Un brin de polémique
L’article d’Andrew Scull a suscité quelques réactions en défense de Foucault et une réponse de l’auteur.
Le Livre
Histoire de la folie à l’âge classique
par Michel Foucault
Gallimard, coll. « Tel »
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Colin Gordon - « Citations manipulées »
Histoire de la folie a été analysée dans les Annales [la célèbre revue historique] par deux des plus grands historiens de l’époque, Robert Mandrou et Fernand Braudel. Braudel a salué « ce livre magnifique ». Mandrou évoque « un très beau livre […] à la pointe des recherches qui le passionnent et qui nous passionnent ».
Werner Leibbrand, le doyen des spécialistes allemands de la question et coauteur de Der Wahnsinn, une imposante étude de l’histoire de la médecine mentale, loua l’ouvrage de Foucault pour la « richesse inégalée de sa documentation ». Trente ans plus tard, dans Rewriting the History of Madness (« Réécrire l’histoire de la folie », dirigé par A. Still et I. Velody), volume de réponses à un essai où j’avais démontré qu’un certain nombre de critiques de Foucault n’avaient pas lu son livre dans sa version non abrégée, Roy Porter – qui n’était pas du tout un admirateur sans réserves – reconnut que l’Histoire de la folie était « de loin l’ouvrage le plus pénétrant jamais écrit sur l’histoire de la folie (et, surtout, sur l’histoire de la raison) ». En 1988, dans The Body and Society (traduit en français sous le titre Le Renoncement à la chair), Peter Brown rendait hommage à Michel Foucault, que « la sincérité rendait modeste » et « dont le travail superbe ne cédait rien à l’affectation ».
Appréciez le contraste. Pour Andrew Scull, une leçon d’Histoire de la folie,
qui « pourrait être amusante, si elle n’avait un effet sur la vie des gens », est « la facilité avec laquelle l’histoire peut être déformée, les faits ignorés, les ambitions de la raison humaine décriées et déconsidérées, par un homme suffisamment cynique et sans scrupule pour miser sur l’ignorance et la crédulité de ses clients ».
Andrew Scull s’employait déjà dans les années 1980 à salir la réputation de Foucault en manipulant les citations ; et cette recension prouve que ses méthodes n’ont pas changé. Il essaie de faire dire à Foucault, contre toute vraisemblance, que les asiles psychiatriques anglais ont été aménagés dans d’anciens monastères. Le lecteur qui prend la peine de retrouver cette citation s’apercevra que Foucault parle en fait de la création des maisons de correction aux XVIe et XVIIe siècles en Angleterre et en Allemagne. Contrairement à ce qu’insinue Scull, Foucault n’affirme nulle part que tous les fous, ni même la plupart, ont été incarcérés dans de telles institutions à l’aube de l’Europe moderne. Les principales cibles du « grand renfermement » du XVIIe siècle sont à l’évidence les pauvres oisifs.
Scull n’est pas le premier auteur à penser que le livre de Foucault est une cible facile pour une entreprise de démolition. Mais les symptômes divers et variés du ressentiment qui l’inspire en font une catégorie à part. Étant donné son ampleur, son originalité et son sujet, il serait fort étonnant que le livre de Foucault n’ait pas été largement contesté, corrigé et, au moins sur certains points, dépassé. Mais il pourrait bien avoir un peu mieux résisté à l’épreuve du temps, par exemple, que celui de Scull, Museums of Madness (dont la dette envers Foucault n’avait échappé à personne en son temps).
En tout état de cause, comme Scull l’illustre sans le vouloir, le livre de Foucault aurait de meilleures chances d’être surpassé s’il était lu. Pour ceux en quête de leçons, on pourrait rappeler la critique de Foucault à l’un de ses assaillants : « [Maurice] Blanchot enseigne que la critique commence par l’attention, la présence et la générosité. »
Bill Luckin - « Une influence décisive »
Scull évoque au passage le fait que les universitaires anglophones restent profondément ignorants des autres langues et sources européennes. Mais, comme l’indique l’exemple de Foucault, l’inverse est bien souvent vrai. Ainsi, l’ouvrage iconique de Jürgen Habermas L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise présente une caricature comique de l’histoire sociopolitique britannique entre la fin du XVIIe et le début du XXe siècle (1).
Dans une étude qu’on a épluchée jusqu’à l’obsession dans les colloques internationaux, ou dans les articles et monographies universitaires, le jeune Habermas se fondait sur des sources hors d’âge. Son influence sur l’analyse historique et sociologique de la sphère publique et de ses multiples sens a pris des proportions foucaldiennes.
Andrew Scull sous-estime assurément à quel point Foucault, de pair avec Goffman, Szasz et Laing, a jeté avec créativité le doute sur les vérités de la psychiatrie physicaliste de la seconde moitié du XXe siècle (2). La psychiatrie reste peut-être le vilain petit canard de la médecine moderne, mais – et Scull lui-même le sait fort bien – maints praticiens possédaient encore, entre les années 1950 et 1970, un pouvoir immense sur la vie des patients internés. C’est toujours le cas, mais moins qu’à l’ère préfoucaldienne.
Scull, on le comprend, s’abstient d’évoquer le travail ultérieur de Foucault, en particulier ses imposantes archéologies des relations entre savoir et pouvoir. Toutefois, il sait mieux que la plupart que les intuitions de Foucault dans ces domaines allaient transformer la pratique de l’histoire sociale et culturelle, chez les « croyants » comme chez les « incroyants ». Enfin, dans les vitupérations du dernier paragraphe, il donne plus que l’impression de piétiner la tombe d’un disparu.
Si Foucault n’avait pas existé, les étudiants britanniques et américains en histoire sociale se fraieraient encore laborieusement un chemin à travers les versions pesamment Whiggish de l’histoire de la pénologie, de l’éducation, de la folie et de bien d’autres choses. Il est bon que ces régions de l’univers académique aient été théorisées, sous la considérable influence de Foucault, sans quoi les étudiants seraient exposés à des versions lamentablement non problématiques du passé. Andrew Scull a assisté lui-même à cette évolution et ses propres recherches pionnières sur l’histoire de la folie en témoignent plus qu’elles ne le démentent.
1| C’est le premier ouvrage du philosophe, publié en Allemagne en 1963.
2| La psychiatrie « physicaliste » est une appellation péjorative désignant la psychiatrie en ce qu’elle tend à expliquer les troubles mentaux par des dérèglements biochimiques.
La réponse d’Andrew Scull
Voici qu’il remet ça. Il m’accuse de « manipuler les citations » et informe vos lecteurs que, pour ne pas couper les cheveux en quatre, je mens lorsque j’écris que, selon Foucault, les asiles d’aliénés anglais ont été installés dans d’anciens monastères, et que Foucault parle au contraire ici « de la création des maisons de correction aux XVIe et XVIIe siècles en Angleterre et en Allemagne ». Chose intéressante, il néglige de citer le passage en question. Qu’on me permette donc de le faire : « En effet, c’est, la plupart du temps, dans les anciens couvents qu’on va établir les grands asiles d’Allemagne et d’Angleterre : un des premiers hôpitaux qu’un pays luthérien ait destiné aux fous (arme Wahnsinnige und Presshafte) fut établi par le Landgraf Philippe de Hainau en 1533, dans un ancien couvent de cisterciens qu’on avait sécularisé une dizaine d’années auparavant. » Déplacer les repères et affirmer qu’il parle ici des maisons de correction servirait-il la réputation d’exactitude factuelle de Foucault ? En aucun cas.
L’Angleterre des XVIe et XVIIe siècles n’a pas vu la fondation de tout un réseau de grandes maisons de correction, ni dans les monastères ni ailleurs. Il est tout simplement faux de dire que l’Angleterre des Tudors et des Stuarts s’était engagée dans un « grand renfermement », que ce soit des pauvres ou des fous, par analogie avec les hôpitaux généraux français.
Foucault, dans ce chapitre célèbre, affirme une homologie entre l’Hôpital général de Paris qui accueillait six mille personnes et l’évolution de la situation ailleurs en Europe. Pour l’Angleterre du XVIe, du XVIIe et même du XVIIIe siècle, l’idée foucaldienne de « grand renfermement » est un mythe. Cela n’a pas existé. Il y a longtemps que Colin Gordon aurait dû le reconnaître. Et peut-être, au lieu d’asséner pompeusement que « la critique commence par l’attention, la présence et la générosité » (tout en accusant l’objet de son ire d’être mû par le ressentiment et de chercher à « salir la réputation de Foucault »), serait-il bien avisé d’être un peu moins enclin à vitupérer et un peu plus attentif aux accusations qu’il porte.
Quant à l’intervention moins polémique de Bill Luckin, je lui accorderai, naturellement, que les chercheurs anglophones ne sont pas les seuls coupables de provincialisme intellectuel et je souscrirais volontiers à sa comparaison entre les « comiques » erreurs de lecture de l’histoire de Jürgen Habermas et celles de Foucault, fondées sur des « sources hors d’âge ». Que ces deux messieurs aient néanmoins été, de son propre aveu, l’objet d’une attention internationale obsessionnelle est incontestable, étonnant et profondément révélateur de certains aspects des sciences humaines. Luckin suggère ensuite que, si la psychiatrie moderne a moins de pouvoir sur la vie de ses patients, c’est largement sous l’influence du travail de Foucault, de Goffman et de Szasz. Peut-être. Je suggérerais qu’un facteur bien plus significatif fut le déclin et la quasi-disparition des musées de la folie victoriens et leur remplacement par cette forme de négligence souvent pernicieuse qu’est l’« assistance à domicile ». L’isolement et l’incarcération permettaient des formes de domination et de mauvais traitements qu’il est moins facile d’infliger aux patients d’aujourd’hui (même si la souffrance contemporaine des fous chroniques est d’une nature différente, pas forcément moindre). Enfin, Luckin risque une affirmation contrefactuelle sur la recherche historique moderne : « Si Foucault n’avait pas existé, les étudiants britanniques et américains en histoire sociale se fraieraient encore laborieusement un chemin à travers les versions pesamment Whiggish de l’histoire de la pénologie, de l’éducation, de la folie et de bien d’autres choses. » J’en doute.
1| Erik Midelfort est notamment l’auteur d’une histoire de la folie dans l’Allemagne du XVIe siècle (Stanford University Press, 1999, non traduit en français).



























