La Sicile frustrée de Brancati
Alors qu’un érotisme de pacotille envahit tout, Alberto Manguel nous invite à redécouvrir les romans de l’Italien Vitaliano Brancati. Loin du voyeurisme gratuit, une réflexion sur l’inassouvissement du désir.
Le Livre
Le Bel Antonio
Romancier, essayiste, polyglotte et bibliophile, Alberto Manguel est un Canadien né à Buenos Aires et vivant en France. Il fut notamment le secrétaire personnel de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. Auteur de nombreux essais, cet érudit a connu le succès avec son Histoire de la lecture (Actes Sud, 1998), qui s'est vu décerner le prix Médicis. Il a publié en France Tous les hommes sont des menteurs (Actes Sud, 2009).
par Alberto Manguel
Robert Laffont
© Ferdinando Scianna/Magnum
Brancati a associé le fascisme à la frustration sexuelle de la société sicilienne, à son érotisme où le partenaire n’existe que comme fantasme, objet servile, sans esprit ni sentiments.
Vitaliano Brancati ne ressemble à aucun autre écrivain italien du XXe siècle. Ses romans ne sont ni ne cherchent à être réalistes. Ses œuvres majeures, notamment Le Bel Antonio, Don Juan en Sicile et Les Plaisirs, sont tout le contraire d’une vision sévèrement objective de la réalité sociale. Sous l’apparence d’une peinture de mœurs, avec des éléments que le rêve emprunte au réel, Brancati construit une sorte de monumental fantasme masculin : l’univers vu par un Adam auquel Dieu a dit qu’il était le roi de la Création et que la femme est sortie de sa côte ; quelque chose de bizarre et pervers, d’implacablement attirant et inaccessible.
Nul n’a montré mieux que Brancati comment, dans une société patriarcale ankylosée (sicilienne dans ce cas, mais l’exemple a valeur universelle), le monde est moins divisé en classes sociales qu’en sexes : d’un côté, les hommes – forts, endurants et sévères –, qui ont décidé que seul le travail masculin était rude et authentique, son vocabulaire digne de foi, ses lois et ses règles valides ; de l’autre, les femmes, supposées faibles, velléitaires et traîtresses, vouées aux travaux légers qu’elles seules trouvent pesants, dotées d’une langue cancanière, trompeuse et fantasque, avec ses codes superstitieux et ses promesses jamais tenues. La phrase caricaturale des machos italiens – « Tout (...)
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Sources de l'article
El País



























