Idées

Jeudi 25 juin 2009

Numéro 7

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Le culte de l'amateur

En favorisant une formidable démocratisation de l’accès au savoir, le Web encourage la médiocrité tout en créant une dangereuse illusion de qualité.

Le Livre

Le Culte de l’amateur. Comment Internet tue notre culture
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D’origine londonienne, Andrew Keen a commencé sa carrière dans la Silicon Valley, où il a lancé l’un des premiers sites musicaux d’Internet. Il a récemment créé un site de discussion sur les conséquences « sociales, culturelles et politiques de la révolution des médias numériques » (AfterTV).

par Andrew Keen

Scali

Les adeptes de l’utopie numérique ont salué l’aube d’une ère où le Web 2.0 – caractérisé par une nouvelle génération de sites participatifs comme MySpace.com et YouTube.com, qui mettent en avant le contenu proposé par l’utilisateur, la construction d’un réseau social et le partage interactif – ouvre la voie à la démocratisation du monde : davantage d’informations, de perspectives, d’opinions, davantage de tout, et en général sans filtre ni rien à payer (1). Pourtant, le Web 2.0 a aussi son envers, moins attrayant. C’est ce que souligne Andrew Keen, entrepreneur dans la Silicon Valley, dans son livre provocateur.
Selon Andrew Keen, « la révolution du Web 2.0 favorise les observations superficielles au détriment de l’analyse en profondeur, les opinions à l’emporte-pièce au détriment du jugement réfléchi ». De son point de vue, le Web 2.0 est en train de transformer le paysage culturel, et pas pour le meilleur. En sapant les médias classiques et les droits sur la propriété intellectuelle, il crée un monde où « l’essentiel de la musique que nous entendrons sera composée et exécutée par des amateurs ; où les films et ce qui sera montré à la télévision seront issus de produits glorifiés de YouTube ; et où l’actualité sera faite des potins de célébrités servant à agrémenter la publicité ». Voilà ce qui arrive, dit-il, « quand l’ignorance s’allie à l’égocentrisme, au mauvais goût et à l (...)

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Notes
1| MySpace est un site Internet où chacun peut créer son propre espace personnel et échanger des informations et des contenus (photos, vidéos, musique) avec ceux qui le souhaitent. YouTube est un site du même genre, mais spécialisé dans les contenus vidéo. Chacun de ces sites draine plusieurs centaines de millions de visiteurs par mois. Ils sont aujourd’hui concurrencés par d’autres sites « sociaux », au premier rang desquels FaceBook.
2| Allusion au livre de James Surowiecki, La Sagesse des foules, paru en 2004 et traduit en français en 2008 chez J.C. Lattès.
3| La chanteuse Britney Spears, qui a vendu près de cent millions d’albums dans le monde, avait soutenu la politique de George Bush en Irak.
4| La crise des tulipes aux Pays-Bas, au XVIIe siècle n’a en réalité été le fait que d’une minorité d’amateurs (voir Books, n° 1, p. 26).
5| Digg est un site participatif où les internautes sélectionnent leurs articles et leurs sites préférés. Netscape.com était un site d’actualités, à présent remplacé par AOL.
6| Voir à ce sujet, sur le site de Books, comment les compagnies pharmaceutiques noyautent les articles de Wikipédia concernant des médicaments ou des maladies (rubrique Wikigrill).
7| Craigslist est un site de petites annonces très populaire.

L’amateur et le professionnel

On s’en doute, le pamphlet d’Andrew Keen n’a guère été apprécié dans la communauté des acteurs d’Internet. Il a aussi fait l’objet de critiques émanant d’universitaires, qui ont repéré dans son essai des erreurs et des contradictions. Il faut dire que Keen ne vient pas du monde universitaire. Il n’en emploie pas les méthodes et se laisse parfois prendre aux pièges classiquement tendus à… l’amateur. « Comme il le reconnaît dans la conclusion de son livre, il est lui-même un amateur », écrit par exemple le professeur Paul Duguid dans le Times Literary Supplement. Duguid enseigne à l’École des systèmes d’information et de management de l’université de Californie. À le lire, il serait malvenu de dénoncer le culte de l’amateur qui imprègne Internet si l’on n’est pas soi-même un professionnel des systèmes d’information.
Duguid pointe quelques erreurs de détail et relève des naïvetés. Ainsi, le déclin des encyclopédies professionnelles, du type Britannica, a commencé bien avant l’arrivée de Wikipédia, qui ne peut donc être accusée de tous les maux. De même, la pornographie n’a pas attendu le Web 2.0 pour affirmer sa présence sur Internet. Duguid fait observer que l’idée « que le Web 2.0 souffre d’un culte de l’amateur » a été lancée avant Keen par « le célèbre blogueur Nicholas Carr » (lire l'article). Autrement dit, la pratique des blogs, élément essentiel de la culture (sinon du culte) de l’amateurisme, a servi à dénoncer ce que Keen dénonce…
En faisant ces remarques et en lançant quelques autres piques, Duguid fait croire au lecteur non averti que le pamphlet de Keen ne mérite pas d’être lu. Mais son article contourne habilement tous les points clés de la démonstration. Il évite soigneusement le débat sur le fond. Même s’il est écrit parfois un peu vite, le livre de Keen vaut d’être lu – la journaliste du New York Times ne s’y est pas trompée.
Pour donner une idée de sa démarche et de son style, voici les premiers paragraphes du premier chapitre de son livre :
« J’ai un aveu à vous faire avant de commencer : dans les années 1990, j’ai été l’un des pionniers de la première ruée vers l’or d’Internet. Rêvant d’un monde plein de musique, j’avais fondé Audiocafe.com, l’un des premiers sites musicaux d’Internet. À l’époque, un reporter de San Francisco m’avait demandé ce que je comptais faire pour changer le monde ; j’avais répondu que mon rêve était de pouvoir écouter l’œuvre complète de Bob Dylan à partir de mon ordinateur portable et de pouvoir télécharger sur mon téléphone cellulaire les Concertos brandebourgeois de Bach.
Comme bien d’autres, j’ai prêché l’évangile de mon rêve d’Internet et séduit bon nombre d’investisseurs. Je suis passé à un cheveu de devenir immensément riche. Tout cela pour dire que le présent ouvrage n’est pas une critique ordinaire de la Silicon Valley : ce livre est l’œuvre d’un apostat qui a renoncé pour de bon au culte de l’amateur. »

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L'auteur de l'article

Michiko Kakutani

michiko-kakutani-1-sized.jpg Née en 1955, Michiko Kakutani est l’une des critiques de livres les plus célèbres et influentes des Etats-Unis. L’une des plus redoutées aussi : ses verdicts cinglants contre certains auteurs reconnus lui ont valu d’être sévèrement attaquée, notamment par Susan Sontag et John Updike. Cette lauréate du prix Pulitzer de la critique (en 1998) travaille pour The New York Times depuis 1983.

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