Des pathologies peu ordinaires
Si la musique est en soi un phénomène très étrange, les pathologies auxquelles elle est parfois associée le sont plus encore. Elles témoignent d’un héritage génétique très ancien et suggèrent que nombre d’entre nous consacrent sans le savoir beaucoup d’énergie à inhiber notre sens musical – lequel est intimement lié à notre sexualité.
Le Livre
Musicophilia. La musique, le cerveau et nous
Médecin spécialisé dans les troubles mentaux, Oliver Sacks est, entre autres, l’auteur de L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau (Seuil) et de Musicophilia (Seuil), dont nous avons rendu compte avant sa parution en français (« L’ensorcelant pouvoir de la musique », Books, n° 1, décembre 2008-janvier 2009). Il vient de publier un ouvrage sur sa propre expérience de patient atteint d’un cancer de l’œil dans The Mind’s Eye (« L’œil de l’esprit »). Il est professeur de neurologie et de psychiatrie à l’université Columbia à New York.
par Oliver Sacks
Seuil
© John P. Midgley/Corbis Outline
Oliver Sacks au travail, arborant un tee-shirt « Heavy Metal ».
Notre amour de la musique plongerait dans des abîmes de perplexité un extraterrestre dénué de tout sens musical, tout comme ce qui nous transporte laisse froids d’autres animaux terrestres. La musique est absolument normale pour les membres de notre espèce, mais elle est en réalité parfaitement excentrique. On sait, de surcroît, que la musique active la quasi-totalité du cerveau humain : les centres sensoriels, le cortex préfrontal qui sous-tend les fonctions rationnelles, les aires émotionnelles, l’hippocampe pour la mémoire, et le cortex moteur pour le mouvement. Quand vous écoutez un morceau de musique, votre cerveau grouille d’une intense activité neuronale.
Oliver Sacks est fasciné à la fois par la normalité de cette étrangeté et par ses manifestations anormales (1). Dans son ouvrage De la note au cerveau [lire aussi  (...)
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Notes
2| Déplacement de l’expression « vers auditifs », évoquée dans l’article sur le livre de Levitin, « Le cerveau musicien ».
3| Le syndrome de Tourette, d’origine génétique, se caractérise par la survenue de tics, brefs et intermittents, associés à divers troubles du comportement, plus ou moins graves.
4| Cette maladie génétique associe une déficience intellectuelle, une malformation cardiaque et des traits du visage caractéristiques.
5| Le groove est une différence imperceptible dans le tempo qui donne une vie particulière à la musique, dans le jazz, le rock et le blues.
6| Développée par Darwin dans son livre Human Descent (« La lignée humaine »), la théorie de la sélection sexuelle examine l’effet sur la descendance des comportements mis en œuvre dans la compétition pour l’accès aux partenaires amoureux.
7| Une première version de ce livre a été traduite en français sous le titre Le Long Crépuscule, Éditions de l’Homme, 1990.
Bibliographie
Édith Lecourt, La Musicothérapie, Eyrolles, 2010. Par une professeure de psychologie à l’université Paris-V, cofondatrice de l’Association française de musicothérapie.
Oliver Sacks, Des yeux pour entendre. Voyage au pays des sourds, Seuil, coll. « Points », 1996.
Sources de l'article
The New York Review of Books
Créé en 1963, ce bimensuel publié à New York est une véritable institution intellectuelle et littéraire. Rédigés par les meilleurs auteurs, ses essais se distinguent par une exceptionnelle qualité d’écriture et de réflexion. Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre, Nadine Gordimer, Vaclav Havel, Gore Vidal ont écrit dans ses colonnes, faisant le succès (125 000 exemplaires vendus) et la réputation de la New York Review.
Musicothérapie
Dans son livre, Oliver Sacks explique que le recouvrement de la parole après une aphasie consécutive à un AVC est facilité par la musique. Un parkinsonien peut retrouver une gestuelle normale – mais celle-ci disparaît dès que la musique s’arrête. Le cas le plus intéressant est celui des patients atteints de la maladie d’Alzheimer ou d’une démence comparable. Faire entendre à l’un de ces malades, même victime apparemment d’une complète amnésie, un air qu’il a connu dans son enfance peut lui faire retrouver la mémoire complète de cet air et des émotions associées. En outre, l’effet positif peut durer des heures ou des jours. Même le contact avec une musique nouvelle peut faire pleurer ou frissonner un grand malade. C’est que la musique mobilise des zones profondes du cerveau, qui ne sont pas affectées par la pathologie.



























