Idées

Jeudi 25 février 2010

Numéro 12

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Présentation - Pour en finir avec le cyberoptimisme

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Tim Berners-Lee a inventé le Web l’année de la chute du Mur de Berlin, deux ans avant la fin de l’apartheid. Il se persuada très tôt du rôle positif, voire révolutionnaire, que ce nouvel instrument pourrait jouer sur le plan de la démocratie. Avec le Web, Internet offrait désormais à tout un chacun la possibilité de s’exprimer immédiatement dans la sphère publique et d’y laisser une trace visible par tous, dans le monde entier. Bien avant l’apparition de Google et autres Twitter, l’outil affichait un énorme potentiel de rénovation civique. Dans les vieilles démocraties, il promettait de bousculer les conservatismes institutionnels, qu’il s’agît des partis politiques, des organes de la puissance publique, des dépositaires du savoir ou des grands médias. Il annonçait aussi de nouveaux moyens de lutter contre les abus de pouvoir en tout genre et fournissait aux militants des meilleures causes un formidable levier. Quant aux États autoritaires, ils se voyaient potentiellement menacés par ce nouveau moyen de nourrir les réseaux d’opposition, de les fédérer et de leur donner une audience internationale en temps réel.


Aujourd’hui que le Web est devenu d’un usage aussi naturel que la brosse à dents, ces idées optimistes forment une sorte de vulgate, qu’il est mal vu de contester. On ne compte plus les manifestes et les ouvrages chantant le « triomphe démocratique du Web » (selon l’historien américain Roy Rosenzweig) ou la « cyberdémocratie » (selon le philosophe québécois Pierre Lévy). En France, un livre récent s’intitule : Comment le Web change le monde. L’alchimie des multitudes. Une puissante idéologie s’est constituée, faisant du « raz-de-marée numérique » un vecteur de progrès politique.

Oui, le Web a ouvert de nouveaux canaux d’expression et fait bouger le socle du débat public. Non, il ne favorise pas par nature un progrès de la démocratie, ni même de l’idée démocratique. C’est la thèse de notre dossier, qui s’articule autour de deux constatations. La première est étayée par un analyste américain d’origine biélorusse, Evgueni Morozov. Il explique comment les régimes autoritaires disposant d’un minimum de compétences ont appris à exploiter le Web pour déstabiliser les réseaux de la dissidence. Qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine ou de l’Iran, l’usage du Web fait désormais le jeu des États non démocratiques. Par ailleurs, nul ne l’ignore, le Web est un outil privilégié des groupes antidémocratiques, terroristes, négationnistes et tutti quanti.

Seconde constatation : la « démocratisation » de l’accès au savoir rendue possible par Internet est largement un trompe-l’œil. Symbole de cette « démocratisation », Wikipédia, qui reçoit chaque mois 330 millions de visiteurs. L’encyclopédie est très utile pour ceux qui ont reçu le bagage nécessaire pour lire entre les lignes, risquée pour les autres. En raison de la faiblesse de ses critères de validation, le site promeut une sorte de médiocratisation du savoir. Il est aussi une proie facile pour les individus ou les lobbies ayant des intérêts à défendre. On lira avec profit le récit de Stacy Schiff, prix Pulitzer, et l’entretien avec Paul Duguid, spécialiste de l’information à l’université de Berkeley.

Entre ces deux constatations, nous faisons état des doutes qui s’expriment quant à l’apport du Web au débat politique dans les démocraties elles-mêmes. A-t-il joué un rôle décisif dans l’élection d’Obama ? C’est peu probable. D’une manière générale, Internet semble moins favoriser l’ouverture d’esprit que le renforcement des idées préconçues.

Notre dossier appellerait des compléments. Nous n’abordons pas la question du contrôle social et du respect des libertés. Le Web favorise les rapports sociaux mais aussi l’intrusion dans la vie privée, de la part de particuliers ou d’entreprises commerciales ; il expose à la diffamation et aux informations fausses sur les personnes. Le Web diffuse des contenus culturels mais a propagé la croyance que des biens produits à grands frais, dans le domaine musical ou d’autres, peuvent être légitimement pillés. Ce faisant, il s’en prend à l’idée de propriété intellectuelle, l’un des acquis de la démocratie, et menace la production culturelle. Last but not least, avec ses sites généralistes et ses blogs, le Web diffuse de l’information de qualité mais, si l’on fait le bilan, les moyens de production du « quatrième pouvoir » sont mis à mal. Il n’est que de constater la rapide diminution du nombre de correspondants à l’étranger des médias du monde entier.

Nous n’abordons pas non plus la question du sens donné à l’adjectif « démocratique ». Le mot a acquis une valeur magique qui chloroforme les esprits. Il est utilisé à la fois pour désigner les traits qui distinguent un régime libéral d’un régime autoritaire (respect du droit de vote et des libertés publiques) et pour évoquer une sorte de droit de tous à tout (le droit de tous à manipuler le savoir, comme dans le cas de Wikipédia).

En tout état de cause, notre propos n’est pas de prétendre qu’Internet serait par nature contre la démocratie (au sens premier du terme) mais de dénoncer l’idée qu’il opère forcément dans ce sens. Selon toute vraisemblance, mais sous réserve d’inventaire, Internet est comme toutes les technologies nouvelles : politiquement neutre. Internet jouera à l’égard des régimes politiques le rôle que les hommes lui donneront. Croire qu’il apporte obligatoirement un plus en termes de libertés ou de qualité de la gestion publique est une illusion. Comme toutes les illusions collectives, elle présente un danger.

Commentaires
  • Votre point de vue est tout à fait pertinent et renvoi également aux propos de Pierre Fraser et de Thierry Crouzet. Pierre Fraser parle volontiers d'egocasting, cette nouvelle forme de diffusion de soi qui n'a strictement rien à voir avec la démocratie, mais plutôt avec la reconnaissance de soi. Une magnification comme jamais auparavant de l'ego. Afin d'alimenter votre réflexion, sur le site de la librairie Jelis.ca vous trouverez un extrait des 135 premières pages du livre «Tendances - Savoir les décrypter». http://www.jelis.ca/AfficherProduit.aspx?page=1&langue=fr&id=46801

    Rédigé par : Nadine Herzog le 02/03/2010

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L'auteur de l'article

Olivier Postel-Vinay

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Olivier Postel-Vinay est le fondateur et le directeur de la rédaction de Books.  Il a, entre autres, publié Le Taon dans la cité, actualité de Socrate (Descartes & Cie, 1994).

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