Idées

Mardi 24 mars 2009

Numéro 4

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La jeune génération a baissé les bras

Deux auteurs en vue croisent le fer pour dénoncer, chacun à sa manière, la frilosité de la pensée contemporaine. Pour Thea Dorn, les intellectuels n’osent plus affirmer avec passion leur vision du monde. Convaincus que tout est relatif, ils ont abandonné le terrain aux bonimenteurs, dont l’Internet et les médias raffolent tant.

Cela fait des années que les prophètes de l’Apocalypse démographique annoncent que l’Allemagne va vieillir, s’appauvrir et finalement disparaître. Et que les écolo-prophètes sonnent le glas du Schleswig-Holstein [région frontalière du Danemark], appelé à se transformer en steppe aride ou, variante, à s’enfoncer sous la mer du Nord. Mais pendant que nous nous ébahissions devant notre pyramide des âges cul par-dessus tête ou les simulations montrant des troupeaux de gnous en cavale dans les rues de Kiel, un vieillissement et une désertification d’un autre type sont devenus réalité : il n’y a plus, dans ce pays, de penseur digne de ce nom de moins 60 ans. Et s’il n’y avait [le philosophe] Peter Sloterdijk, [le dramaturge] Botho Strauss, si [les écrivains autrichiens] Elfriede Jelinek ou Peter Handke n’étaient d’une certaine façon considérés comme allemands, on n’en trouverait guère de moins de 70 ans. Cette évolution réjouira ceux qui ont toujours considéré les intellectuels comme racaille vaniteuse. Elle devrait inquiéter ceux qui les tiennent à la fois pour le cerveau et l’épine dorsale de toute démocratie.

Voici plus de cinq ans que je rencontre, dans le cadre de mon émission littéraire, écrivains, essayistes, historiens, sociologues, philosophes ou autres hommes de plume autour de leurs derniers ouvrages. J’ai eu, naturellement, nombre de discussions intelligentes et stimulantes avec des moins de 70 ans. Ma (...)

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Commentaires
  • Excellent dossier ! Mais ce débat ne concerne-t-il pas aussi la France ? J'ai lu la version papier. Les deux intervenants Théa Dorn et Richard Precht ne représentent-ils pas les deux faces d'une même réalité ? La démagogie divertissante des médias ne coexistent-elles pas avec l'isolement jargonnante des sciences humaines ? Personnellement, je subis socialement le nivellement où tout se vaut et j'ai donc abandonné l'art de la conversation impossible avec les collègues par exemple. Auparavant, j'avais mis 10 ans à me désintoxiquer de l'empoisonnant structuralisme, etc. Je lis beaucoup et n'en parle à personne. Je pense que l'on est nombreux dans ce cas. Même si d'autres revues de qualité existent, Books semble rompre cette schizophrénie d'une manière spécifique et pleine d'avenir, comme un coup d'oxygène.

    Rédigé par : PATRICIA JARNIER le 01/04/2009

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Notes

1| Allusion à trois livres grand public censés camper les traits et les travers des trentenaires : Generation Golf (comme la voiture du même nom) de Florian Illies, Generation Ally (dont le sous-titre est « Pourquoi il est aujourd’hui si compliqué d’être une femme ») de Katja Kullmann et Generation Doof (sous-titré « À quel point sommes-nous bêtes?? ») de Stefan Bonner et Anne Weiss.

2| Les écrivains du Groupe 47 (fondé en 1947 et dissous en 1977) ont défendu des valeurs antinazies et une attitude critique par rapport à la société de consommation sans avoir voulu former une école.

3| Nom donné après la Seconde Guerre mondiale à l’Institut de recherche sociale fondé en 1923. Au carrefour de la philosophie et des sciences humaines, les penseurs apparentés à l’école de Francfort ont en commun – outre la non-compromission avec le nazisme et, dans plusieurs cas, une certaine distance avec le marxisme – leur réflexion sur les logiques collectives à l’œuvre dans la condition de l’homme contemporain. Leurs travaux s’attellent à la clarification de thèmes tels que le progrès (Theodor Adorno, Max Horkheimer), la reproduction de l’œuvre d’art (Walter Benjamin), la communication (Jürgen Habermas), la consommation (Herbert Marcuse), la reconnaissance (Axel Honneth).

4| Dans Versuchungen der Unfreiheit. Die Intellektuellen in Zeiten der Prüfung (« Les tentations de la servitude. Les intellectuels à l’ère des épreuves »), Beck, 2008.

Bibliographie
- Alain Boutot, La Pensée allemande moderne, PUF, coll. « Que sais-je?? », 1995.
- Christian Delacampagne, Histoire de la philosophie au XXe siècle, Seuil, 2000.
- François Dosse, Histoire du structuralisme, Livre de poche, 1995.
- Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Minuit, 2005.
- Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, Fayard, 1987.
- Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison, Gallimard, 1983.
- Gérard Raulet, La Philosophie allemande depuis 1945, Armand Colin, 2006.
- Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain : une lettre en réponse à la « Lettre sur l’humanisme » de Heidegger, Mille et une nuits, 2000.

Sources de l'article

Der Spiegel

Hebdomadaire, fondé en 1947, Der Spiegel (Le Miroir) est une véritable institution outre-Rhin. En pratiquant un journalisme rigoureux, portant volontiers le fer dans la plaie, il s’est imposé au premier plan de la vie publique. Ses quelque 170 pages traitent de tous les sujets, le plus souvent sur ce ton sarcastique et précieux qui est la marque du Spiegel. Avec une diffusion supérieure à 1 million d’exemplaires, c’est le premier news magazine. Son site, l’un des plus élaborés de la presse internationale, propose, outre des articles propres mis en ligne en continu, une chaîne d’information et les archives complètes de la version papier (en libre accès excepté les deux derniers numéros).

Le panthéon de Thea Dorn

Ce n’est pas son vrai nom… qui est Christiane Scherer. Thea Dorn, pseudonyme de plume et d’animatrice de télévision, est une contraction de Theodor Adorno, philosophe emblématique de l’Allemagne d’après guerre (il est mort en 1969) qui a longtemps dirigé l’école de Francfort. Qui sont les grands anciens dont elle vante la hauteur de vue ? Certains sont connus en France, d’autres pas. L’écrivain Martin Walser (82 ans) est aussi célèbre, outre-Rhin, que Günter Grass. Comme lui, il a été impliqué dans plusieurs débats sur l’après-nazisme, notamment pour avoir dénoncé l’« instrumentalisation de l’Holocauste ». Plusieurs de ses romans sont traduits en français, notamment La Licorne, La Maison des cygnes, Chêne et lapins angora, chronique allemande. Joachim Fest (mort en 2006, à 80 ans) était historien, auteur des Derniers jours d’Hitler qui a inspiré le film La Chute. Hans Magnus Enzensberger (79 ans), écrivain et essayiste, est connu pour sa critique de la société de consommation. Une femme à Berlin : journal 20 avril-22 juin 1945, La Grande Migration, Les Sept Voyages de Pierre, Culture ou mise en condition ont été traduits en français. Ralf Dahrendorf jouit du prestige particulier que lui procure une double vie d’universitaire de haut vol en Grande-Bretagne (il a dirigé la London School of Economics) et d’homme politique respecté en Allemagne. Klaus Harpprecht (82 ans) est l’ancienne « plume » du chancelier Brandt ; essayiste, il a publié Dieu est-il encore français ? Robert Spaemann (82 ans) est philosophe, il a travaillé sur Rousseau et sur la morale. Bonheur et bienveillance. Essai sur l’éthique est traduit en français.

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L'auteur de l'article

Thea Dorn

À 38 ans, la romancière berlinoise Thea Dorn s’est rendue célèbre avec des thrillers mettant en scène des universitaires, des artistes ou des professionnels de médias, comme La Reine des cerveaux (coll. « J’ai lu »). Elle a aussi publié des essais remarqués, notamment sur le rôle des femmes, ainsi que plusieurs pièces de théâtre. Elle anime une importante émission littéraire à la télévision.

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