878-1968) est un écrivain américain engagé. Célèbre pour son roman La Jungle (1905) où il dénonce les pratiques d’abattage et de conditionnement de la viande. Theodore Roosevelt a baptisé ces journalistes et écrivains qui dénonçaient les inégalités sociales de l’Amérique du début du XXe siècle les muckrakers (« fouille-merde »).
Barbara Ehrenreich est une journaliste américaine, couronnée par de nombreux prix, qui pratique le reportage-enquête de longue durée « par immersion » sur divers sujets. Elle est notamment l’auteur de L’Amérique pauvre. Comment ne pas survivre en travaillant, trad. de l’américain par Pierre Guglielmina, Grasset, 2004.

3| Allusions notamment aux travaux ethnographiques de Gregory Bateson, Clifford Geertz, Philippe Bourgois et Loïc Wacquant.

4| Nikolaï Gavrilovich Tchernychevski posa les bases d’une littérature utilitariste et combattit les réformes politiques d’Alexandre II, qu’il jugeait insuffisantes. Emprisonné, il composa son roman Que faire?? (1863). Déporté en Sibérie (1864), puis assigné à résidence à Astrakhan (1883), il fut gracié en 1889.

5| Georg Simmel, philosophe et sociologue allemand mort en 1918, est reconnu pour sa manière de voir le monde comme un tissu de relations entre les individus.

Bibliographie
Jean-Louis Briquet, Mafia, justice et politique en Italie, Karthala, 2007.

Thierry Cretin, Mafias du monde. Organisations criminelles transnationales. Actualités et perspectives, PUF, 2002.

Salvatore Lupo, Histoire de la Mafia des origines à nos jours, Flammarion, 2001.

Fabrizio Maccaglia, Atlas du crime organisé et des mafias, Autrement, à paraître en septembre 2009.

Marie-Anne Matard-Bonucci, Histoire de la Mafia, Complexe, 1994.

Sources de l'article

Etnografia

Les premières lignes de « Gomorra »

« Le conteneur oscillait tandis que la grue le transportait jusqu’au bateau. Comme s’il flottait dans l’air. Le sprider, le mécanisme qui les reliait, ne parvenait pas à dompter le mouvement. Soudain, les portes mal fermées s’ouvrirent et des dizaines de corps tombèrent. On aurait dit des mannequins. Mais lorsqu’ils heurtaient le sol, les têtes se brisaient bien comme des crânes. Car c’étaient des crânes. Des hommes et des femmes tombaient du conteneur. Quelques adolescents aussi. Morts. Congelés, recroquevillés sur eux-mêmes, les uns sur les autres. Alignés comme des harengs dans une boîte. Les Chinois qui ne meurent jamais, les éternels Chinois qui se transmettent leurs papiers d’identité : voilà où ils finissaient. Ces corps dont les imaginations les plus débridées prétendaient qu’ils étaient cuisinés dans les restaurants, enterrés dans les champs près des usines ou jetés dans le cratère du Vésuve. Ils étaient là et s’échappaient par dizaines du conteneur, leur nom inscrit sur un carton attaché autour du cou par une ficelle. Ils avaient tous mis de côté la somme nécessaire pour se faire enterrer chez eux, en Chine. On retenait une partie de leur salaire, en échange de laquelle, après leur mort, leur voyage de retour était payé. Une place dans un conteneur et un trou dans quelque lopin de terre chinois. »

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L'auteur de l'article

Alessandro Dal Lago

Alessandro Dal Lago est sociologue. Après avoir été professeur à Paris, Londres, Berlin et aux États-Unis, il enseigne aujourd’hui les processus culturels à l’université de Gênes. Il est notamment l’auteur de La Città e le ombre (« La ville et les ombres»).

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