Idées

Jeudi 29 mars 2012

Numéro 31

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La mécanique du génocide

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Les grands massacres du XXe siècle ont suscité une masse de publications relatant des destins individuels, dans leur grande majorité ceux des victimes et des survivants. Un livre comme Au fond des ténèbres, où la journaliste Gitta Sereny rapporte ses entretiens fouillés avec Franz Stangl, l’ancien commandant de Treblinka (1), fait exception. Encore plus rares, sinon inexistants, sont les films documentaires qui nous confrontent aux auteurs de ces crimes collectifs, engagés dans une quête de vérité. Or leur intérêt saute aux yeux. Les victimes ont subi, les bourreaux ont agi ; si nous voulons empêcher que recommencent les désastres du passé, nous devons nous pencher sur les auteurs de ces crimes : pourquoi ont-ils agi ainsi ? Quel est le mécanisme qui engendre l’horreur ?

En 2009 s’est tenu dans la capitale du Cambodge un procès du régime des Khmers rouges (1975-1979) et des crimes commis par lui. Au banc des accusés, une seule personne, répondant au surnom de Duch, ancien directeur d’un centre de torture et d’extermination, dit « S 21 ». Une première : l’inculpé ne cherche nullement à éluder ses responsabilités, il se reconnaît d’emblée coupable d’un crime abominable qu’il dit regretter amèrement ; de surcroît, il s’engage à chercher sans concession les raisons de ses actes. La chance fait que ce procès a donné lieu à quelques livres de toute première qualité, rédigés par des témoins ; et, plus rare, à un film consacré à Duch. Voulant comprendre plus encore qu’émouvoir, son réalisateur Rithy Panh a choisi de s’immerger dans l’esprit du bourreau et il a eu le courage, ou la sagesse, de ne pas accompagner le discours de son personnage par celui de l’auteur, mais de confronter directement le spectateur à l’homme qui confesse et analyse son crime. Le résultat est saisissant.

Avant comme après son engagement politique, Duch est un être ordinaire, une personne attentive aux autres, appliquée dans son travail, intelligente. Pendant sa période Khmer rouge, il commet des crimes inouïs, présidant aux tortures et aux exécutions d’au moins 12 500 personnes. Son passage de l’un à l’autre état s’explique moins par son passé personnel que par son rapport à l’histoire collective : la monstruosité ne provient pas de l’individu. La force qui meut le régime est l’idéologie communiste, poussée ici au paroxysme et soutenue par la force armée (elle ne sera nullement mise en cause par le tribunal, qui ne juge que des individus). Les dirigeants Khmers rouges se réclament de Marx, Lénine et Mao, des communistes en France – où plusieurs d’entre eux ont étudié. Le but est de créer un homme nouveau et une société nouvelle. Il faut donc commencer par détruire tout ce qui existe déjà. L’individu est privé de sa famille, de sa maison, de son métier, il reçoit même un nom nouveau. Le choix qui s’offre à la population est d’embrasser la nouvelle foi avec enthousiasme ou de s’y soumettre par peur de souffrir. La pression est telle que personne ne peut la vaincre. Mais les réactions diffèrent : les uns la refusent (ils acceptent de mourir), les autres s’y soumettent (ils acceptent de tuer). Dans des prisons spéciales, comme celle que dirige Duch, les « suspects » sont torturés pour révéler les noms de leurs « complices », puis systématiquement exécutés. Les « aveux » extorqués aux victimes permettent de maintenir la fiction de complots, censés expliquer les défaillances de l’économie. Ils servent aussi à justifier la dictature, devenue à elle-même sa propre fin.

Quel est le régime politique le plus inhumain ?, se demande Rithy Panh, et il répond : celui qui décide quel doit être le bien de l’homme, et l’impose à tous.

Tzvetan Todorov

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1| Denoël, 2007.

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