Idées

Mardi 15 décembre 2009

Numéro 11

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Une valeur fausse : Hannah Arendt

Hannah Arendt ne mérite pas l’adulation posthume dont elle fait l’objet. Son œuvre ne résiste pas à l’épreuve du temps. En particulier, le rapport complexe qu’elle entretenait avec le peuple juif transparaît dans l’usage douteux qu’elle fait des sources antisémites et nazies.

Le Livre

Les Origines du totalitarisme
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Philosophe juive d’origine allemande, Hannah Arendt a fui l’Allemagne en 1933 pour la France, puis les États-Unis en 1941. Naturalisée américaine, elle est l’auteure d’ouvrages majeurs sur la modernité et le totalitarisme : La Condition de l’homme moderne, 1961?; La Crise de la culture, 1972?; Eichmann à Jérusalem, 1966.
 

par Hannah Arendt

Gallimard

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Comment écrire l’histoire ? Lucien, satiriste grec du IIe siècle, fut l’un des premiers auteurs à aborder la question. Une bonne partie de son traité sur le sujet prend la forme d’admonestations sur les choses à ne pas faire. Il critique par exemple un philosophe de Corinthe qui « proposa un raisonnement excessivement habile, pour conclure que seul un philosophe devrait écrire l’histoire ». Nous avons peut-être, avec Hannah Arendt, un excellent exemple de philosophe-historien, même si elle a récusé toute prétention à être philosophe, préférant se définir « quelque part entre l’historienne et la publiciste ».


Arendt est de ces figures qui, aux confins de la recherche, du journalisme et du débat public, jouissent d’une adulation posthume proche du culte. Sa vie fait l’objet d’une fascination apparemment insatiable (en témoigne notamment la récente publication de son carnet d’adresses : Das private Adressbuch, 1951-1975) et sa pensée a nourri une production universitaire considérable. L’essentiel de son travail historique se situe à mi-chemin entre l’étude documentée et la haute théorie politique. Mais, si l’on s’en tient à la manière dont elle-même se décrivait, on peut raisonnablement la traiter en historienne.


Comme beaucoup de ses prédécesseurs, d’Hérodote à Gibbon, elle s’intéressait avant tout au conflit entre civilisati (...)

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Commentaires
  • Je me demande pourquoi Books â cru devoir bon publier cet article de Bernard Wasserstein, médiocre écrivaillon " paroissial", confit dans la culture des clichés et des images d'Epinal, nostalgique d'une vision lacrymale et bêtifiante de l'histoire juive. Connaissant assez bien pour des raisons familiales et intellectuelles le monde juif allemand dont est issue Hannah Arendt, je ne puis que déplorer ce lot de critiques stupides axées sur une seule affirmation: " Hannah Arendt n'est pas une bonne juive et une bonne sioniste". Comme si cela était un critère disqualifiant... L'auteur de l'article ignore tout de l'analyse pertinente de Hannah Arendt sur le rôle des Juifs, notamment des Juifs de Cour, dans la construction de l'Etat Nation moderne. Et ce n'est là qu'un exemple parmi d'autres, notamment son refus de reconnaître la pertinence de la Wissenschaft des Judentums qui, en dépit de ses imperfections, vaut mieux que la réécriture idéologiquement connotée de l'histoire juive par des Sionistes impénitents. Quant à l'affaire des Judenrat, Conseils juifs,l'auteur devrait consulter le livre de référence en la matière, celui d'Isaiah Trunk, qui confirme les thèses de Hannah Arendt. Seule bonne surprise de son texte, les quelques anecdotes sur Gershom Scholem qui avait effectivement la grosse tête mais qui était assez intelligent pour, s'il avait vécu, qualifier cet article de symbole de l'affligeante indigence de l'historiographie juive moderne. Patrick Girard

    Rédigé par : Patrick Girard le 02/01/2010

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Notes

1| De Hans Mommsen, on peut lire en français Le national-socialisme et la société allemande (Maison des sciences de l’homme, 1997)?; de Ian Kershaw, Hitler (Flammarion, 2008) et Qu’est-ce que le nazisme?? (Gallimard, 1997)?; de Sheila Fizpatrick, Le Stalinisme au quotidien (Flammarion, 2002).

 

2| Benjamin Disraeli est un important homme politique conservateur britannique du XIXe siècle, de confession juive. Il fut notamment deux fois Premier ministre.

 

3| Homme d’affaires britannique, Cecil Rhodes fut le Premier ministre de la colonie du Cap, en Afrique du Sud, et le fondateur de la Rhodésie (l’actuel Zimbabwe). T.E. Lawrence est un officier et aventurier britannique plus connu sous le nom de « Lawrence d’Arabie » pour son rôle d’officier de liaison durant la révolte arabe de 1916-1918.

 

4| Paru en français chez Gallimard en 1966 (réédité en 1991 en collection de poche Folio).

 

5| Les « conseils juifs » (Judenräte) ont été créés par le IIIe Reich dans l’Europe occupée. Sortes d’administrations municipales chargées de transmettre les ordres et d’appliquer les lois nazies, elles fournissaient des services de base à la population des ghettos.

 

6| Apparu au XVIIIe siècle dans la communauté ashkénaze d’Europe, et défendu notamment par le philosophe Moses Mendelssohn, le courant assimilationniste voulait favoriser l’intégration des Juifs dans les sociétés chrétiennes en réformant leurs coutumes et pratiques religieuses.

 

7| Première édition française chez Fayard en 1988, puis chez Gallimard (Folio) en 1991 et 2006. Raul Hilberg fut le premier à démonter les mécanismes du processus génocidaire, en en retraçant minutieusement les étapes et les structures.

 

8| Le Bund était l’Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie, fondé en 1897. C’était le grand parti juif socialiste et non sioniste d’Europe centrale. Le mouvement croyait en la possibilité de créer une société juive socialiste en Pologne et rejetait l’émigration en Palestine.

 

1| De Hans Mommsen, on peut lire en français Le national-socialisme et la société allemande (Maison des sciences de l’homme, 1997)?; de Ian Kershaw, Hitler (Flammarion, 2008) et Qu’est-ce que le nazisme?? (Gallimard, 1997)?; de Sheila Fizpatrick, Le Stalinisme au quotidien (Flammarion, 2002).

 

2| Benjamin Disraeli est un important homme politique conservateur britannique du XIXe siècle, de confession juive. Il fut notamment deux fois Premier ministre.

 

3| Homme d’affaires britannique, Cecil Rhodes fut le Premier ministre de la colonie du Cap, en Afrique du Sud, et le fondateur de la Rhodésie (l’actuel Zimbabwe). T.E. Lawrence est un officier et aventurier britannique plus connu sous le ?nom de « Lawrence d’Arabie » pour son rôle d’officier de liaison durant la révolte ?arabe de 1916-1918.

 

4| Paru en français chez Gallimard en 1966 (réédité en 1991 en collection de poche Folio).

 

5| Les « conseils juifs » (Judenräte) ont été créés par le IIIe Reich dans l’Europe occupée. Sortes d’administrations municipales chargées de transmettre les ordres et d’appliquer les lois nazies, elles fournissaient des services de base à la population des ghettos.

 

6| Apparu au XVIIIe siècle dans la communauté ashkénaze d’Europe, et défendu notamment par le philosophe Moses Mendelssohn, le courant assimilationniste voulait favoriser l’intégration des Juifs dans les sociétés chrétiennes en réformant leurs coutumes et pratiques religieuses.

 

7| Première édition française chez Fayard en 1988, puis chez Gallimard (Folio) en 1991 et 2006. Raul Hilberg fut le premier à démonter les mécanismes du processus génocidaire, en en retraçant minutieusement les étapes et les structures.

 

8| Le Bund était l’Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie, fondé en 1897. C’était le grand parti juif socialiste et non sioniste d’Europe centrale. Le mouvement croyait en la possibilité de créer une société juive socialiste en Pologne et rejetait l’émigration en Palestine.

 

9| Le post-sionisme est un courant historique, et plus largement politique, fondé sur les travaux des « nouveaux historiens » israéliens qui ont contesté l’historiographie officielle (et apologétique) de la fondation de l’Etat hébreu.

 

10| « Sine ira ac studio » est un mot de l’historien latin Tacite signifiant « sans colère ni parti pris ».

Bibliographie

Michelle-Irène Brudny, Hannah Arendt, Essai de biographie intellectuelle, Grasset, 2006.

 

Sylvie Courtine-Denamy, Le Souci du monde. Dialogue entre Hannah Arendt et quelques-uns de ses contemporains, Vrin, 2000. Hannah Arendt, Hachette, 1998.

Sources de l'article

The Times Literary Supplement

Depuis sa création, en 1902, cet hebdomadaire londonien – le seul hebdomadaire littéraire au monde – est devenu une référence incontournable, malgré quelques « ratés » historiques, notamment sur Ulysse, de Joyce. Sa diffusion serait d’environ 35 000 exemplaires.

« Une œuvre monumentale sur la destinée de l’Occident »

Dans son Commentaire sur Hannah Arendt, Bernard Wasserstein l’accuse d’épancher sa « bile » à tout propos, mais surtout à l’égard « des siens », les Juifs.


Peut-être est-ce le reflet de la propre focalisation professorale de Wasserstein sur l’« histoire juive dans l’Europe moderne », mais il fait écho à maints autres jugements défavorables sur Arendt émanant de sommités juives telles qu’Isaiah Berlin et Karl Popper ; en tout état de cause, cela n’a rien à voir avec l’essentiel, qui ne concerne pas « les siens », mais la destinée du monde occidental. Dans ce contexte, son Origines du totalitarisme est un monumentum aere perennius (1), que beaucoup ont salué comme tel dès sa sortie, non en conséquence de ce que Wasserstein appelle à tort une adulation posthume proche du culte.


Certes, sa conceptualisation profondément historique de son grand sujet tend à relativiser la question juive – péché mortel pour l’industrie contemporaine de l’Holocauste. Certes, sa personnalité notoirement rugueuse froissa maints petits maîtres qui ont eu la chance de lui survivre et lâchent paisiblement la bride à leur rancœur. Heureux Homère, songe-t-on, dont la détestable personnalité n’a pas été rapportée, pour ne nous laisser que le texte notoirement difficile de l’Iliade et l’Odyssée.


En tout cas, tandis que l’œuvre d’Arendt est elle aussi difficile, elle n’est certainement pas, comme le prétend Wasserstein, « confuse », « un méli-mélo de structurel, de sociopsychologique et de théorie du complot ». Jugement inepte, hélas ! porté par d’autres tout aussi incapables de reconnaître les complexités dialectiques d’une méthode historique qui explique le tout par l’interaction de ses parties. Ses trois grandes sections – l’antisémitisme, l’impérialisme et le totalitarisme – ne sont pas assemblées de façon saugrenue, mais forment une progression dans la désintégration de l’État-nation bourgeois, comme elle l’explique en détail et avec précision : l’émancipation des Juifs, autrefois protégés par l’État, les rendit vulnérables aux haines de tous ceux qui s’opposaient à la modernisation à l’œuvre sous l’égide de l’État ; l’impérialisme ruina l’intégrité de l’État en l’étendant au-delà de ses limites possibles ; le totalitarisme fut le produit de la désintégration de l’ordre étatique, le pouvoir de la populace se substituant à la stabilité des relations de classe. Je simplifie, naturellement, mais à seule fin d’exposer à Wasserstein la cohérence rhétorique qui lui a échappé.


Quant à ses accusations visant l’utilisation par Arendt d’auteurs nazis et son amour insuffisant du peuple juif, j’avoue, tout juif que je suis, croire que certains auteurs nazis avaient des choses importantes à dire qui n’étaient pas sans rapport avec leur nazisme, à commencer par Carl Schmitt, penseur d’un antisémitisme virulent mais d’un brio incomparable (qu’Arendt utilisa plus encore qu’elle ne le dit) ; et je crois aussi que les Juifs ont suscité l’hostilité des Gentils en exigeant l’égalité des droits tout en refusant d’abandonner leur intégrité ethnique. Un certain nombre d’auteurs qui ne sont pas franchement antisémites – Kevin MacDonald (2), par exemple, et Albert Lindemann – ont écrit des livres là-dessus, et l’on ne saurait balayer d’un revers de la main l’analyse qu’offre Arendt de la « responsabilité » juive dans l’antisémitisme en l’imputant à sa « vision du monde perverse ».

Howard M. Kaminsky, Floride.


1| « [Exegi] monumentum aere perennius » (« [J’ai bâti] un monument plus durable que le bronze »), expression utilisée par Horace pour qualifier ses Odes. Horace, Odes, livre III, ode 30.


2| Kevin MacDonald est notamment l’auteur de Separation and Its Discontents. Toward an Evolutionary Theory of Anti-Semitism (Authorhouse, 2003) ; Albert Lindemann, de Anti-Semitism Before the Holocaust (Longman, 2000).

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L'auteur de l'article

Bernard Wasserstein

Spécialiste de l'histoire juive, Bernard Wasserstein enseigne à l'université de Chicago. Il est l'auteur de livres sur le conflit israélo-palestinien et sur l'histoire juive. On trouve notamment en français Les Juifs d'Europe depuis 1945 (Calmann-Lévy, 2000).

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