Ce jour-là, Sally a basculé
Courant dans le flot des voitures, sûre de pouvoir les arrêter du simple fait de sa volonté… Aujourd’hui pudiquement baptisée trouble bipolaire, la psychose maniaco-dépressive touche, comme la schizophrénie, 1 % de la population.
Le Livre
Le jour où ma fille est devenue folle
Auteur et journaliste new-yorkais, Michael Greenberg collabore notamment au Times Literary Supplement et à la New York Review of Books. Le bouleversant récit de la première crise de schizophrénie de sa fille, Sally, vient de sortir en français chez Flammarion sous le titre Le jour où ma fille est devenue folle (Books avait publié un article de la romancière Joyce Carol Oates sur cet ouvrage dans son n° 3).
Flammarion
© Coll. Sainte-Anne-Centre d’Étude de l’Expression
Aloïse Corbaz, Coupole fédérale, sans date, Paris.
« Le 5 juillet 1996, commence Michael Greenberg, ma fille a été prise de folie. » L’auteur ne perd pas de temps en préliminaires, et le livre avance promptement, de façon presque torrentielle, à partir de cette phrase introductive, à l’unisson des événements qu’il rapporte (1). Le déclenchement de la manie est soudain et explosif : Sally, sa fille de 15 ans, était dans un état survolté depuis quelques semaines, écoutant les Variations Goldberg par Glenn Gould sur son Walkman, plongée dans un volume de sonnets de Shakespeare jusqu’à des heures avancées de la nuit. Greenberg écrit : « Ouvrant le livre au hasard, je découvre d’invraisemblables griffonnages faits de flèches, de définitions, de mots entourés au stylo. Le Sonnet 13 ressemble à une page du Talmud, les marges remplies d’un si grand nombre de commentaires que le texte imprimé n’est guère plus qu’une tache au centre de la feuille. » Sally a également écrit des poèmes troublants, à la Sylvia Plath (2). Son père y jette discrètement un coup d’œil. Il les trouve étranges, mais ne songe pas un instant que l’humeur ou le comportement de sa fille soi (...)
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Notes
1| Books a publié un autre article à propos de cet ouvrage : « L’été où ma fille est devenue folle », par Joyce Carol Oates, Books, n° 3, mars 2009, p. 44-45.
2| L’Américaine Sylvia Plath, connue surtout pour son œuvre poétique, est aussi l’auteur d’un roman autobiographique et de nouvelles. Dépressive, elle s’est suicidée en 1963 et a reçu le prix Pulitzer en 1982, à titre posthume. Elle est devenue une véritable icône dans les pays anglo-saxons, où sa poésie est lue comme la chronique de son futur suicide.
3| Dans L’Éveil, traduit au Seuil en 1987, Oliver Sacks raconte son expérience à la fin des années 1960 avec un groupe de malades ayant survécu depuis les années 1920 à une attaque d’encéphalite léthargique.
4| Selon une légende du Talmud, le démon Asmodée chasse Salomon de son royaume et prend sa place pendant plusieurs années.
5| En français dans le texte.
6| Le Livre de la folie, Plon, 1954.
7| Manic-Depressive Illness, avec Frederick Goodwin, 1990?; 2e éd. 2007. An Unquiet Mind, 1995 (De l’exaltation à la dépression, Robert Laffont, 1997).
8| The Seduction of Madness. Revolutionary Insights Into the World of Psychosis and a Compassionate Approach to Recovery at Home (« La séduction de la folie. Avancées révolutionnaires dans le monde de la psychose et approche compassionnelle du rétablissement à la maison », HarperCollins, 1990).
9| Touched with Fire. Manic-Depressive Illness and the Artistic Temperament (« Touchés par le feu. La maladie maniaco-dépressive et le tempérament artistique »), Free Press, 1993.
10| Emil Kraepelin, Leçons cliniques sur la démence précoce et la psychose maniaco-dépressive (1904), L’Harmattan, 2000.
Bibliographie
Alain Bottéro, Un autre regard sur la schizophrénie, Odile Jacob, 2008. Par un psychiatre anthropologue. « Chose très rare parmi les publications tant anglaises que françaises, c’est un livre écrit par quelqu’un qui connaît à la fois la science du domaine et sa clinique » (John Strauss).
Gérard Garouste, L’Intranquille. Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou, L’iconoclaste, 2009. L’émouvante autobiographie d’un peintre atteint par la maladie maniaco-dépressive.
Emil Kraepelin, La Folie maniaque-dépressive, trad. Georges Poyer, Jérôme Millon, 1993. Dernière partie d’un ouvrage paru en 1899, dans lequel le grand psychiatre allemand établit pour la première fois la distinction entre schizophrénie et psychose maniaco-dépressive.
Jean-Louis Monestès, La Schizophrénie. Mieux comprendre la maladie et mieux aider la personne, Odile Jacob, 2008. Par un spécialiste des thérapies cognitives et comportementales.
Claude Quétel, Images de la folie, Gallimard, 2010. Une histoire de la représentation de la folie, par l’un des meilleurs historiens de la psychiatrie.
Édouard Zarifian, Les Jardiniers de la folie, Odile Jacob, 2000. Par un psychiatre psychanalyste.
Sources de l'article
The New York Review of Books
Créé en 1963, ce bimensuel publié à New York est une véritable institution intellectuelle et littéraire. Rédigés par les meilleurs auteurs, ses essais se distinguent par une exceptionnelle qualité d’écriture et de réflexion. Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre, Nadine Gordimer, Vaclav Havel, Gore Vidal ont écrit dans ses colonnes, faisant le succès (125 000 exemplaires vendus) et la réputation de la New York Review.
La mode du « bipolaire »
L’expression « psychose maniaco-dépressive » est de moins en moins utilisée. La tendance actuelle est de parler de « troubles bipolaires de l’humeur ». Lesquels envahissent le paysage. « Classiquement réputés toucher 1 % de la population générale, [ils] ont vu depuis une vingtaine d’années leur prévalence grimper de manière exponentielle », écrit le psychiatre français Thierry Haustgen *. Près de la moitié des consultations pour troubles de l’humeur et des patients psychiatriques en ambulatoire relèveraient de cette catégorie. « Pourquoi une telle inflation ? », se demande Haustgen. Il s’étonne que l’on mette désormais sur le même plan les formes « subsyndromiques » (ne justifiant pas le diagnostic de maladie pleinement déclarée) et des pathologies « à forte potentialité suicidaire ». Il regrette une situation dans laquelle à la confusion des concepts semble répondre celle des traitements. « Les patients peuvent recevoir un “nouvel” antipsychotique travesti en thymorégulateur » (régulateur de l’humeur). Une mode ? Ce ne serait pas la première fois. « Maintenant, tout est de la folie maniaque-dépressive », notait en 1912 un sémiologue de la psychiatrie de la Salpêtrière, Philippe Chaslin. Mais une mode liée à une forme de psychiatriquement correct : « Le trouble bipolaire n’est plus une psychose. » De même, on ne veut plus diagnostiquer de « personnalités limites » : ces patients sont également « déclarés bipolaires ».
Ce nouveau pot-pourri des troubles bipolaires est efficacement denoncé par le psychiatre irlandais David Healy dans son livre Mania. A Short History of Bipolar Disorder (« La manie. Brève histoire du trouble bipolaire »), The Johns Hopkins University Press, 2008.
* « Le monde bipolaire », Psychiatrie, Sciences humaines, Neurosciences 2010 (8), p. 117-120.



























