À quoi sert l’université ?
Trois conceptions s’opposent : les études supérieures sont-elles destinées à identifier les têtes les mieux faites, à donner une culture et une ouverture d’esprit aux futurs citoyens ou à former au plus vite des professionnels ? Aux États-Unis, le modèle du college, qui attire les étudiants du monde entier, est en crise.
Le Livre
L'université à la dérive
Josipa Roksa est professeure de sociologie à l’Université de Virginie.
par Josipa Roksa
Richard Arum est professeur de sociologie et de sciences de l’éducation à la New York University. Il a publié plusieurs livres sur la décadence du système scolaire américain.
University of Chicago Press
Cérémonie de remise de diplômes à Reed College, établissement privé très sélectif, réputé non conformiste et haut lieu des « arts libéraux ». © Joachim Ladefoged/VII
J’ai occupé mon premier poste de professeur dans une université de l’Ivy League (1). Les étudiants étaient heureux d’apprendre et nous, les enseignants, étions heureux de leur transmettre un savoir. Quels que soient le temps et l’énergie qu’ils consacraient à leurs loisirs – peut-être énormément, mais je n’en savais rien –, ils semblaient s’investir sérieusement et sans arrière-pensées dans leurs études. J’étais peut-être naïf, mais ils avaient la bonté de ne pas me détromper. Aucun d’entre nous n’avait le moindre doute sur l’importance de ce que nous faisions.
Un beau jour, cet établissement a décidé de poursuivre sa mission sans moi, et nous nous sommes séparés. On m’assura qu’il n’y avait pas de rancune à mon égard. Et j’ai eu la chance d’obtenir un poste dans le public, un college avec un corps enseignant surmené, une armée d’assistants et seize mille étudiants (2). Bon nombre d’entre eux étaient les premiers de leur famille à fréquenter l’université, et ils n’avaient guère le loisir de s’amuser. Beaucoup travaillaient en parallèle et certains avaient de (...)
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Notes
1| Groupe de huit universités prestigieuses du nord-est des États-Unis, de statut privé, ainsi désignées à cause de l’ancienneté de leurs bâtiments couverts de lierre. Le premier poste de Louis Menand était à Princeton.
2| Le college désigne aux États-Unis le premier cycle d’études universitaires (undergraduate, quatre ans en général), couronné par un BA (bachelor of arts) ou BS (bachelor of science), l’équivalent de notre licence. Menand avait été recruté par la City University of New York.
3| « Investissement » dans tous les sens du terme, parce qu’aux États-Unis, comme Menand le précise plus loin, l’inscription même dans une université d’État coûte de l’argent (7?600 dollars en moyenne pour le college actuellement). En France les droits d’inscription en licence sont symboliques (177 euros).
4| Aucun de ces tests n’est comparable au bac français. Les élèves qui souhaitent entrer à l’université ont le choix entre deux tests concurrents et payants, le SAT et le ACT. Certains passent les deux.
5| Le taux d’admission en première année à Sciences-Po Paris est de 12?%, de 14,5?% à HEC.
6| College de deux ans, ne dispensant pas le diplôme BA.
7| On compte 2,2 millions de jeunes dans l’enseignement supérieur en France. La tendance est à la baisse.
8| La proportion est la même en France.
9| En France, ce sont les étudiants sortis des filières sélectives qui bénéficient ensuite en moyenne des plus hauts revenus – revenus le plus souvent supérieurs, parfois très supérieurs à ceux des étudiants d’université qui ont fait un troisième cycle.
10| Dans les universités américaines, même publiques, les enseignants sont recrutés sur contrat de droit privé. Ils sont révocables ad nutum jusqu’à la titularisation, qui intervient sur des critères tenant principalement à la qualité des travaux de recherche.
11| Au college, les étudiants peuvent choisir les cours et les matières qu’ils souhaitent, mais sont tenus au bout d’un certain temps de choisir un « major », une matière principale. Les modalités de ce choix varient d’une université à l’autre.
12| Viking, 2011.
13| En France, un étudiant sur deux valide sa première année, 20?% décidant de redoubler.
14| En France, les enseignants-chercheurs de toutes les universités sont protégés par le statut de la fonction publique dès leur recrutement comme maîtres de conférences.
15| Le seul pays occidental qui continue de se conformer strictement à ce modèle est la Suisse. L’Allemagne a opté pour un système mixte, conjuguant l’orientation précoce des élèves vers les filières professionnelles et l’absence de sélection à l’entrée à l’université.
Sources de l'article
The New Yorker
Fondé en 1925, l’hebdomadaire chic de New York présente une description complète des événements culturels de la ville et une série d’articles de haut niveau, souvent rédigés par des écrivains. Il est aussi réputé pour ses cartoons, qui ponctuent la lecture de chaque numéro. La diffusion du New Yorker avoisine le million d’exemplaires.
College ou licence ?
Le college américain, qui dans sa version standard regroupe les quatre premières années d’université, est le sésame des études supérieures. Il n’y a rien de comparable en France, où le paysage est dès le lendemain du bac clivé entre les filières immédiatement sélectives et les autres. Les meilleurs élèves sortis du secondaire français se dirigent vers des filières qui ignorent complètement la philosophie du college (celle, du moins, qui a longtemps régné et règne encore dans certaines universités aux États-Unis) : une sorte de propédeutique destinée à permettre aux étudiants de se cultiver et de s’orienter tout en s’efforçant d’obtenir les meilleures notes. Sauf dans de rares disciplines (comme la médecine), les universités françaises proprement dites attirent les étudiants refusés dans les filières sélectives. Mais, même là, le premier cycle est très éloigné du college américain. D’abord parce qu’il ne se pratique pas de sélection en première année (il faut parfois attendre bac + 5 pour voir la sélection s’opérer), alors qu’aux États-Unis les colleges des meilleures universités, dont certaines sont publiques, se livrent une compétition féroce pour attirer les meilleurs étudiants. Ensuite parce que, en France, la spécialisation très tôt est la règle : l’étudiant doit choisir dès le bac s’il veut faire médecine, du droit, de l’histoire ou des maths. Certaines filières autorisent un double cursus, que suivent les plus motivés, mais ce n’est qu’un double cursus : pas une formation générale. Enfin, les maigres ressources dont disposent les universités françaises (moins bien dotées par étudiant que les lycées), l’esprit bureaucratique qui y règne et l’absence de tradition collégiale font que les étudiants vivent dans des conditions sans aucun rapport avec les facilités et l’atmosphère d’un bon campus américain.


























