Résilience du magazine
par Jean-Louis de Montesquiou

Résilience du magazine

15643-86fc73 Publié dans le magazine Books, avril 2016. Par Jean-Louis de Montesquiou

George Washington aimait bien les magazines, ces « véhicules de connaissance… aptes à préserver la liberté, stimuler l’industrie et élever les mœurs d’un peuple libre ». Le magazine vient en effet de loin, mais ira-t-il encore bien loin ? Son modèle économique est incertain, et depuis longtemps : la célèbre revue littéraire britannique Granta se targuait jadis de n’avoir pas gagné un penny depuis sa création… en 1889 !

Pour en savoir plus sur l’avenir du magazine, on peut se tourner vers les États-Unis. Le marché américain de la presse est une sorte de marc de café, un marc très opaque. Si beaucoup de magazines ferment boutique, il s’en lance malgré tout plus de 400 par an. Et si l’on scrute le fond de la tasse de café, on discerne quelques lignes de force. Premièrement, le papier résiste: il existe toujours plus de 20 000 publications aux États-Unis, dont 600 titres dits littéraires avec une parution au moins annuelle. Deuxièmement, le magazine en ligne se développe fort bien, avec un doublement de la base d’abonnés entre 2012 et 2013. Mais, troisièmement, la publicité pose un vrai problème : elle déserte le papier, pourtant réputé plus efficace, au profit du numérique, qui rapporte beaucoup, beaucoup moins.

Que faire ? Une publication numérique est évidemment bien moins coûteux à fabriquer. Il se lit sur plusieurs supports et s’archive facilement. Mais les lecteurs n’aiment pas devoir le payer. Et l’idée qu’en échange d’une quasi-gratuité leurs choix de lecture puissent être connus de n’importe qui les indispose. Pour couronner le tout, les systèmes de blocage d’annonces comme Adblock viennent affaiblir ce fragile dispositif économique. Le magazine papier est plus cher et moins facile d’achat, voire de consultation. Mais il offre d’autres contreparties : de jolies photos, la possibilité de le collectionner, de le laisser traîner orgueilleusement dans un salon et de le lire dans son bain. Dans l’immédiat, ces supports ne sont pas interchangeables, quoique un jour prochain l’avènement d’un papier électronique à image permanente, mince, flexible et en couleurs puisse modifier la donne (1). D’ici là, le bon vieux papier résiste : la part de marché du livre électronique aux États-Unis, après être montée en flèche, stagnerait autour de 30 % ; et certains se demandent tout bonnement si les magazines purement digitaux ne pourraient pas finir comme les podcasts, relégués dans les marges (2).

Pour l’heure, les éditeurs tâtonnent. Ils s’efforcent de générer des revenus numériques, parfois avec succès, comme Time ou The Economist. D’autres oscillent entre le papier et le Web, voire la vidéo. Mais la vraie question n’est pas celle du support – c’est celle du contenu. Et là, une tendance très claire se confirme outre-Atlantique : le lecteur cherche à lire des textes plus longs, plus fouillés, mieux écrits. Cocasse, alors que l’attention contemporaine, sollicitée de toutes parts, est réputée incapable de se fixer plus de quelques secondes. Le magazine continue pourtant d’éclairer l’actualité à distance, comme une lampe un peu éloignée donne une lumière qui à la fois englobe et fait ressortir les détails. Pour cela il faut du texte, beaucoup de texte, et surtout du meilleur. Washington l’avait déjà bien compris.

Notes

1. www.eink.com

2. « Are Digital Magazines Dead ? », Wired, 2014.

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