Quand la pornographie tenait salon
Sulfureuse, émoustillante et scandaleuse, la littérature érotique et pornographique du XVIIIe siècle avait aussi une fonction politique. Diffusée sous le manteau, elle servait à ridiculiser les aristocrates et les prélats, à propager les idées des Lumières et même à dénoncer la domination masculine.
Le Livre
Romans libertins du XVIIIe siècle
Écrivain belge, professeur à l’Université libre de Bruxelles, Raymond Trousson est spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle. Il a consacré des études à Jean-Jacques Rousseau, à Diderot et à Voltaire.
par Raymond Trousson
Robert Laffont
Mlle Éradice, dans Thérèse philosophe, se concentre sur le Saint-Esprit tandis que le père Dirag la fouette. Ce spectacle est pour Thérèse la première étape d’une initiation philosophique au terme de laquelle elle abandonne la religion pour la recherche du bonheur. © BnF
Il manque, dans le débat contemporain sur la pornographie, cet élément que l’on peut appréhender à travers une formule puisée dans Claude Lévi-Strauss : le sexe est bon pour la réflexion. Dans La Pensée sauvage et d’autres textes, l’ethnologue affirme que de nombreux peuples ne pensent pas à la manière des philosophes, en manipulant des abstractions. Ils pensent avec du concret – les réalités de la vie quotidienne, comme l’aménagement de la maison et les tatouages, ou des objets imaginaires tirés du mythe et du folklore. Tout comme certaines matières sont bonnes à travailler, certaines choses sont particulièrement bonnes à penser. On peut en tirer des schémas, qui révèlent des relations insoupçonnées et clarifient des frontières. Le sexe, c’est ma thèse, est l’une de ces choses. À mesure qu’elle se fraye un chemin dans les schémas culturels, la connaissance charnelle offre une inépuisable matière à réflexion, surtout lorsqu’elle apparaît sous forme de narration : plaisanteries salaces, vantardise masculine, potins de femmes, chansons grivoises et romans érotiques. Le sexe n’y est pas seulement un sujet, mais aussi un outil qui permet de lever le voile sur le fonctionneme (...)
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Notes
1| La meilleure histoire générale de la littérature érotique reste le livre de Paul Englisch, Geschichte der erotischen Literatur (J. Püttman, 1927). Pour un ouvrage plus récent, voir Lynn Hunt (dir.), The Invention of Pornography. Obscenity and the Origins of Modernity, 1500-1800, Zone Books, 1993, en particulier les excellents chapitres dus à Lynn Hunt et Paula Findlen.
2| Catharine MacKinnon, Ce ne sont que des mots, trad. I. Croix et J. Lahana, Éditions des femmes, 2007, p. 20, et L’École des filles (1655), réimprimé dans L’Enfer de la Bibliothèque nationale, Fayard, 1988, vol. VII, p. 274.
3| Jean-Marie Goulemot, Ces livres qu’on ne lit que d’une main. Lectures et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle, Alinea, 1991, p. 134 et 153-155.
Sources de l'article
The New York Review of Books
Créé en 1963, ce bimensuel publié à New York est une véritable institution intellectuelle et littéraire. Rédigés par les meilleurs auteurs, ses essais se distinguent par une exceptionnelle qualité d’écriture et de réflexion. Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre, Nadine Gordimer, Vaclav Havel, Gore Vidal ont écrit dans ses colonnes, faisant le succès (125 000 exemplaires vendus) et la réputation de la New York Review.



























