La trahison des universitaires
Deux auteurs en vue croisent le fer pour dénoncer, chacun à sa manière, la frilosité de la pensée contemporaine.
Pour Richard Precht, la pensée n’est pas affaire de génération, mais de liberté. Enfermé dans un savoir pontifiant, élitiste et imperméable aux enjeux contemporains, l’enseignement supérieur produit une recherche stérile. Seuls quelques outsiders ont réussi à s’en affranchir.
Les auteurs sont comme le vin. Plus ils vieillissent, meilleurs ils deviennent. Voilà ce que semble suggérer la lecture du coup de gueule de Thea Dorn sur le désarroi de la nation. Ici, des hommes vieux de bonne constitution et ayant du caractère ; là, des hommes jeunes n’ayant rien à dire. Et les femmes ? Aucune, sinon Elfriede Jelinek.
C’est avec étonnement qu’on se demande ce qui peut bien pousser Mme Dorn à réveiller ce vieux cliché dans sa tribune. C’est le sourire aux lèvres qu’on lit son apologie, digne d’une écolière, de MM. Walser, Fest et Enzensberger. C’est avec un certain effroi qu’on admire ses élégantes courbettes devant cette équipe vieillissante de moralistes douteux. Est-il bien vrai que les grands penseurs allemands contemporains appartiennent presque tous à cette génération ? Est-ce leur rayonnement qui éclaire notre époque intellectuellement sombre ? N’est-ce pas plutôt l’éclairage que la télévision, les rubriques littéraires et les usines de la culture continuent de jeter sur eux qui relègue les autres dans l’ombre ?
Avoir émergé des rangs d’une génération décimée n’a pourtant rien d’héroïque. Avec au-dessus de la tête le ciel intellectuel sans étoiles de la République fédérale, et ancrée en soi la loi morale antifasciste ; solitaires dans un paysage universitaire désertique ou syndiqués dans le Groupe 47. Réunis dans la jeunesse, la morale, le plaisir de pr (...)
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Notes
1| Dietrich Schwanitz a écrit en 1999 Bildung. Alles was mann wissen muss (« Formation. Tout ce qu’il faut savoir »), une tentative de résumer le savoir canonique de l’honnête homme contemporain en faisant la part belle aux sciences de l’homme. Le contenu et le succès du livre ont été très commentés outre-Rhin.
2| Gerhard Roth est, entre autres, l’auteur de Fühlen, denken und Handeln (« Sentir, penser, agir ») et Wolf Singer de Vom Gehirn zum Bewusstsein (« Du cerveau à la con¬science »).
3| Wilhelm von Humboldt (1767-1835) est une éminente figure intellectuelle allemande et un homme d’État prussien?; il fut l’un des fondateurs de l’université berlinoise qui porte son nom.
4| Principale publication : Grundkurs Philosophie des Geistes (« Cours de philosophie fondamentale de l’esprit ») Mentis, 2006-2007.
Bibliographie
- Christian Delacampagne, Histoire de la philosophie au XXe siècle, Seuil, 2000.
- François Dosse, Histoire du structuralisme, Livre de poche, 1995.
- Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Minuit, 2005.
- Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, Fayard, 1987.
- Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison, Gallimard, 1983.
- Gérard Raulet, La Philosophie allemande depuis 1945, Armand Colin, 2006.
- Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain : une lettre en réponse à la « Lettre sur l’humanisme » de Heidegger, Mille et une nuits, 2000.
Sources de l'article
Der Spiegel
Hebdomadaire, fondé en 1947, Der Spiegel (Le Miroir) est une véritable institution outre-Rhin. En pratiquant un journalisme rigoureux, portant volontiers le fer dans la plaie, il s’est imposé au premier plan de la vie publique. Ses quelque 170 pages traitent de tous les sujets, le plus souvent sur ce ton sarcastique et précieux qui est la marque du Spiegel. Avec une diffusion supérieure à 1 million d’exemplaires, c’est le premier news magazine. Son site, l’un des plus élaborés de la presse internationale, propose, outre des articles propres mis en ligne en continu, une chaîne d’information et les archives complètes de la version papier (en libre accès excepté les deux derniers numéros).



























