La corruption de la science médicale américaine
Il n’est plus possible de croire les recherches publiées, ni de se fier au jugement de son médecin de famille.
Le Livre
Nos médicaments quotidiens.
par Melody Petersen
Farrar, Strauss and Giroux
Le sénateur républicain Charles Grassley, membre de la Commission des finances du Sénat américain, a enquêté sur les liens financiers entre l’industrie pharmaceutique et les médecins universitaires, qui contribuent largement à déterminer la valeur marchande des médicaments. Il n’a pas eu besoin de chercher bien loin.
Prenons le cas de Joseph L. Biederman, professeur de psychiatrie à la Harvard Medical School et chef du service de psychopharmacologie pédiatrique du Massachusetts General Hospital de Harvard. Grâce à lui, les enfants peuvent maintenant, dès l’âge de 2 ans, être déclarés atteints de trouble bipolaire (1) et traités au moyen d’un cocktail de médicaments puissants, dont beaucoup n’ont pas été autorisés à cette fin par la Food and Drug Administration (FDA) et dont aucun n’a été autorisé pour les enfants de moins de 10 ans (2).
La RU-486 contre la dépression
Légalement, les médecins peuvent prescrire les médicaments autorisés dans un but précis pour tout autre usage qui leur semble bon, à condition que cet usage soit fondé sur des études scientifiques dûment publiées. Cela ne semble pas être le cas ici. Les études conduites par Biederman sur les médicaments qu’il recommande contre le trouble bipolaire infantile étaient « menées sur un échantillon si faible et conçues avec un tel manque de rigueur qu’elles n’étaient guère concluantes », a écrit le New York Times
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Notes
1| La version française de Wikipédia consacre un long article au « trouble bipolaire », ainsi défini : il « est caractérisé par la fluctuation anormale de l’humeur, qui oscille entre des périodes d’excitation marquée (manie) et de mélancolie profonde (dépression), entrecoupées de périodes de stabilité » (mars 2009).
2| La FDA est l’administration chargée d’autoriser la mise sur le marché des médicaments et de contrôler le marché des médicaments et des produits alimentaires (NdlR).
3| Le pouvoir abortif de la mifépristone a été mis en évidence par le Français Étienne-Émile Beaulieu en 1982 (NdlR).
4| Le NIMH fait partie des National Institutes of Health, principal organisme public de recherche médicale et principal pourvoyeur des fonds fédéraux dans ce domaine (NdlR).
5| Le financement d’une chaire universitaire correspond à une dotation globale permettant de payer le salaire d’un professeur et parfois davantage. On écrit Bristol-Myers Squibb (NdlR).
6| Le sénateur Grassley enquête aujourd’hui sur Wyeth, qui aurait payé une entreprise de rédaction d’articles médicaux pour écrire sous la signature de médecins universitaires des articles favorables au Prempro, un traitement hormonal substitutif très populaire, censé alléger les symptômes de la ménopause.
7| Cette pratique est également répandue en France (NdlR).
8| Ces entreprises sont appelées Contract Research Organizations (CRO). Elles se sont développées à partir du début des années 1990 (NdlR).
9| Le DSM (Diagnostic and Statistical Manuel of Mental Disorders), traduit en français, est le manuel de référence des psychiatres aux États-Unis et en Europe (NdlR).
10| Depuis 1992, la FDA reçoit directement de l’argent des compagnies pharmaceutiques qui souhaitent voir un essai clinique validé. Au total, on estime que plus de la moitié du budget de la FDA vient de l’industrie (NdlR).
11| Le 4 août 2008, la FDA annonça que « l’intérêt financier personnel maximum qu’un consultant peut avoir dans les firmes concernées par un comité ad hoc » est désormais de 50?000 dollars.
Sources de l'article
The New York Review of Books
Créé en 1963, ce bimensuel publié à New York est une véritable institution intellectuelle et littéraire. Rédigés par les meilleurs auteurs, ses essais se distinguent par une exceptionnelle qualité d’écriture et de réflexion. Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre, Nadine Gordimer, Vaclav Havel, Gore Vidal ont écrit dans ses colonnes, faisant le succès (125 000 exemplaires vendus) et la réputation de la New York Review.
Livres à ouvrir avec précaution
Ainsi l’ouvrage de Christopher Lane sur la timidité est-il considéré avec méfiance par ceux qui y voient un missile lancé par le camp des psychanalystes contre celui des psychiatres. Dans la New York Review of Books, Frederick Crews, auteur de plusieurs ouvrages acides sur l’histoire du freudisme, ne manque pas de souligner que Lane est un « critique littéraire psychanalytique, qui aligne ses positions sur des autorités aussi peu crédibles que Jacques Lacan, Élisabeth Roudinesco et Adam Phillips ». Du coup, l’analyse qu’il fait de l’histoire du DSM, le manuel de psychiatrie en vigueur, est « trop partisane pour pouvoir être prise au sérieux ». Pour Lane, écrit Crews, le DSM symbolise surtout, en effet, un désaveu de « près d’un siècle de pensée [psychanalytique] » et un « retour à la psychiatrie victorienne ». L’éditeur français du livre ne s’y est pas trompé, qui lui a donné un titre sans doute plus proche du contenu réel que le titre américain : « Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions ».
Le message du docteur Kassirer
Kassirer présente quantité de cas concrets illustrant la manière dont les médecins universitaires américains se laissent corrompre par l’industrie pharmaceutique et comment nombre de médicaments prescrits sont, en réalité, de la fausse monnaie. Dans un article publié en 2005 dans Science, la plus prestigieuse des revues scientifiques américaines, publiée par l’Association des scientifiques américains, le commentateur accorde un plein crédit aux informations présentées dans ce livre : il « montre clairement […] comment, en finançant des recherches, en versant des émoluments pour des fonctions de consultant (souvent en échange d’un travail étonnamment léger ou d’aucun travail), pour des exposés, pour des sièges dans les conseils d’administration, les compagnies pharmaceutiques ont établi des liens avec beaucoup, sinon la majorité, des leaders de la communauté de la recherche scientifique, y compris au sein des administrations fédérales ».
Dans son introduction, Jerome Kassirer prend soin de préciser qu’il n’est pas un excité : « Je ne suis pas opposé à la grande entreprise ni au capitalisme ni au profit. Vues dans une perspective à long terme, ces industries ont produit des médicaments qui ont allongé l’espérance de vie, prévenu des maladies graves et amélioré la qualité de vie de millions de personnes. Ces entreprises sont aussi un moteur vigoureux qui a contribué à l’essor économique phénoménal de notre pays […]. Cela dit, les efforts de ces compagnies pour influencer les médecins doivent nous faire réfléchir sérieusement. »
(1) Jerome P. Kassirer, On the Take. How Medicine’s Complicity with Big Business Can Endanger Your Health, Oxford University Press, 2004. Édition française : La Main dans le sac. Médecine + affaires : danger pour la santé, Les Éditions le mieux-être, 2007.
Les choses sont-elles en train de changer ?
Par ailleurs, certains États américains sont en train de préparer des mesures du même genre, sanctions à la clé. Le plus en pointe est le Massachusetts, où une loi doit entrer en vigueur également en juillet 2009. Une amende de 5 000 dollars sera infligée à tout contrevenant.
D’autres mesures restrictives ont été prises dans le passé et ont été contournées sans difficulté par les acteurs. Il faudra attendre un certain temps avant de voir si ces nouvelles initiatives produisent un effet, lit-on dans le New England Journal of Medicine.
L’analyse des injonctions faites par l’Association américaine des facultés de médecine montre, au passage, que les compagnies pharmaceutiques arrosent aussi les étudiants eux-mêmes.




























Remarquable dossier sur le scandale de l'industrie pharmaceutique, qui correspond parfaitement aux questionnements et aux combats que je mène depuis plusieurs années en tant que généraliste confronté chaque jour à cette demande de consommation, à cette pression médiatique, à cette intrusion permanente dans notre formation, à cette absence cruelle de contre pouvoir (absence de santé publique indépendante, quasi absence de formation indépendante). Un site ouvert à tous et à connaitre le Formindep, à la recherche d'une formation indépendante (www.formindep.org).