Duel
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Michel Foucault déconstruit

Michel Foucault fera son entrée dans la Pléiade à l’automne. De quoi faire s’étrangler le sociologue californien Andrew Scull. En 2007, à l’occasion de la traduction intégrale en anglais de l’Histoire de la Folie, ce dernier a ouvert le débat sur la qualité de l’œuvre du philosophe français. Selon Scull, les lacunes et erreurs du texte sont si graves qu’elles invalident l’ensemble de son travail. Un point de vue critique et critiqué (l’auteur a reçu de nombreuses réponses indignées), développé dans cet article assassin du Time Literary Supplement, traduit par Books en septembre 2009.

 

Histoire de la folie est le livre qui a lancé la carrière de Michel Foucault, celle d’un des intellectuels les plus en vue de la seconde moitié du XXe siècle. Ce n’était pas son premier livre. Celui-ci était un volume beaucoup plus court, Maladie mentale et personnalité, paru sept ans plus tôt, en 1954, dans le sillage d’un accès de dépression et d’une tentative de suicide. Mais Histoire de la folie fut le premier de ses ouvrages à attirer massivement l’attention, d’abord en France, puis, quelques années plus tard, dans le monde anglophone. Après quoi viendrait sa volée de livres consacrés à l’« archéologie » des sciences humaines, la place du punir dans le monde moderne, le nouveau « regard » sur la clinique de la médecine hospitalière parisienne, l’histoire de la sexualité. Ce vaste édifice, consacré à la déconstruction des Lumières et de leurs valeurs, servit à lancer l’industrie foucaldienne, influençant et parfois conquérant des pans entiers de la réflexion philosophique, littéraire et sociologique.

Mais, au commencement, fut l’Histoire de la folie, livre introduit dans le monde anglophone par un personnage qui avait lui-même alors un statut d’icône, l’Écossais R.D. Laing, psychiatre renégat de son état (1). Ce fut Laing, fasciné par l’existentialisme et autres tropismes français, qui recommanda le projet à Tavistock Press, déclarant qu’il s’agissait d’« un livre exceptionnel […], brillamment écrit, intellectuellement rigoureux, et dont la thèse ébranle profondément les présupposés de la psychiatrie traditionnelle ».

Au moins sous sa forme anglaise, l’histoire de la folie de Foucault avait un grand mérite pour un livre introduisant un auteur difficile et alors inconnu, qui travaillait dans une tradition intellectuelle non seulement étrangère aux idiomes de la plupart des locuteurs anglais, mais encore éloignée de leurs centres d’intérêt et de leurs sympathies. Ce mérite, c’était la brièveté, qualité délectable et peu reconnue du monde académique.

Bref mais ambitieux, puisqu’il embrasse toute l’histoire de la rencontre entre l’Occident et la déraison, du haut Moyen Âge à l’avènement de la psychanalyse, le livre possédait aussi, dans sa première incarnation anglaise, un merveilleux titre. Madness and Civilization (« Folie et civilisation ») en annonçait la matière bien plus efficacement que la lourdeur du titre français : Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique. On ne sait si ce nouvel étiquetage était venu de Foucault lui-même, de Laing, de l’éditeur ou du traducteur, Richard Howard. Il n’en reste pas moins que c’était un excellent emballage, un titre frappant et provocateur, conçu pour piquer la curiosité de quiconque ou presque tombait dessus.

Foucault a bouleversé le regard sur l’histoire de la psychiatrie

Madness and Civilization n’était pas seulement un livre court : il ne s’encombrait pas de l’appareil critique propre à la recherche moderne. L’ouvrage paru en 1965 était un texte tronqué, dépouillé de plusieurs chapitres, mais aussi des mille et quelques notes de bas de page qui agrémentaient la première édition française. Foucault lui-même avait abrégé le lourd volume que constituait sa thèse de doctorat pour en faire une petite édition de poche, et c’est cette version (se contentant d’une poignée de références et de quelques pages supplémentaires issues du texte intégral) qui fut traduite en anglais (2). L’ouvrage se lisait en quelques heures, et si ses généralisations extrêmes reposaient sur des fondements empiriques chancelants, cela ne sautait sans doute pas aux yeux. On pouvait goûter sur le pouce les plaisirs d’une réinterprétation radicale de la place de la psychiatrie dans le monde moderne (et, en conséquence, de tout le projet des Lumières de glorifier la raison).

Les doutes susceptibles de poindre sur les thèses du livre pouvaient toujours être écartés d’un geste en renvoyant à une édition française autrement plus lourde et solennelle : un gros volume que les lecteurs anglais monoglottes étaient incapables de consulter eux-mêmes, à supposer même qu’ils pussent mettre la main sur un exemplaire.

Rien de ceci ne semble avoir décrédibilisé l’ouvrage, tout au moins aux yeux d’un public complaisant. Voici, vraiment, un monde à l’envers. Foucault rejette les liens tant vantés de la psychiatrie avec le progrès ; il rejette les idées reçues sur la folie et le monde moderne. Une génération après l’autre, nous avions chanté les louanges du double mouvement qui avait à la fois enlevé les fous du sein de la société pour les confier au nouveau monde de l’asile et remis la folie elle-même à la science des médecins ; Foucault avança l’interprétation inverse. La « libération » des fous des chaînes de la superstition et de la négligence fut tout autre chose, proclamait-il : un « gigantesque emprisonnement moral ». La formule fait toujours mouche. La position éminemment sceptique, pour ne pas dire hostile, qu’elle cristallise en étant venue à dominer quatre décennies d’historiographie révisionniste de la psychiatrie, il est naturellement tentant d’attribuer ce changement de climat intellectuel, quoi qu’on en pense par ailleurs, à l’influence du charismatique Français. Mais est-ce juste ? Il y eut, après tout, dans les années 1960, pléthore de sources indigènes de scepticisme, chacune affaiblissant à sa manière la vision de la psychiatrie comme entreprise scientifique clairement libératrice. Ce n’est pas comme si cette perspective n’avait jamais été contestée.

Les prétentions des psychiatres ont rarement reçu carte blanche. Leurs confrères médecins ont toujours été tentés de voir en eux des sorciers et des pseudo-scientifiques, manifestant rarement beaucoup de respect pour leurs compétences ou beaucoup d’empressement à les accueillir comme membres à part entière de la profession.

De même, l’opinion publique a toujours nourri peu d’illusions sur leur pratique et leur compétence, y voyant un ramassis de toqués, de dangereux timbrés, et pire. Ainsi que l’observait jadis finement Charles Rosenberg, la crise de légitimité de la psychiatrie a traversé l’histoire de la profession (3).

Mais les années d’ascension de Foucault ont été des années particulièrement troublées pour les défenseurs de l’entreprise psychiatrique. Il y eut les travaux d’Erving Goffman, le singulier mais brillant sociologue américain dont les essais disparates sur les asiles ont donné un lustre universitaire à l’équation jusque-là polémique entre hôpital psychiatrique et camp de concentration (4). Goffman récusa la psychiatrie comme un « bricolage », dont l’objet était de collecter des malheureux qui n’étaient jamais victimes que de « contingences ». Il y eut ensuite Thomas Szasz, le psychiatre renégat de New York, qui déclara que l’existence même de la maladie mentale était un mythe et accusa violemment ses collègues d’opprimer ceux qu’ils prétendaient aider, d’être des créatures intéressées devenues rien d’autre que des gardiens de prison déguisés. Et il y eut Ronnie Laing lui-même. Il est aujourd’hui considéré un peu partout comme un homme d’un autre temps ; mais, dans l’atmosphère fébrile des années 1960, il était célébré comme le messie ayant démontré que l’adolescent malade mental était le bouc émissaire, la victime désignée des injonctions paradoxales de la vie familiale ; celui qui avait, plus audacieusement encore, lancé l’idée que la schizophrénie était une forme supérieure de santé mentale. En termes plus prosaïques, une nouvelle génération d’historiens, délaissant la focalisation traditionnelle de leur discipline sur la diplomatie et la « grande politique », embrassait alors l’histoire sociale et l’« histoire par le bas » – et ce dans un climat intellectuel d’hostilité à tout ce qui fleurait l’« histoire whig » et son insistance sur le progrès (5). La naissance de l’historiographie révisionniste de la psychiatrie fut ainsi assistée par de nombreuses sages-femmes.

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Un intellectuel majeur

Reste que la stature grandissante de Foucault dans les cercles intellectuels les plus sérieux comme dans les milieux mondains n’était pas dénuée de sens. Il a sans conteste contribué à donner à son sujet une place centrale et à arracher l’histoire de la psychiatrie aux griffes d’une alliance d’historiens administratifs atrocement ennuyeux et de psychiatres gâteux. Il est curieux, étant donné l’importance de Foucault dans le monde anglo-saxon comme le monde francophone, qu’il ait fallu près d’un demi-siècle pour que le texte intégral de l’Histoire de la folie soit traduit en anglais. L’initiative ne reflète assurément pas la moindre augmentation du nombre d’universitaires francophones en Grande-Bretagne et aux États-Unis. L’incompétence linguistique et l’insularité, même parmi les spécialistes de sciences humaines, semblent au contraire avoir progressé ces dernières années. Il faut donc se féliciter de la décision de Routledge de publier une traduction intégrale. Les éditeurs ont même inclus les préfaces des première et deuxième éditions françaises complètes (Foucault avait supprimé la première lors de la réédition en 1972). Ils ont même ajouté la réponse de Foucault à la conférence que Jacques Derrida avait donnée en mars 1963 au Collège philosophique sur la thèse du livre. Mais la chaleur de l’accueil accordé à la parution tardive de l’Histoire de la folie dépend d’un ensemble de facteurs : la nature du matériau nouveau désormais à la disposition des lecteurs anglophones ; la qualité de la traduction ; ce que le texte complet révèle des fondements du savoir de Foucault sur la folie, et – problème que je me contenterai de signaler sans m’y attarder – la position de chacun à l’égard du projet de critique des Lumières.

Sur le premier point, la « nouvelle » version est plus de deux fois plus longue que le texte initialement paru en anglais, et compte presque dix fois plus de notes, sans parler de la longue liste des sources de Foucault. Les principaux ajouts sont des chapitres entiers qui avaient été omis lors de la première édition anglaise : un chapitre examinant le « monde correctionnaire […] au seuil du monde moderne » et l’« économie du mal » qui lui est associée – une étude qui prétend découvrir la création abrupte d’un « schéma d’exclusions » à travers l’Europe entière et d’un « commun dénominateur de déraison à des expériences qui longtemps étaient restées forts éloignées les unes des autres » ; un chapitre montrant « combien pouvait être polymorphe et variée l’expérience de la folie à l’époque du classicisme » ; une série de chapitres formant l’essentiel des premières sections de la deuxième partie de la version originale de Foucault, dont une longue introduction, et un chapitre et demi pris parmi les pages où il examine comment les médecins et savants du XVIIIe siècle interrogèrent le phénomène de la folie et en vinrent à le comprendre ; la plus grande partie d’un long chapitre, « Du bon usage de la liberté », qui examine la fusion des mondes de la pensée médicale et de l’internement, que Foucault insiste pour présenter comme jusque-là séparés. Au lieu des quelques pages consacrées à Goya, Sade et Nietzsche, étiquetées « Conclusion » dans la traduction de Richard Howard, on trouve un ensemble bien plus long de rêveries sur le XIXe siècle, qui commence par une adjuration : « Il n’est pas question de conclure », ne serait-ce que parce que « l’œuvre de [Philippe] Pinel et celle de [William] Tuke » – sur laquelle s’achève l’analyse proprement dite de Foucault – « ne sont pas des points d’arrivée (6) ». À ces chapitres qui n’avaient pas été traduits, il faut ajouter le rétablissement, çà et là, d’un certain nombre de paragraphes, voire de sections entières de la thèse de Foucault, qui avaient été purement et simplement éliminés de la version abrégée : par exemple, des approfondissements de son fameux chapitre introductif, « Stultifera navis » (« La nef des fous ») ; une longue section conclusive précédemment ôtée de son chapitre sur les fous ; et des passages initialement exclus de son chapitre « Médecins et malades ».

Une théorie bâtie sur du sable

Même en nous bornant à ce bref aperçu sommaire des pages traduites pour la première fois, l’intérêt et l’importance potentiels de cette entreprise sont clairs. Le nombre de lecteurs qui accepteront de peiner sur cette version augmentée l’est moins ; et, à cet égard, la nouvelle traduction de Jonathan Murphy et Jean Khalfa n’est pas d’un grand secours. Souvent terne et sans relief, elle est également peu fiable et encline à la paraphrase inexacte. La version de Howard, aussi incomplet que fût le texte sur lequel il a travaillé, est une merveille en comparaison […].

Mais même une traduction médiocre ne saurait masquer le genre d’éléments sur lesquels Foucault a bâti sa théorie. Les mille et quelques notes ont été rétablies, et les données apparaissent pour ce qu’elles sont. Pour l’essentiel, le paysage n’est pas bien joli.

C’est largement à la faveur de son exil intellectuel en Suède, à Uppsala, que Foucault a mené ses recherches pour son Histoire de la folie. Peut-être cela explique-t-il le caractère superficiel et daté d’une bonne part de son corpus. Il avait accès à un large éventail de textes médicaux des XVIIe et XVIIIe siècles – anglais, hollandais, français et allemands –, ainsi qu’aux écrits de grands philosophes comme Descartes et Spinoza. Un certain nombre de chapitres qui paraissent aujourd’hui pour la première fois en anglais utilisent ces sources primaires pour analyser les idées anciennes sur la folie. On peut critiquer ou accepter les reconstructions de Foucault, mais ces parties-là de son propos reposent au moins sur la lecture de sources pertinentes. En revanche, une bonne part de son analyse des rouages internes et de la logique des institutions d’enfermement, récit auquel il accorde une grande attention, repose sur leurs règles et règlements écrits. Or il serait pour le moins naïf de supposer que ces documents entretiennent une relation étroite avec la réalité de la vie au sein de ces établissements, ou constituent un guide sérieux pour appréhender leur logique quotidienne. On trouve, il est vrai, quelques références à des fonds d’archives – toutes françaises – qui auraient pu permettre de contrôler ces documents publiés, mais ce matériau-là n’est jamais systématiquement ni même judicieusement utilisé pour examiner les éventuelles différences entre l’idéal et le réel.

Des sources secondaires inadaptées

On ne nous dit pas davantage pourquoi tel ou tel fonds a été choisi, à quels critères Foucault s’en est remis pour en extraire des faits, dans quelle mesure les exemples qu’il fournit sont représentatifs. Certes, la nature même de leurs ambitions oblige souvent les historiens comparatistes à se fier dans une large mesure aux travaux des autres. Il ne faut donc peut-être pas juger trop sévèrement cet usage éminemment sélectif du matériau français pour représenter l’ensemble du monde occidental. Mais les sources secondaires sur lesquelles s’appuie à maintes reprises Foucault pour les passages les plus célèbres de son texte sont à l’évidence si datées et inadaptées à la tâche, et la lecture qu’il en fait est si souvent singulièrement désinvolte et imaginative, qu’il mérite un blâme.

Foucault prétend, par exemple, que l’enquête menée en 1815-1816 par la Chambre des communes sur l’état des asiles d’aliénés en Angleterre révélait que Bedlam (Bethléem) offrait tous les dimanches ses pensionnaires à la curiosité du public et faisait payer un penny le privilège de les voir, attirant quelque 96 000 visiteurs par an. En réalité, on ne trouve rien de tout cela dans le rapport d’enquête. Et ce n’est pas surprenant : en 1770, les responsables du Bethlem Royal Hospital avaient interdit les visites publiques – qui, en tout état de cause, n’avaient jamais été limitées au dimanche ; et, même avant cela, les mentions d’un droit d’entrée se sont révélées apocryphes.

Foucault s’embrouille dans l’histoire de Bethléem. « Du jour où Bethléem, hôpital pour les lunatiques curables, fut ouvert aux cas sans espoir (1733), soutient Foucault, il ne présenta plus de différence notable avec nos hôpitaux généraux, ou n’importe laquelle des maisons de correction. » Et il parle de la « reconstruction » de Bethléem en 1676. En réalité, cette année-là, l’établissement avait quitté ses anciens locaux du vieux monastère de Bishopsgate pour emménager à Moorfields, dans un somptueux bâtiment neuf conçu par Robert Hooke (7).

Les monastères réapparaissent à d’autres endroits de son récit : « C’est, la plupart du temps, dans les anciens couvents qu’on va établir les grands asiles […] d’Angleterre », affirme-t-il avec le plus grand sérieux. Étrange idée. D’abord, l’Angleterre de l’époque classique ne possédait pas de « grands asiles ». Ces vastes musées de la folie (8) ne sont apparus qu’au XIXe siècle (ils furent alors construits spécialement pour cet usage avec l’argent des contribuables). Ensuite, Bethléem était le seul de tous les asiles et maisons d’aliénés existant aux XVIIe et XVIIIe siècles à avoir jamais été installé dans un ancien couvent ou monastère ; et, quand il le fut, il ne comptait pas plus de cinquante pensionnaires – pas vraiment la foule qu’évoque l’image des « grands asiles » utilisée par Foucault. Il est à tout le moins curieux, aussi, de s’en remettre exclusivement aux travaux du XIXe et du début du XXe siècle pour étudier la place de la lèpre dans le monde médiéval. Il est étrange de fonder son analyse de la politique anglaise et irlandaise des Poors Laws [d’aide aux indigents] du XVIe au XVIIIe siècle, pour l’essentiel, sur trois sources seulement : l’ouvrage daté et dépassé de sir George Nicholls (1781-1865), le manuel de E.M. Leonard (1900) et un traité du XVIIIe siècle de sir Frederick Morton Eden. De la part de quelqu’un qui prétend écrire l’histoire de la rencontre entre l’Occident et la folie, il est franchement étonnant de se fier à une infime poignée d’auteurs morts depuis longtemps et d’en faire un guide sûr des évolutions anglaises : le récit laissé par Jacques Tenon au XVIIIe siècle de sa visite des hôpitaux anglais, complété par l’ouvrage de Samuel Tuke, Description of the Retreat (« Description de l’asile », 1813), et de Hack Tuke, Chapters in the History of the Insane (« Chapitres de l’histoire des fous », 1882).

Une étonnante étroitesse de champ

Mais les sources qu’utilise Foucault pour brosser le tableau de la situation en Allemagne, en Autriche, et même en France, ne sont pas moins datées et insatisfaisantes. Toute la première partie de l’Histoire de la folie ne compte que vingt-huit notes (sur un total de 399) citant des chercheurs du XXe siècle ; et les sources répertoriées dans la bibliographie ne mentionnent que vingt-cinq travaux écrits après 1900, dont un seul paru après la Seconde Guerre mondiale. Les choses ne s’améliorent pas à mesure qu’on avance dans la lecture. La bibliographie de la deuxième partie ne cite qu’un seul ouvrage du XXe siècle : Gregory Zilboorg, The Medical Man and the Witch During the Renaissance (« Le médecin et le sorcier à la Renaissance », 1935) : une source qui n’est guère conçue pour inspirer confiance aux historiens actuels (et que Foucault lui-même critique). Dans la troisième partie, il ne cite en tout et pour tout que onze livres et articles écrits au cours de son propre siècle.

Cette étroitesse de champ n’est pas l’apanage des notes. Toute l’Histoire de la folie

révèle un Foucault isolé du monde des faits et de la recherche. Comme si près d’un siècle de travaux savants n’avait rien produit d’intéressant ou de précieux pour le projet qui était le sien. Ce qui l’intéressait, ou le protégeait, c’étaient des sources du XIXe siècle de provenance douteuse et exploitées de manière sélective.

Cela signifie, inévitablement, que ses savantes constructions intellectuelles reposent sur des fondements empiriques des plus fragiles. Il n’est pas surprenant que beaucoup se révèlent fausses.

Prenons sa thèse centrale, selon laquelle l’« âge classique » fut l’âge du « grand renfermement ». Foucault nous parle de la formation d’une « sensibilité sociale, commune à la culture européenne, et qui a brusquement atteint son seuil de manifestation dans la seconde moitié du XVIIe siècle : c’est elle qui a isolé d’un coup cette catégorie destinée à peupler les lieux d’internement. […] L’internement, ce fait massif dont on trouve les signes à travers toute l’Europe du XVIIe siècle ». De surcroît, « dans toute l’Europe, l’internement a le même sens, si on le prend, du moins, à son origine ». Et ses manifestations anglaises, les nouvelles workhouses (9) ont apparemment vu le jour « aux points les plus industrialisés du pays » tels que Worcester et Norwich au XVIIe siècle.

La thèse d’un « grand renfermement » est un mythe

Mais l’idée d’un « grand renfermement » en Europe dans ces années-là est purement mythique. Il n’y a jamais eu d’incarcération massive dans l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles, que l’on s’intéresse aux fous, qui étaient encore pour la plupart en liberté, ou à la catégorie plus large des pauvres, des oisifs ou des gens moralement douteux. Et, comme le soutiennent Gladys Swain et Marcel Gauchet dans La Pratique de l’esprit humain, même pour la France les thèses de Foucault sur l’enfermement des fous à l’âge classique sont extrêmement exagérées, voire fantaisistes : même à la fin du XVIIIe siècle, on comptait moins de cinq mille internés, soit « une infime minorité des fous qui étaient encore dispersés au sein de la société ». Le tableau que brosse Foucault du Moyen Âge ne résiste pas mieux à la lumière des recherches modernes. Son image centrale est celle de la « nef des fous », avec sa cargaison d’âmes folles en quête de leur raison, flottant dans les espaces périphériques de l’Europe féodale (10). C’est à travers le Narrenschif que Foucault s’efforce de saisir l’essence de la réaction médiévale à la folie, et la portée pratique et symbolique de ces vaisseaux occupe une place de choix dans son récit. « Le Narrenschiff [a eu] une existence réelle, insiste-t-il, car ils ont existé, ces bateaux qui d’une ville à l’autre menaient leur cargaison insensée. » Or ce n’est pas le cas ; ils n’ont jamais existé.

Le dos de couverture de [l’édition en anglais de] l’Histoire de la folie contient une série d’hymnes hyperboliques à ses vertus. Paul Rabinow (11) voit dans ce livre « l’une des œuvres majeures du XXe siècle » ; Ronnie Laing salue sa « rigueur intellectuelle » et Nikolas Rose (12) se réjouit à la pensée que « les lecteurs anglophones ont enfin accès à la profonde érudition qui sous-tendait l’analyse de Foucault ». Ils le peuvent en effet, et l’on espère qu’ils liront le texte avec attention et intelligence et en tireront quelques leçons salutaires. L’une de ces leçons serait amusante, si elle n’avait un effet sur la vie des gens : la facilité avec laquelle l’histoire peut être déformée, les faits ignorés, les ambitions de la raison humaine décriées et déconsidérées, par un homme suffisamment cynique et sans scrupule pour miser sur l’ignorance et la crédulité de ses clients.

Ce texte est paru dans le Times Literary Supplement le 23 mars 2007.

Notes

1| Psychiatre « radical », Ronald D. Laing avait publié en 1961, date de la parution de l’Histoire de la folie, Self and Others (« Le moi et les autres »), Pelican Books. (NdlR)

2| Édition abrégée publiée en 1964 en format de poche (collection 10/18). (NdlR)

3| Professeur d’histoire des sciences à Harvard, Charles Rosenberg a notamment écrit The Care of Strangers. The Rise of America’s Hospital System (« Le soin de l’autre. La naissance du système hospitalier américain »), Basic Books, 1987. (NdlR)

4| Erving Goffman est l’auteur de La mise en scène de la vie quotidienne (1959, traduction française en 1973). Son ouvrage Asiles est paru en 1961, la même année que l’Histoire de la folie. Il a été traduit en français en 1968. (NdlR)

5| L’« histoire Whig », du nom du parti libéral en Grande-Bretagne aux XVIIIe et XIXe siècles, est une expression créée en 1931 par l’historien britannique Herbert Butterfield pour désigner un courant tendant à analyser les événements comme s’inscrivant dans une marche vers le progrès de la démocratie et des Lumières. (NdlR)

6| Contemporain de Napoléon, Philippe Pinel peut être considéré comme le fondateur de la psychiatrie française. On lui doit la première classification des maladies mentales. Contemporain de Pinel, William Tuke peut être considéré comme le fondateur de la psychiatrie britannique. (NdlR)

7| Foucault écrit « reconstruction », sans préciser que le lieu avait changé. (NdlR)

8| « Musée de la folie » est l’expression utilisée par Scull pour titrer son propre livre. (NdlR)

9| Les workhouses (maisons de travail) étaient des établissements d’internement comportant des ateliers, dont la production était destinée à amortir les coûts (NdlR)

10| Foucault écrit : « C’est la Nef des fous, étrange bateau ivre qui file le long des calmes fleuves de la Rhénanie et des canaux flamands ».

11| Paul Rabinow est professeur d’anthropologie socioculturelle à Berkeley. Il a notamment publié The Foucault Reader (« Le lecteur de Foucault ») (Pantheon Books, 1984). Voir aussi Hubert Dreyfus et Paul Rabinow, Michel Foucault, un parcours philosophique, Gallimard, 1992.

12| Nikolas Rose est professeur de sociologie à la London School of Economics. Il a notamment publié : Governing The Soul. The Shaping of the Private Self (« Gouverner l’âme. La modulation de l’espace privé »), Free Association Books, 1999.

LE LIVRE
LE LIVRE

Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault, Gallimard, coll. « Tel », 1972

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