Idées

Jeudi 26 mars 2009

Numéro 4

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La trahison des universitaires

Deux auteurs en vue croisent le fer pour dénoncer, chacun à sa manière, la frilosité de la pensée contemporaine.
Pour Richard Precht, la pensée n’est pas affaire de génération, mais de liberté. Enfermé dans un savoir pontifiant, élitiste et imperméable aux enjeux contemporains, l’enseignement supérieur produit une recherche stérile. Seuls quelques outsiders ont réussi à s’en affranchir.

Les auteurs sont comme le vin. Plus ils vieillissent, meilleurs ils deviennent. Voilà ce que semble suggérer la lecture du coup de gueule de Thea Dorn sur le désarroi de la nation. Ici, des hommes vieux de bonne constitution et ayant du caractère ; là, des hommes jeunes n’ayant rien à dire. Et les femmes ? Aucune, sinon Elfriede Jelinek.

C’est avec étonnement qu’on se demande ce qui peut bien pousser Mme Dorn à réveiller ce vieux cliché dans sa tribune. C’est le sourire aux lèvres qu’on lit son apologie, digne d’une écolière, de MM. Walser, Fest et Enzensberger. C’est avec un certain effroi qu’on admire ses élégantes courbettes devant cette équipe vieillissante de moralistes douteux. Est-il bien vrai que les grands penseurs allemands contemporains appartiennent presque tous à cette génération ? Est-ce leur rayonnement qui éclaire notre époque intellectuellement sombre ? N’est-ce pas plutôt l’éclairage que la télévision, les rubriques littéraires et les usines de la culture continuent de jeter sur eux qui relègue les autres dans l’ombre ?

Avoir émergé des rangs d’une génération décimée n’a pourtant rien d’héroïque. Avec au-dessus de la tête le ciel intellectuel sans étoiles de la République fédérale, et ancrée en soi la loi morale antifasciste ; solitaires dans un paysage universitaire désertique ou syndiqués dans le Groupe 47. Réunis dans la jeunesse, la morale, le plaisir de pr (...)

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Notes

1| Dietrich Schwanitz a écrit en 1999 Bildung. Alles was mann wissen muss (« Formation. Tout ce qu’il faut savoir »), une tentative de résumer le savoir canonique de l’honnête homme contemporain en faisant la part belle aux sciences de l’homme. Le contenu et le succès du livre ont été très commentés outre-Rhin.

2| Gerhard Roth est, entre autres, l’auteur de Fühlen, denken und Handeln (« Sentir, penser, agir ») et Wolf Singer de Vom Gehirn zum Bewusstsein (« Du cerveau à la con¬science »).

3| Wilhelm von Humboldt (1767-1835) est une éminente figure intellectuelle allemande et un homme d’État prussien?; il fut l’un des fondateurs de l’université berlinoise qui porte son nom.

4| Principale publication : Grundkurs Philosophie des Geistes (« Cours de philosophie fondamentale de l’esprit ») Mentis, 2006-2007.

Bibliographie
- Alain Boutot, La Pensée allemande moderne, PUF, coll. « Que sais-je?? », 1995.
- Christian Delacampagne, Histoire de la philosophie au XXe siècle, Seuil, 2000.
- François Dosse, Histoire du structuralisme, Livre de poche, 1995.
- Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Minuit, 2005.
- Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, Fayard, 1987.
- Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison, Gallimard, 1983.
- Gérard Raulet, La Philosophie allemande depuis 1945, Armand Colin, 2006.
- Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain : une lettre en réponse à la « Lettre sur l’humanisme » de Heidegger, Mille et une nuits, 2000.

Sources de l'article

Der Spiegel

Hebdomadaire, fondé en 1947, Der Spiegel (Le Miroir) est une véritable institution outre-Rhin. En pratiquant un journalisme rigoureux, portant volontiers le fer dans la plaie, il s’est imposé au premier plan de la vie publique. Ses quelque 170 pages traitent de tous les sujets, le plus souvent sur ce ton sarcastique et précieux qui est la marque du Spiegel. Avec une diffusion supérieure à 1 million d’exemplaires, c’est le premier news magazine. Son site, l’un des plus élaborés de la presse internationale, propose, outre des articles propres mis en ligne en continu, une chaîne d’information et les archives complètes de la version papier (en libre accès excepté les deux derniers numéros).

La postmodernité… Et après ?

En 1979, le philosophe français Jean-François Lyotard, habitué des campus américains, publie un court livre de cent pages : La Condition postmoderne (Minuit). Le mot n’est pas nouveau mais il vient à point nommé pour fédérer différentes postures sceptiques. « En simplifiant à l’extrême, écrit Lyotard, on tient pour “postmoderne” l’incrédulité à l’égard des méta-récits. » En premier lieu celui d’une société de progrès éclairée par les Lumières – dont les valeurs laïques dominantes avaient déjà discrédité la société religieuse – et celui d’une rédemption révolutionnaire d’inspiration marxiste. Un peu fourre-tout, le terme « postmoderne » désignera aussi les attitudes critiques à l’égard du courant de pensée qui domine alors la scène intellectuelle depuis une vingtaine d’années : le structuralisme. L’une des clés de ses analyses, la distinction nature-culture contient, sous-jacente, un occidentalo-centrisme désormais contesté. C’est en ce sens que le postmodernisme passera (surtout hors de l’Hexagone) pour un poststructuralisme. En fait, les penseurs français qui incarneront les années 1980 et 1990 en sont les héritiers et l’approfondiront chacun à sa manière. Le socio-sémiologue Jean Baudrillard par une analyse kaléidoscopique de la consommation dématérialisée, le philosophe de la déconstruction Jacques Derrida par l’inlassable radiographie des présupposés, le philosophe Michel Foucault par la mise au jour des trames invisibles de la domination sociale, l’analyste Jacques Lacan en révélant l’ordre symbolique participant à la constitution du sujet… Ces attitudes ont un point commun : le dévoilement ou la démythification. Avec elles, il devient aussi de plus en plus difficile de se forger des certitudes. La postmodernité est ainsi souvent assimilée au triomphe du relativisme. Deux problèmes principaux apparaîtront donc clairement après la vague de travaux de ces maîtres. À l’échelle individuelle : comment réhabiliter un sujet un tant soit peu responsable de ce qu’il pense et de ce qu’il fait ? À l’échelle collective : comment légitimer un projet politique ? C’est à cet endroit que se tient la pensée de Jürgen Habermas. Héritier de la théorie critique de l’école de Francfort – une philosophie qui se veut concrète –, le maître allemand a consacré sa vie à la mise au point d’une nouvelle voie que résume bien le titre de son livre, l’« agir communicationnel ». Le langage ne cache plus (seulement) une structure qu’il s’agit de dévoiler, il est d’abord l’instrument des interactions sociales dans l’espace public. La raison en situation et la réalité ne font qu’un.

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L'auteur de l'article

Richard Precht

Richard Precht, 43 ans, est chroniqueur littéraire et essayiste. Son ouvrage d’initiation à la philosophie, Wer bin ich – und wenn ja wie viele?? Eine Philosophische Reise (« Qui suis-je – et si oui, combien ? Un voyage philosophique ») a été bestseller tout au long de 2008, avec 600?000 exemplaires vendus.

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