Idées

Mercredi 24 février 2010

Numéro 12

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Le Web au service des dictatures

Il est de bon ton d’affirmer qu’Internet et les réseaux sociaux font progresser l’idée démocratique. Mais l’expérience montre que les États autoritaires, d’abord pris de court, savent désormais exploiter ces armes pour déstabiliser dissidents et contestataires. Quant aux mouvements extrémistes, ils en font leur miel.

Le Livre

À chacun de jouer. Le pouvoir d’organiser sans organisations
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L’Américain Clay Shirky enseigne sur les réseaux sociaux à l’université de New York. Spécialiste des effets économiques et sociaux d’Internet, il est aussi consultant pour de grandes entreprises et des institutions. Son livre Here Comes Everybody. The Power of Organizing Without Organizations (« À chacun de jouer. Le pouvoir d’organiser sans organisations ») est au cœur de notre dossier « Internet contre la démocratie ? ».

par Clay Shirky

Penguin Press

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Dirigée par l’autoritaire président Alexandre Loukachenko depuis 1994, la Biélorussie, mon pays d’origine, est un lieu improbable pour une révolution Internet. Condoleezza Rice l’a un jour décrit comme « le dernier avant-poste de la tyrannie en Europe ».

La dernière élection présidentielle, en mars 2006, y a été suivie d’une révolution éphémère et manquée. Les premières manifestations furent brutalement réprimées. Devant l’inévitable échec des rassemblements publics, les protestataires firent appel à des formes plus créatives d’insurrection : les flash mobs. L’organisation de ces « foules éclair » passe par l’utilisation des médias sociaux ou des courriels, afin de réunir dans un lieu public un groupe de personnes qui se livrent alors, ensemble, à une action brève et souvent surréaliste. De jeunes Biélorusses se sont ainsi servis de la plate-forme de blogs LiveJournal pour organiser à Minsk une série de mobilisations porteuses de subtils messages antigouvernementaux. Lors de ces flash mobs, les jeunes souriaient, lisaient un journal ou mangeaient une glace. Il n’y avait rien d’ouvertement politique mais le message implicite était : « Mieux vaut lécher une glace que le cul du président ! » Les services de sécurité ont procédé à de nombreuses arrestations, mais leurs interventions ont été photographiées et les clichés postés sur LiveJo (...)

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Commentaires
  • c

    Rédigé par : olivia Hitaki le 14/10/2011

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Notes
1| Le Panoptique était une idée de bâtiment pénitentiaire conçue par le philosophe anglais Jeremy Bentham à la veille de la Révolution française. Dans le Panoptique, un seul gardien peut observer tous les prisonniers sans qu’aucun prisonnier sache quand il est observé. La figure du panoptique (devenu un nom commun) est souvent utilisée pour décrire certains des problèmes posés par Internet.

2| Robert Putnam a notamment coordonné l’ouvrage Democracies in Flux. The Evolution of Social Capital in Contemporary Society (« Démocraties en mouvement. L’évolution du capital social dans la société contemporaine »), Oxford University Press, 2002.

3| Le site greatwallofchina.org, qui informait en temps réel des sites censurés en Chine, a cessé son activité « en raison des mesures de plus en plus strictes que la Chine impose sur Internet », lit-on sur le site.
Bibliographie
En français

Patrice Flichy, L’Imaginaire d’Internet, La Découverte, 2001. Une « analyse des utopies fondatrices d’Internet »?; « Internet, un outil de la démocratie?? », La vie des idées.fr, janvier 2008.

Pierre Gourdain et al., La Révolution Wikipédia, Les encyclopédies vont-elles mourir??, préface de Pierre Assouline, Mille et une nuits, 2007.

Pierre Haski, Internet et la Chine, Seuil, 2008.

Aziv Lev-On et Bernard Manin, « Internet : la main invisible de la délibération », Esprit, mai 2006.

Et le dossier de Books, « Internet rend-il encore plus bête?? », juillet-août 2009.

En anglais


Andrew Lih, The Wikipedia Revolution, Aurum, 2009. Un panégyrique de Wikipédia.

Mathieu O’Neil, Cyberchiefs, Pluto Press, 2009. Sur les rapports d’autorité dans les « tribus » en ligne.

Howard Rheingold, Smart Mobs. The Next Social Revolution, Basic Books, 2003. Un classique du cyberoptimisme.

John Robb et James Fallows, Brave New War, Wiley, 2007. Sur l’utilisation du Web par les terroristes.

En allemand

Susanne Gaschke, Klick-Strategien gegen die digitale Verdummung, Herder, 2009. Une critique de l’idéologie numérique.
Sources de l'article

Prospect

États blogueurs

D’après Evgueni Morozov, l’État chinois paie 280 000 commentateurs pour noyauter des discussions sensibles sur le Net. Ils sont connus comme « le parti 50 Cent », en raison de la rémunération qu’ils reçoivent pour chaque commentaire progouvernemental. La Chine et la Russie ont chacune leurs « jours du Net-citoyen », où les officiels affirment leur amour du numérique. Par ailleurs, la Chine bloque l’accès à Facebook et à Twitter et surveille les SMS envoyés par téléphone portable.

La Russie charge certaines start-ups de produire les commentaires flatteurs pour le régime : ainsi Newmedia Stars, dirigée par Constantin Rykov, député à la Douma. Le ministère des Communications fait des appels à propositions pour « faire avancer les intérêts russes sur les réseaux sociaux ». Un think tank a monté une « école du Kremlin pour les blogueurs ».

Les milices iraniennes bassidjis ont lancé des blogs chiites conservateurs et parlent d’en lancer 10 000 autres. Depuis 2006, les religieux de Qom proposent des ateliers d’initiation au blog, destinés en particulier aux femmes. Et quand les manifestations ont pris de l’ampleur à Téhéran, on a vu jusqu’à cent messages progouvernementaux par heure sur Twitter.

Le Nigeria, de son côté, met en œuvre un « projet anti-blogs » qui servira à former et financer des centaines de blogueurs favorables au gouvernement.

Obama contre les internautes

L’idée prévaut qu’Internet a joué un rôle essentiel dans la victoire de Barack Obama et ouvert une nouvelle ère pour la démocratie. Elle a été développée dans deux ouvrages récents, au titre évocateur : « Les blogueurs dans le bus du candidat. Comment Internet a changé la politique et la presse » et « Le peuple Internet. Les progressistes en ligne et la transformation de la politique américaine »*. Ce point de vue est contesté par divers analystes, en particulier Henry Farrell, professeur à l’université George-Washington. Dans un article publié dans The American Prospect, il montre que la réalité est plus complexe.

Certes, les internautes de gauche ont sans doute aidé à l’élection d’Obama par effet d’amplification et en contribuant aux levées de fonds. Mais la coupure était à peu près totale entre les responsables de la campagne et les internautes. Comme il l’a lui-même reconnu, Obama se méfiait d’eux et entendait conserver le contrôle absolu de sa campagne. En outre, il est impossible de savoir concrètement quelle fut l’influence de ce mouvement sur le comportement réel des électeurs. En revenant sur les données disponibles sur le rôle d’Internet dans les élections législatives de 2006, Farrell conclut que les internautes militants ont « peut-être simplement identifié des candidats qui l’auraient emporté de toute façon ». Ce qui serait également valable pour Obama.

* Eric Boelhert, Bloggers on the Bus. How the Internet Changed Politics and the Press (Free Press, 2009), et Matthew R. Kerbel, Netroots. Online Progressives and the Transformation of American Politics (Paradigm Publishers, 2009).

Internet renforce les opinions préétablies

Dans un livre paru en 2001, Republic.com, le juriste américain Cass Sunstein posait la question de savoir si Internet était nécessairement une bénédiction pour les vieilles démocraties. Dès cette époque, il constatait que les nouvelles technologies du Net permettaient plus que jamais aux consommateurs d’information de filtrer ce qu’ils lisent, entendent ou voient. Or le filtrage se fait le plus souvent en faveur de ce qu’on aime ou ce qu’on préfère déjà. C’est vrai en musique comme en politique. Résultat : la plupart des internautes construisent autour d’eux une sorte de cocon, où ils sont exposés uniquement aux idées auxquelles ils adhèrent déjà.

Récemment nommé par Obama à la tête du Bureau de l’information à la Maison-Blanche, ce qui lui vaut d’être surnommé le « tsar de l’Internet », Sunstein n’a cessé depuis dix ans d’attirer l’attention sur ce risque. On retrouve cette préoccupation dans ses deux derniers livres, parus en 2009 *.

Le problème n’est pas neuf. La plupart des gens achètent le journal le plus proche de leurs idées. Pour employer une expression savante, nous fuyons la dissonance cognitive. La question est de savoir si Internet entretient, voire renforce, cette disposition. À en juger par des enquêtes menées récemment aux États-Unis, cela semble bien être le cas.

Une étude de 2006 portant sur 2 300 lecteurs de blogs politiques a montré que 94 % d’entre eux ne lisaient que des blogs du même bord **. Les blogueurs eux-mêmes sont à peine plus ouverts : 15 % seulement des liens trouvés sur leurs sites renvoient à des blogs de l’autre camp.

Par ailleurs, une enquête renouvelée chaque année depuis 2003 sur les achats de livres politiques sur Amazon montre que la plupart des gens n’achètent que des livres de la même obédience, et que la tendance ne fait que se renforcer ***.

La polarisation accrue de l’opinion publique a deux effets préjudiciables au bon fonctionnement de la démocratie, estime Sunstein. Le premier est de réduire la part des rencontres inattendues, des effets de surprise cognitive créés par la découverte de sujets jusqu’ici ignorés et d’opinions déroutantes. Le second est de diminuer la part des expériences civiques partagées par le plus grand nombre. Ce dernier point est aussi souligné par le philosophe allemand Jürgen Habermas, qui déplore la tendance à la « fragmentation » de la communauté civique créée selon lui par Internet dans les démocraties.

* Going to Extremes (« La tentation de l’extrême ») et On Rumors (« Sur les rumeurs »).

** E. Lawrence, J. Sides, H. Farrell, « Self-Segregation or Deliberation ? », 10 mars 2009 (disponible sur le Web : http://www.themonkeycage.org/blogpaper.pdf).

*** www.orgnet.com/divided.html.

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L'auteur de l'article

Evgueni Morozov

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D’origine biélorusse, Evgueni Morozov vit aux États-Unis. Après avoir travaillé pour une ONG d’aide au développement des médias dans l’ancien bloc soviétique, il enseigne aujourd’hui à l’université de Georgetown et anime l’influent blog Net Effect, consacré aux effets politiques d’Internet, sur le site du magazine Foreign Policy : http://neteffect.foreignpolicy.com/

De cet auteur

Dans ce dossier

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