Le pouvoir de l’art

Le pouvoir de l’art

Publié dans le magazine Books, décembre 2016 - janvier 2017.

« “L’Art” n’a pas d’existence propre. Il n’y a que des artistes », écrit Ernst Gombrich en introduction à son Histoire de l’art. Ce n’est pas exact, si l’on pense aux œuvres d’art monumentales laissées par les civilisations anciennes, dont la force symbolique continue de résonner, au-delà des siècles et des millénaires. Au point d’être jugée insupportable par les talibans et les combattants de Daech… Nous ne savons pas qui a réalisé les fresques de Chauvet et leur signification nous échappe, mais nous y reconnaissons des gestes artistiques et une beauté qui nous parlent en direct après 35 000 ans.

On l’oublie parfois, l’art premier est la musique, qui a peut-être précédé le langage. C’est aussi l’art dont le pouvoir est le plus fort. Dans ses formes les plus simples et les plus sophistiquées, il met l’esprit en transe. Il est l’art le plus aisément exploitable par le politique, de tout poil. La musique soutient les contestataires, les révolutionnaires et les dictateurs. Il est récupéré par les nationalismes, les Etats, les Eglises et les bureaucraties. Il soigne les tourments de l’âme et du corps. Il allège le sort des esclaves, des prisonniers, de tous les déshérités. Il sert à canaliser la violence mais aussi à la faire accepter.

Les arts se mêlent. Les couleurs, les sons et les mots se répondent. Le pouvoir subversif des arts littéraires reste sans doute le plus manifeste. A égalité dorénavant avec le cinéma – encore que cet art ait été dès l’origine exploité pour véhiculer les thèses les plus bornées. L’art de la caricature sociale, lui, est en déshérence.

Le grand art peut faire scandale mais le critère est la résistance au temps. L’art qui n’est pas grand tire sa force la plus paradoxale de la séduction de l’éphémère. Témoin le succès puis la disparition ou l’effacement de tant d’œuvres réalisées dans le passé. Une vertu de l’art dit contemporain est d’attirer les milliardaires, pour des œuvres dont la plupart seront jetables. Une fois sacralisée par l’argent, les commissaires et les critiques, l’œuvre éphémère séduit la foule. Même le faux attire les masses.

A vrai dire, la notion d’artiste au sens où nous l’entendons aujourd’hui est récente. Elle remonte au siècle des Lumières. Auparavant le mot « art » désignait toute « manière de faire une chose selon certaine méthode », rappelle Littré. On parlait, on parle encore, de l’art oratoire, de l’art de la guerre, d’un « ouvrage d’art », de l’art du luthier et de celui de l’araignée. La polysémie du mot est un signe de son pouvoir, mais aussi de sa fragilité. Il sonne creux. Aujourd’hui est artiste celui qui se désigne comme tel et le fait savoir sur la Toile.

 

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