Se perdre dans l’espace avec Jeff Bezos
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Se perdre dans l’espace avec Jeff Bezos

Écrit par La rédaction de Books publié le 16 septembre 2015

Le patron d’Amazon vient de s’offrir une usine et un site de lancement pour ses fusées en Floride. Jeff Bezos fait partie des ces ambitieux, avec Elon Musk de Tesla et Paul Allen de Microsoft, qui veulent passer de la conquête de la Sillicon Valley à celle de l’univers avec ici un projet d’exploration spatiale, làune entreprise de vols touristiques en orbite. Espérons que ces investisseurs mi-visionnaires, mi-savants fous ne se perdront pas dans l’immensité comme le héros des Aventures extraordinaires d’un savant russe de Georges Le Faure et Henry de Graffigny, un halluciné de l’infini lui aussi.

 

Durant un long moment, Mickhaïl Ossipoff demeura immobile, les yeux attachés, démesurément ouverts, sur les leviers que ses mains avaient abandonnés; il était en proie à une sorte d’hallucination, se demandant s’il était bien vrai qu’il eût fait ce qu’il venait de faire, se refusant à croire qu’il se fût véritablement rendu coupable de l’infâme trahison qu’il avait commise à l’égard de ses compagnons de voyage.

Quoi ! tout à l’heure encore, il avait juré à sa fille, à celui qui devait être son beau-fils, à ses amis, que c’en était fini de sa folie astronomique, que, puisque la nature était décidément contre lui, il renonçait à lutter plus longtemps !

À ses oreilles, bruissaient encore les remerciements émus de Séléna qui retrouvait enfin le père qu’elle croyait à jamais perdu pour elle, et sur ses joues il lui semblait sentir le doux effleurement des lèvres de la jeune fille. Et, malgré tout cela, en dépit de son serment, en dépit des promesses à Gontran, il avait été brusquement ressaisi par sa passion de l’espace, par l’ardente curiosité qui, depuis des mois, l’entraînait plus loin, toujours plus loin qu’il n’avait dit…

Et maintenant…

Mais, chez un homme comme lui, en lequel le désir de savoir dominait tous les autres sentiments, toutes les autres passions, cet accablement des premiers instants ne pouvait se prolonger : presque tout de suite il se trouva repris par la fièvre qui le consumait depuis si longtemps ; le savant l’emporta une fois encore sur le père, la silhouette éplorée de Séléna s’évanouit, et toutes les forces de son esprit se trouvèrent concentrées sur l’ardu problème que crée au monde scientifique l’existence hypothétique d’Hypérion.

Oui, il le sentait, cet astre dont Babinet et Forbes ont affirmé l’existence gravitait dans la région où il se trouvait ; il en était sûr ! Quelle gloire immortelle devait rejaillir sur celui qui, le premier, posant son doigt sur une sphère céleste, assignerait sans hésiter au dernier monde du système solaire un emplacement certain.

Il ne songeait pas qu’en escomptant à l’avance cette gloire en vue de laquelle il venait de commettre une action aussi insensée, il perdait la raison ; car, en admettant même que les pressentiments scientifiques de Babinet et de Forbes fussent exacts, en admettant qu’il pût, pour ainsi dire, toucher du doigt cette planète mystérieuse et en étudier la route dans l’espace, pourrait-il jamais revenir des profondeurs de cet infini, où il se trouvait lancé à présent, pour dire à ceux de la Terre « j’ai voulu voir, j’ai vu, c’est ainsi ».

Sa réflexion ne portait pas si loin ; il n’y avait, pour lui, en ce moment, qu’une chose, et une chose inadmissible : c’était qu’il ne découvrit par de visu ce que d’autres avaient découvert par la seule puissance de la logique et du calcul.

Il savait bien, mieux que tout autre même, combien le monde savant était divisé par l’existence problématique de cette planète, que certains audacieux n’avaient pas hésité à baptiser du nom d’Hypérion, alors même qu’il n’était nullement prouvé qu’elle existât.

Mais, le lecteur a déjà eu occasion de s’en convaincre : Ossipoff était un emballé de l’espace, un halluciné de l’infini, et, ainsi que l’avait dit un jour Fricoulet, en parlant des théories exagérées du vieillard en matière de planètes :

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— Avec lui, quand il n’y en a plus, il y en a encore…

Il croyait donc à Hypérion ; il y croyait de toute la puissance de son imagination, et de toute la force de sa science : comme il l’avait dit à Gontran, il préparait sur la mystérieuse planète un long ouvrage, destiné à prouver péremptoirement l’existence de ce monde hypothétique, et la préface de cet ouvrage contenait une énergique déclaration de guerre contre tous ceux du monde savant qui se permettaient de tourner en ridicule l’audace des parrains d’Hypérion.

« Il vous sied bien, s’écriait-il, de plaisanter le génie des Babinet et des Forbes, après avoir eu la honte de tourner en ridicule l’audacieux génie de Leverrier !

« N’est-ce point par la science seule, et en se basant sur la loi de Bode, que Leverrier, déduisant des perturbations remarquées dans la marche d’Uranus l’existence d’une planète inconnue, a cherché et trouvé Neptune à la distance 36.

« En dépit de vos sarcasmes et de vos plaisanteries, il vous a bien fallu cependant vous incliner devant les faits, et reconnaître la vérité des théories grâce auxquelles Leverrier a si démesurément étendu les dimensions du monde solaire. Pourquoi alors refuser à Babinet l’autorisation de procéder d’une manière analogue pour affirmer, au delà de Neptune, l’existence d’une sphère que nos instruments d’optique, jusqu’à présent imparfaits, ne nous permettent pas de découvrir ! N’a-t-on pas constaté dans la marche de Neptune, tout comme Leverrier l’avait fait pour l’Uranus, des perturbations graves ? Et ces perturbations ne peuvent-elles être attribuées à l’influence, tantôt retardatrice, tantôt accélératrice, d’une sphère extérieure ? »

Partant de là, le vieux savant en arrivait à examiner les principes scientifiques différents de ceux de Babinet, sur lesquels d’autres astronomes, le docteur Forbes entre autres, se basaient pour déclarer qu’Hypérion existait.

Ceux-là, emboîtant le pas à Leverrier, s’élevaient avec force contre les suppositions de Babinet ; à eux, peu importaient la marche de Neptune et ses irrégularités. Le principe de leur recherche était fondé sur la théorie qui introduit, comme membres permanents, dans notre système solaire, les comètes considérées comme des corps de composition et de caractères particuliers, qui se meuvent à travers les espaces stellaires, sujets aux lois de l’attraction.

Si la comète approche d’une planète, avec un mouvement d’une vitesse accélérée, elle décrira une orbite hyperbolique et ne reviendra jamais vers le soleil ; mais si l’action de la planète réduit la vitesse de translation du corps, elle l’entraînera dans une orbite elliptique, ayant pour foyer notre soleil.

En cataloguant les distances aphélies de toutes les orbites elliptiques connues, le docteur Forbes trouve qu’on peut les grouper de telle sorte qu’elles correspondent à la distance de certaines planètes, et qu’après Neptune, il n’y a que les distances 100 et 300 rayons terrestres qui forment des groupes nombreux ; d’où il conclut qu’à ces distances existent des planètes.

Et combien de fois, se basant sur ces théories que, pour sa part, il adoptait avec une ferveur de croyant, Ossipoff n’avait-il pas fait tous les calculs nécessaires pour dresser l’état civil d’Hypérion d’aussi scrupuleuse façon que s’il l’eût tenue dans le champ du grand équatorial de l’Observatoire de Pulkowa : c’était, d’après lui, une planète de la taille de Neptune, gravitant à la distance 47— toujours d’après la loi de Bode —, suivant une orbite inclinée de 5 degrés sur le plan de l’écliptique, et circulant autour du Soleil en 138 481 jours, ou 379 années terrestres.

On comprend qu’étant arrivé, par la puissance du raisonnement et des calculs, à posséder sur Hypérion des renseignements aussi précis, le vieux savant n’eût pu résister à la folie de se convaincre, par ses propres yeux, de l’exactitude de ses suppositions.

N’était-ce point, à peu près, comme si un provincial ne profitait pas de son passage à Paris pour s’en aller visiter les merveilles que contient la capitale ?

Et maintenant que, sans avoir pour ainsi dire conscience de ce qu’il faisait, il avait détourné l’Éclair de la route convenue pour le lancer dans l’infini, il se disait qu’en vérité, il eût été bien fou de négliger une si extraordinaire occasion de soulever le voile de la nature.

Comme nous le disions au début de ce chapitre, la sorte d’hallucination à laquelle il avait été en proie, après avoir touché aux leviers, ne dura que quelques instants ; presque aussitôt, il reprit possession de lui-même, et rapidement, arriva à établir la position certaine où devait se trouver, s’il existait vraiment, le monde à la recherche duquel il se lançait.

Étant donné l’emplacement de l’Éclair, la position d’Hypérion dans le ciel ne pouvait être, relativement à la Terre, que par 174 degrés de longitude et 11 heures 40 minutes d’ascension droite.

Ayant donc mis le cap du vaisseau aérien sur ce point du ciel, Ossipoff s’en retourna dans sa cabine et braqua son télescope sur l’espace immuablement noir, qu’il traversait avec la rapidité de la lumière.

Il semblait que ce fût un gouffre dans lequel l’appareil tombait sans paraître en devoir jamais atteindre le fond : aucun point de repère qui indiquât la distance franchie ; seules, là-bas, tout là-bas, les étoiles scintillaient, semblables à des clous d’acier sur une draperie mortuaire, mais bien trop lointaines pour qu’Ossipoff pût, même avec la rapidité avec laquelle il filait, juger du rapprochement progressif de ces mondes.

Six heures durant, le wagon de lithium vogua ainsi, droit sur l’infini, sans que le savant vît passer, dans le champ de la lunette, aucun corps ayant apparence de planète.

Les millions de lieues s’ajoutaient aux millions de lieues, et le vieillard, absorbé dans ses recherches, n’avait conscience ni du temps écoulé, ni de la distance parcourue.

Il arriva cependant un moment où, le cerveau enfiévré, les yeux troublés, les membres ankylosés par une si longue immobilité, Ossipoff s’écria, en pointant son doigt osseux vers l’espace étoilé qu’il apercevait à travers le hublot.

— Et cependant, il est là… je le sais… je le sens !

Il ajouta, avec un accent consterné, comme s’il se rendait compte de l’invraisemblable chiffre que ses lèvres balbutiaient.

— 1 780 millions de lieues du Soleil !

C’était la distance que devait, d’après ses calculs, suivre la route sidérale d’Hypérion.

Puis, lançant, dans un geste plein de rage ses deux poings crispés vers l’infini dont il sentait les mystères lui échapper, il poussa un cri, dans lequel s’exhalait l’aveu de son impuissance.

— Et pourtant, répéta-t-il, Babinet, Forbes et Todd n’ont pu se tromper tous les trois !… et rien !… toujours rien !

Une idée subite traversa sa cervelle, et, soudainement accablé, il se laissa tomber sur un tabouret, où il demeura comme écrasé, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains, fourrageant rageusement de ses doigts ses cheveux gris.

L’idée lui était venue que ce monde, à la découverte duquel il courait, entraînant traîtreusement avec lui ses compagnons inconscients de sa trahison, que ce monde de l’existence duquel il était certain, il ne le rencontrerait pas.

Hypérion n’était point à la place sur laquelle il avait dirigé l’Éclair ; nul doute, puisque Babinet et les autres l’avaient décidé ainsi, que l’orbite de la problématique planète se trouvât bien à 174 degrés de longitude.

Mais, pour l’instant, Hypérion était peut-être, devait même être assurément, sur un autre point de son orbite ; qui sait si, avec la mauvaise chance qui le poursuivait depuis longtemps, Ossipoff ne tournait pas diamétralement le dos à la planète vers laquelle il croyait se diriger.

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