Nazi mais philosophe
Heidegger a adhéré au nazisme, mais n’a pas pour autant « introduit le nazisme dans la philosophie ».
Le Livre
© Roger-Viollet
Réunion d’un « conseil scientifique » du parti nazi, le 12 novembre 1933, en présence de Martin Heidegger (indiqué par une croix).
Ici, on commencera par s’agacer de la pléthore d’erreurs factuelles. Des broutilles, certes, mais nombreuses. Dans la plupart des cas, elles ne portent pas à conséquence. Disons-le d’emblée pour ne plus avoir à y revenir : l’écrivain Ernst Jünger n’a jamais appartenu aux corps francs (1). On prendra en revanche plus au sérieux les citations tronquées qui faussent le jugement du lecteur. Faye évoque par exemple une lettre de Heidegger à son ami de Marburg, le théologien Rudolf Bultmann. En décembre 1932, ce dernier s’était inquiété de savoir si le philosophe avait effectivement pris sa carte du parti national-socialiste. De la réponse d’Heidegger, Emmanuel Faye retient la dénonciation de ces « rumeurs immondes », mais il ne cite pas l (...)
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Notes
2| Le philosophe Kurt Riezler a été recteur de l’université de Francfort où fut créé en 1923 l’Institut de recherche sociale (que l’on appellera plus tard école de Francfort) fermé en 1933 et dont plusieurs membres éminents (Adorno, Horkheimer, Marcuse, Benjamin) se sont exilés.
Bibliographie
- Collectif, Heidegger, à plus forte raison, Fayard, 2007. En réplique à Emmanuel Faye
- Maxence Caron, Introduction à Heidegger, Ellipses, 2005.









Journaliste et auteur, Ju?rgen Busche a été l’assistant de l’écrivain Ernst Ju?nger et la « plume » de l’ancien président de la République fédérale allemande, Richard von Weizsäcker. 



















La critique par Jürgen Busche du livre d’Emmanuel Faye, Heidegger. L’introduction du nazisme dans la philosophie, appelle deux séries de remarques, l’une portant sur la méthode, l’autre sur le fond. 1. La méthode. Elle consiste à faire du dénigrement subtil et à tourner en dérision l’auteur visé à partir de détails insignifiants, ou dont l’intérêt secondaire n’est pas à démontrer, avant de prétendre en venir à l’essentiel en le contournant sans cesse sans jamais l’aborder vraiment tout en laissant croire qu’on l’a maîtrisé en totalité. Or ce jeu ne relève nullement de l’esprit critique mais de « l’esprit de critique ». On ne peut pas prendre au sérieux philosophiquement de tels propos. Qui pourrait s’étonner par ailleurs de l’emploi de telles méthodes de la part d’un proche d’Ernst Jünger ? Chacun sait depuis Platon qu’il est facile en faisant usage de la rhétorique de faire prendre le non-être pour la vérité lorsque l’auditoire auquel on s’adresse n’a pas eu la chance d’acquérir les connaissances nécessaires avant l’ouverture du débat. Nous ne nous attarderons pas sur l’abondance des termes et des procédés dépréciatifs utilisés par l’auteur (« pléthore d’erreurs », « citations tronquées », « le livre de Faye regorge de griefs », « la légèreté avec laquelle Faye présente », « joyeux mélange d’observations pertinentes et d’erreurs de jugement », « Faye cite sans cesse des expressions isolées », « des passages entiers qu’il considère comme « infects » », « il plaide pour », « mieux vaut en rire », « comment agence-t-il des éléments incohérents pour donner corps à », « Faye relègue cette dimension à l’arrière plan », « décidément la thèse ne tient pas », etc. Ne parlons pas de l’utilisation des oppositions habiles entre ce qui est censé avoir de la valeur et ce qui n’en a pas, qui donne au persiflage de Busche une coloration affective qui contraint à l’assimiler à de l’idéologie pure et simple et lui ôte tout caractère de rigueur scientifique. Le recours à l’opinion de personnages célèbres ou connus pour inviter à justifier un jugement erroné relève de la même veine sophistique. Et que dire du recours à l’interrogation qui sollicite la réponse de l’auditeur ou du lecteur dans un sens favorable à celui de l’orateur ? Tous ces procédés sont connus, archi connus mais laissent transparaître encore une redoutable efficacité du fait que l’esprit humain n’est pas toujours apte à déceler les pièges et les ruses véhiculés par le langage lorsqu’ils sont habilement utilisés. Busche ne peut séduire que des ignorants à qui il fait prendre des vessies pour des lanternes. Le propos d’Emmanuel Faye est autrement plus sérieux. Venons-en au fond. 2. Le fond. Le blanchiment d’Heidegger que pratique Busche n’est nullement justifié. Les « broutilles » qu’il met en avant ne présentent aucun intérêt. Même l’historien le plus honnête peut commettre des erreurs qui ne prêtent pas à conséquence. L’essentiel n’est pas là. Ce que Faye a vu et que Busche ne veut pas voir, c’est le style de l’antisémitisme national socialiste de Martin Heidegger. La question n’est plus de savoir si Martin Heidegger a introduit le nazisme dans la philosophie, cela aujourd’hui ne fait absolument aucun doute, la question est de savoir comment il l’a introduit. Entre les gros sabots de Hans Günther et les souliers vernis de Martin Heidegger, il y a un monde. Et c’est justement ce « monde » qu’Emmanuel Faye a analysé en présentant les cours des années 1933-1934. L’éradication de « l’ennemi intérieur » que propose Martin Heidegger en 1934 et « l’anéantissement » qu’il ne cesse de ressasser à partir de l’année 1939 vont dans le même sens que la valorisation du mouvement nazi dans le cours sur l’Introduction à la métaphysique en 1935, cours assorti de sa publication sans changement en 1953. Cherchez la dissonance ; il n’y en a pas. Heidegger a-t-il renié la sollicitation à l’engagement pour le Führer qu’il poussait tous ses auditeurs et notamment ses étudiants à effectuer en novembre 1933 ? Nullement. Pourquoi Busche passe-t-il ces données sous silence ? Pourquoi ne fait-il pas état de la lettre au Conseiller Schwoerer de 1929, des propos antisémites contenus dans les lettres à Elfriede ? Pourquoi omet-il de dire qu’Heidegger enseignait en 1934 dans son cours sur Le Rhin de Hölderlin, que « les hommes, un peuple » pouvaient être expulsés de l’habitat poétique » ? On n’entre pas dans le nazisme de Heidegger comme on entre dans Mein Kampf. Heidegger et Hitler n’utilisent pas le même registre de langage mais ils visent le même but. Toute l’action d’Hitler a pour fin de « faire triompher » la « nouvelle philosophie » qui présente une « nouvelle conception du monde ». L’usage de la violence que préconise Hitler en 1925-1926 est repris et amplifié dans l’Introduction à la métaphysique en 1935. Et que dire du cours sur La métaphysique de Nietzsche de 1940 qui exalte « l’intensification de la volonté de puissance » et « l’anéantissement » ? Etonnant que le séminaire consacré à l’Interprétation de la deuxième inactuelle de Nietzsche auquel assistait Hermann Heidegger en 1939, le propre fils de Martin, ait prôné la nécessité de l’anéantissement juste avant l’invasion et l’écrasement de la Pologne ! Chacun peut voir que la méthode utilisée par Heidegger, loin de faire du tapage, agit en silence avec une efficacité redoutable. N’est-ce pas ce à quoi il avait demandé à son lecteur d’être attentif dès Être et temps, en 1927 ? L’ordre de mise à feu du « bûcher » qu’il avait demandé de préparer « avec du bois approprié et choisi jusqu’à ce qu’il prenne feu enfin », dès 1930, dans son cours sur la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, sera donné en 1942 dans le commentaire de Der Ister de Hölderlin : « Jezt komme, Feuer » (GA, Band 53, 6-9, 168). Ainsi c’est Hölderlin lui-même qui grâce à sa parole deviendra puissance au sein du Dasein allemand. En 1936 il n’était pas encore devenu puissance, il fallait qu’il le devienne. Il l’est devenu. L’antisémitisme et le nazisme chez Martin Heidegger sont inscrits dans le registre « poétique ». La « poiésis » signifiant chez lui, depuis 1924, c’est-à- dire depuis son cours sur Le sophiste, le « traitement médical » succédant au diagnostic (« l’épistémé »). L’ « habitat poétique » dont il ne cesse de parler n’est rien d’autre que l’éradication des « nicht arisch » de la Germanie, (voire, si possible, de la planète, puisque la doctrine du « surhomme » de Nietzsche a une portée planétaire à ses yeux), et la construction d’un monde entièrement neuf après avoir réactivé le principe ancien contenu dans les écrits d’Héraclite et de Parménide, principe que les anciens Grecs avaient mis en pratique et qui leur valut de pouvoir créer la plus haute civilisation antique d’Europe. Oui le nazisme et l’antisémitisme de Martin Heidegger sont subtils. Mais pour être habilement dissimulés sous des masques ils n’en sont pas moins visibles. Leur lecture demande plus d’attention que celles d’Hitler, de Julius Stenzel, ou de Goebbels, mais pour être efficace un piège ne doit-il pas être habilement dissimulé ? A qui Hitler obéissait-il ? Voilà la seule et unique question qu’il faut poser aujourd’hui. Qui était la « providence » à laquelle il obéissait au doigt et à l’œil et dont il suivait les voies qui lui étaient dictées « avec l’assurance d’un somnambule » ? Il serait peut-être temps, comme la « Belle au bois dormant » que nous nous réveillions de notre sommeil centenaire. Emmanuel Faye a ouvert la vraie voie de la compréhension de Heidegger, n’en déplaise à Monsieur Busche. Et on comprend que ça lui déplaise. Les frères Jünger n’étaient-ils pas les amis intimes les plus proches de Heidegger ? Nul ne peut oublier la proximité des Concepts fondamentaux enseignés par Heidegger en 1941 et des écrits de Jünger Le Travailleur et La mobilisation totale. C’est de ce fond là que Monsieur Busche n’aime pas qu’on parle, fond qu’Emmanuel Faye a eu le courage et le mérite de mettre en évidence en 2005, cent ans très exactement après la mutation de Groeber, préfet des études, du Foyer saint Conrad dans une paroisse de la ville de Constance, mutation qui affecta profondément le jeune Martin alors à peine âgé de seize ans, et qui fut à l’origine de sa « conscience malheureuse ». « Conscience malheureuse » réactivée par sa lecture de Hegel, qui devint chez lui « l’aiguillon » de « l’histoire », « l’aiguillon de l’esprit qui fait avancer l’événement » (La Germanie, 1934). Avant de critiquer ce qui ne lui plaît pas et qui est néanmoins réel Monsieur Busche ne devrait pas oublier ces propos de Heidegger exposés dans son cours sur La Germanie en 1934 : « Dans un véritable cours de philosophie l’important n’est pas ce qui est directement dit, mais ce qui dans ce dire est réservé au silence ». Le silence chez Heidegger ne peut être levé que si on embrasse la totalité de son œuvre. C’est alors qu’on voit apparaître son essence réelle comme on voit la rotondité de la terre lorsqu’on prend un recul suffisant. Tant qu’on reste le nez collé à la vitre on ne voit qu’un paysage « humain, trop humain » qui renseigne très mal sur la réalité de la « Chose ». C’est seulement en considérant son œuvre comme un tout qu’on perçoit la manière dont Heidegger a introduit le nazisme dans la philosophie. Il a annoncé dès 1933, pour la planète entière, une « révolution sans retour » (Propos du solstice d’été 1933. Hymne au feu »). Il l’a conçue et il l’a réalisée. Après son échec militaire il n’a cessé de préparer à la reprise du combat qu’il a nommé « combat pour l’être ». Quand on a compris que « l’être », sous la plume de Heidegger n’est qu’un euphémisme pour désigner la « race des Allemands » et que « la patrie » est pour lui « l’être lui-même » comme il l’expose dans le cours sur La Germanie, plus aucun pseudo argument ne vient infirmer la position défendue par Emmanuel Faye.