Gomorra et l’empire du « je »
En se mettant lui-même au cœur de son livre, Roberto Saviano a donné à son récit sur la Mafia une puissance d’évocation unique. Sans aucune révélation, Gomorra est plus efficace que toutes les études universitaires sur le sujet.
Le Livre
Gomorra. Dans l’empire de la Camorra,
par Roberto Saviano
Gallimard
Gomorra est beaucoup plus qu’un livre. C’est à la fois un phénomène éditorial et une affaire criminelle, l’auteur menacé de mort par la Camorra vivant aujourd’hui sous protection policière. C’est aussi, manifestement, un miroir de la conscience que notre pays a de lui-même. À l’automne 2006 [à sa sortie], des journalistes, des écrivains et des hommes politiques ont témoigné leur solidarité à Roberto Saviano, le comparant à Salman Rushdie et à d’autres cibles de la haine. Umberto Eco a publiquement salué la valeur politique et morale de l’auteur et de son livre. Une telle aura d’héroïsme civique rend bien sûr assez difficile l’évaluation objective de la qualité de l’ouvrage. D’autant qu’il n’est pas facile d’identifier véritablement de quelle catégorie de livre il s’agit. Car voilà un texte qui mêle de nombreux genres : l’enquête journalistique, le manifeste citoyen, l’autobiographie, le roman, et même, dans une certaine mesure, l’enquête ethnographique – en tout état de cause l’enquête de terrain. Gomorra transcende les classifications.
C’est un roman-vérité qui captive le lecteur, en vertu de la réalité que lui confère l’usage de la première personne. Le récit est ainsi paré d’une forme d’objectivité, et donc de véracité, scientifique. Nous avons affaire à une sorte d’ethnologie « aux pieds nus » qui devrait obliger les anthropologues à se demander : « Et (...)
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Notes
1|Dans l’Angleterre du XIXe siècle, les workhouses étaient des sortes de foyers pour indigents, où l’on pouvait vivre en échange de son travail mais dans des conditions épouvantables.
2| Upton Sinclair (1878-1968) est un écrivain américain engagé. Célèbre pour son roman La Jungle (1905) où il dénonce les pratiques d’abattage et de conditionnement de la viande. Theodore Roosevelt a baptisé ces journalistes et écrivains qui dénonçaient les inégalités sociales de l’Amérique du début du XXe siècle les muckrakers (« fouille-merde »).
Barbara Ehrenreich est une journaliste américaine, couronnée par de nombreux prix, qui pratique le reportage-enquête de longue durée « par immersion » sur divers sujets. Elle est notamment l’auteur de L’Amérique pauvre. Comment ne pas survivre en travaillant, trad. de l’américain par Pierre Guglielmina, Grasset, 2004.
3| Allusions notamment aux travaux ethnographiques de Gregory Bateson, Clifford Geertz, Philippe Bourgois et Loïc Wacquant.
4| Nikolaï Gavrilovich Tchernychevski posa les bases d’une littérature utilitariste et combattit les réformes politiques d’Alexandre II, qu’il jugeait insuffisantes. Emprisonné, il composa son roman Que faire?? (1863). Déporté en Sibérie (1864), puis assigné à résidence à Astrakhan (1883), il fut gracié en 1889.
5| Georg Simmel, philosophe et sociologue allemand mort en 1918, est reconnu pour sa manière de voir le monde comme un tissu de relations entre les individus.
Bibliographie
Thierry Cretin, Mafias du monde. Organisations criminelles transnationales. Actualités et perspectives, PUF, 2002.
Salvatore Lupo, Histoire de la Mafia des origines à nos jours, Flammarion, 2001.
Fabrizio Maccaglia, Atlas du crime organisé et des mafias, Autrement, à paraître en septembre 2009.
Marie-Anne Matard-Bonucci, Histoire de la Mafia, Complexe, 1994.
Sources de l'article
Etnografia



























