Les seigneurs de la rue
Ils meurent jeunes, mais ont de l’argent à ne savoir qu’en faire, des femmes sublimes, des armes modernes et des chemises de soie. Au Mexique, une génération entière rêve de devenir narcotrafiquant.
© Jérôme Sessini/Œil Public
Funérailles d’un membre du gang AA (Artistes Assassins). Les jeunes tueurs à gages n’ont pas peur de mourir et vivent chaque jour comme si c’était le dernier. Dans un luxe de chair, de chère, d’alcool et de vanité.
Les femmes qui les suivent sont blondes, belles comme la fleur qui s’épanouit chaque jour. Ils s’en vantent, comme s’ils avaient lu l’écrivain Enrique Serna : « Personne ne peut prétendre qu’il est un homme s’il n’a pas eu une jolie femme dans ses bras. » Ils se déplacent en 4 x 4, en jet privé ou en voiture de luxe. Leurs bottes extravagantes, leurs chemises de soie, leurs bijoux et leurs lunettes de marque valent des milliers de dollars. La police est au garde-à-vous devant eux. Les politiciens les courtisent. Ils ont leur propre musique et, mieux, ils ne rêvent pas. Pas même éveillés. Rêver de quoi ? Ils ont tout.
Ils aiment frimer, que l’on sache qu’ils ont réussi, qu’ils sont là, qu’ils sont les chefs, ceux qui suscitent les plus larges sourires et les marques d’approbation les plus appuyées. Ils paient la musique et l’alcool, écoutent ceux qui sont venus demander leur aide, font leurs affaires en cash. Ce sont les maîtres de la rue.
Ils marchent d’un pas assuré, sourient comme des héros ; ils savent que personne ne leur demandera des comptes. La moitié des gens prononcent leur nom avec méfiance, l’autre avec admiration. Comme ils peuvent miser gros, ils discutent peu. Ils n’ont pas peur de mourir et vivent chaque jour comme si c’était le dernier. Ce ne sont pas des spéculations, ils le savent. Ils s’adonnent donc à des plaisirs vieux c (...)
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Notes
2| Ville frontière du nord du Mexique, Ciudad Juárez est une plaque tournante du trafic de drogue. Les migrants, surtout les femmes de l’intérieur du pays, affluent dans les bidonvilles du sud-ouest de la ville pour travailler dans ses usines d’assemblage. Depuis 1993, plus de quatre cents y ont été enlevées, violées et assassinées, en toute impunité.
Bibliographie
Eduardo Antonio Parra, Terre de personne, Boréal, 2004.
Arturo Pérez-Reverte, La Reine du Sud, Seuil, 2004.
Daniel Sada, L’Odyssée barbare, Passage du Nord-Ouest, 2009.
Sources de l'article
El País








Originaire de Culiácan, dans le nord du Mexique, Élmer Mendoza, 60 ans, est considéré comme le premier écrivain à avoir exploré l’effet de la narcoculture sur la société mexicaine. Auteur de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre, il enseigne aussi la littérature à l’université autonome de Sinaloa. 


















