La jeune génération a baissé les bras
Deux auteurs en vue croisent le fer pour dénoncer, chacun à sa manière, la frilosité de la pensée contemporaine. Pour Thea Dorn, les intellectuels n’osent plus affirmer avec passion leur vision du monde. Convaincus que tout est relatif, ils ont abandonné le terrain aux bonimenteurs, dont l’Internet et les médias raffolent tant.
Cela fait des années que les prophètes de l’Apocalypse démographique annoncent que l’Allemagne va vieillir, s’appauvrir et finalement disparaître. Et que les écolo-prophètes sonnent le glas du Schleswig-Holstein [région frontalière du Danemark], appelé à se transformer en steppe aride ou, variante, à s’enfoncer sous la mer du Nord. Mais pendant que nous nous ébahissions devant notre pyramide des âges cul par-dessus tête ou les simulations montrant des troupeaux de gnous en cavale dans les rues de Kiel, un vieillissement et une désertification d’un autre type sont devenus réalité : il n’y a plus, dans ce pays, de penseur digne de ce nom de moins 60 ans. Et s’il n’y avait [le philosophe] Peter Sloterdijk, [le dramaturge] Botho Strauss, si [les écrivains autrichiens] Elfriede Jelinek ou Peter Handke n’étaient d’une certaine façon considérés comme allemands, on n’en trouverait guère de moins de 70 ans. Cette évolution réjouira ceux qui ont toujours considéré les intellectuels comme racaille vaniteuse. Elle devrait inquiéter ceux qui les tiennent à la fois pour le cerveau et l’épine dorsale de toute démocratie.
Voici plus de cinq ans que je rencontre, dans le cadre de mon émission littéraire, écrivains, essayistes, historiens, sociologues, philosophes ou autres hommes de plume autour de leurs derniers ouvrages. J’ai eu, naturellement, nombre de discussions intelligentes et stimulantes avec des moins de 70 ans. Ma (...)
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Notes
1| Allusion à trois livres grand public censés camper les traits et les travers des trentenaires : Generation Golf (comme la voiture du même nom) de Florian Illies, Generation Ally (dont le sous-titre est « Pourquoi il est aujourd’hui si compliqué d’être une femme ») de Katja Kullmann et Generation Doof (sous-titré « À quel point sommes-nous bêtes?? ») de Stefan Bonner et Anne Weiss.
2| Les écrivains du Groupe 47 (fondé en 1947 et dissous en 1977) ont défendu des valeurs antinazies et une attitude critique par rapport à la société de consommation sans avoir voulu former une école.
3| Nom donné après la Seconde Guerre mondiale à l’Institut de recherche sociale fondé en 1923. Au carrefour de la philosophie et des sciences humaines, les penseurs apparentés à l’école de Francfort ont en commun – outre la non-compromission avec le nazisme et, dans plusieurs cas, une certaine distance avec le marxisme – leur réflexion sur les logiques collectives à l’œuvre dans la condition de l’homme contemporain. Leurs travaux s’attellent à la clarification de thèmes tels que le progrès (Theodor Adorno, Max Horkheimer), la reproduction de l’œuvre d’art (Walter Benjamin), la communication (Jürgen Habermas), la consommation (Herbert Marcuse), la reconnaissance (Axel Honneth).
4| Dans Versuchungen der Unfreiheit. Die Intellektuellen in Zeiten der Prüfung (« Les tentations de la servitude. Les intellectuels à l’ère des épreuves »), Beck, 2008.
Bibliographie
- Christian Delacampagne, Histoire de la philosophie au XXe siècle, Seuil, 2000.
- François Dosse, Histoire du structuralisme, Livre de poche, 1995.
- Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Minuit, 2005.
- Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, Fayard, 1987.
- Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison, Gallimard, 1983.
- Gérard Raulet, La Philosophie allemande depuis 1945, Armand Colin, 2006.
- Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain : une lettre en réponse à la « Lettre sur l’humanisme » de Heidegger, Mille et une nuits, 2000.
Sources de l'article
Der Spiegel
Hebdomadaire, fondé en 1947, Der Spiegel (Le Miroir) est une véritable institution outre-Rhin. En pratiquant un journalisme rigoureux, portant volontiers le fer dans la plaie, il s’est imposé au premier plan de la vie publique. Ses quelque 170 pages traitent de tous les sujets, le plus souvent sur ce ton sarcastique et précieux qui est la marque du Spiegel. Avec une diffusion supérieure à 1 million d’exemplaires, c’est le premier news magazine. Son site, l’un des plus élaborés de la presse internationale, propose, outre des articles propres mis en ligne en continu, une chaîne d’information et les archives complètes de la version papier (en libre accès excepté les deux derniers numéros).




























Excellent dossier ! Mais ce débat ne concerne-t-il pas aussi la France ? J'ai lu la version papier. Les deux intervenants Théa Dorn et Richard Precht ne représentent-ils pas les deux faces d'une même réalité ? La démagogie divertissante des médias ne coexistent-elles pas avec l'isolement jargonnante des sciences humaines ? Personnellement, je subis socialement le nivellement où tout se vaut et j'ai donc abandonné l'art de la conversation impossible avec les collègues par exemple. Auparavant, j'avais mis 10 ans à me désintoxiquer de l'empoisonnant structuralisme, etc. Je lis beaucoup et n'en parle à personne. Je pense que l'on est nombreux dans ce cas. Même si d'autres revues de qualité existent, Books semble rompre cette schizophrénie d'une manière spécifique et pleine d'avenir, comme un coup d'oxygène.