Société & politique

Jeudi 03 Mai 2012

Numéro 32

Imprimer cet article Envoyer cet article à un ami Partager cet article sur Twitter Partager cet article sur Facebook

Mo Ibrahim, l’homme qui veut changer l’Afrique

Un déficit catastrophique de leadership et de gouvernance : telle est la cause, la seule, de l’état lamentable dans lequel se trouvent encore trop de pays. Ce constat est dressé par le milliardaire soudanais Mo Ibrahim, pionnier de la téléphonie mobile sur le continent, bien décidé à bousculer les dirigeants. Avec de l’argent et des idées.

Le Livre

Indice Ibrahim de la gouvernance africaine
ibrahim-summaryreport-sml-1

par Collectif Collectif

Fondation Mo Ibrahim

rea rea 107339 011

Les étudiants sont entassés dans le Grand Pavillon de l’université du Ghana, dans les environs d’Accra. Ils ont pris place sur les chaises en plastique alignées face à un lutrin en bois richement sculpté, et envahi les couloirs autour de l’auditorium. Il règne une chaleur étouffante, et un ventilateur a été placé de manière à souffler de l’air en direction de l’orateur, Mo Ibrahim, un milliardaire d’origine soudanaise qui a bâti l’un des premiers réseaux de téléphonie mobile du continent africain. Il se tient seul sur l’estrade, entre quatre colonnes dorées. Son discours est intitulé : « Prendre ses responsabilités. Comment remédier au désordre où se trouve l’Afrique ? »

Trapu et rondouillard, avec un nez épaté, des yeux globuleux et un crâne brillant, au teint cuivré, Ibrahim surprend son auditoire en demandant : « Mes amis, pourquoi sommes-nous en costume-cravate ? » Il retire alors sa veste et la jette au sol. Puis il dénoue sa cravate d’un coup sec, et les étudiants l’acclament. Dans son anglais familier, qu’il parle avec un fort accent, il critique ensuite les idées reçues ayant cours tant chez les Africains (...)

Pour accéder à cet article, vous pouvez :
- vous inscrire sur le site de Books pour découvrir librement trois contenus du journal : cliquez ici
- souscrire à notre offre d’essai web : pour 9€ tous nos articles et toutes nos archives accessibles gratuitement pendant un mois, cliquez ici
- vous abonner à Books : voir l’intégralité de nos offres ici
Déjà abonné ? Identifiez-vous

Commentaires
  • Je souhaite changer l'Afrique a vos côtés...... marius.ndoli1@hotmail.fr

    Rédigé par : Marius NDOLI le 21/08/2012

  • Identifiez vous pour pouvoir laisser un commentaire. Saisissez vos identifiants dans l'espace abonné ou inscrivez-vous en un clic

Notes

1| Dans son livre Defeating Dictators (2011), cité plus loin, l’économiste ghanéen George Ayittey estime que le dernier dictateur du Nigeria, Sani Abacha, s’est constitué une fortune personnelle de 5 milliards de dollars. Selon lui, le président soudanais Omar el-Béchir a siphonné 7 milliards de dollars. Moubarak, en Égypte, avait, lui, accumulé 40 milliards de dollars.

2| Le prix a de nouveau été accordé en 2011, au président sortant du Cap-Vert, Pedro Pires.

3| Elle a reçu le prix Nobel de la paix en 2011?; lire son portrait dans Books n° 26, octobre 2011, p. 48.

Bibliographie

• Jean-François Bayart, L’État en Afrique : La politique du ventre, Fayard, 2006 [1989]. L’ouvrage fondamental pour comprendre le fonctionnement politique des États du continent.

• Michel Beuret et Serge Michel, La Chinafrique, Hachette, 2009 (Pluriel, 2010). Enquête d’un journaliste du Monde et d’un photographe suisse.

• Philippe Hugon, Géopolitique de l’Afrique, Armand Colin, 2010. Par un spécialiste.

• Moussa Konaté, L’Afrique noire est-elle maudite ?, Fayard, 2010. Préface d’Éric Orsenna. Par un écrivain et éditeur malien, codirecteur du festival Étonnants Voyageurs de Bamako. « Pourquoi tant de corruption et de mauvais dirigeants, pilleurs des ressources nationales ? Pourquoi tant de guerres locales, tant de maladies, tant d'analphabétisme, tant d'injustices envers les femmes ? Pourquoi ce retard de l'Afrique ? Malédiction, ou refus viscéral de notre modernité ? »

• Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit : Essai sur l’Afrique décolonisée, La Découverte, 2010. Par un universitaire d’origine camerounaise, actuellement chercheur à Johannesburg. L’émergence d’une modernité « afropolitaine ».

• Pierre Péan, Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Fayard, 2010. Par un enquêteur hors pair.

• Jean-Michel Sévérino et Olivier Ray, Le Temps de l’Afrique, Odile Jacob, 2010 (Poche, 2011). Par l’ancien directeur de l’Agence française du développement (AFD) et l’un de ses collaborateurs. « On croyait l’Afrique “mal partie”. La voilà de retour – à grande vitesse ».

Sources de l'article

The New Yorker

Fondé en 1925, l’hebdomadaire chic de New York présente une description complète des événements culturels de la ville et une série d’articles de haut niveau, souvent rédigés par des écrivains. Il est aussi réputé pour ses cartoons, qui ponctuent la lecture de chaque numéro. La diffusion du New Yorker avoisine le million d’exemplaires.

Le palmarès Ibrahim

Les données statistiques sur l’Afrique sont de qualité douteuse, pour ne pas dire plus. L’indice conçu en 2007 et peaufiné depuis par la Fondation Mo Ibrahim tente de faire la part du manque de fiabilité des sources officielles, nationales et internationales. L’équipe d’experts impliquée dans sa fabrication est composée pour l’essentiel d’Africains résidents ou expatriés et est actuellement dirigée par une Française, Nathalie Delapalme, une inspectrice des finances. L’économiste américain Daniel Kaufmann, de la Brookings Institution, est « conseiller spécial ».

Le classement entend évaluer la qualité de la « gouvernance ». Celle-ci est mesurée à l’aune de quatre critères principaux : sécurité et respect du droit, participation et droits de l’homme, cadre économique, développement humain. Chaque critère se décompose en sous-critères, chacun affecté d’une note. Les données intégrées concernent des domaines aussi divers que les droits des femmes, les infrastructures de télécommunication, les ressources publiques pour le développement rural, le ratio maîtres/élèves dans le primaire, la corruption de la bureaucratie, les conflits armés, et ainsi de suite. La fondation reconnaît que des indicateurs essentiels, comme la pauvreté, ne peuvent pas être intégrés, faute de données exploitables. « Nous constatons avec plaisir l’évidente croissance économique dont bénéficie l’Afrique, écrit Mo Ibrahim dans son introduction au dernier rapport, publié en novembre 2011. Mais nous sommes préoccupés de constater la stagnation et, dans bien des cas, l’inversion de tendance, en matière de justice et de droits des citoyens […]. Si le progrès économique ne se traduit pas par une meilleure qualité de vie et un plus grand respect des droits des citoyens, nous assisterons à de nouvelles places Tahrir en Afrique. » Selon l’indice 2011, 36 des 53 pays africains enregistrent une régression en termes de sécurité et de respect du droit.

À noter que, selon un index de la démocratie publié par The Economist en 2010, seuls six pays africains connaissent un régime démocratique au sens plein du terme : le Ghana, l’Afrique du Sud, la Namibie, le Botswana, l’île Maurice et les archipels du Cap-Vert et de São Tomé-et-Príncipe. On pourrait y ajouter aujourd’hui la Tunisie et l’Égypte, mais la démocratie y est encore très fragile. Parmi la dizaine de pays classée par l’hebdomadaire dans la catégorie suivante, celle des démocraties imparfaites, figurait le Mali, où un coup d’État a eu lieu en mars dernier. 

Du plomb dans l’aide

Plus nuisible qu’utile ? Cette perception très négative de l’aide apportée à l’Afrique par les organismes internationaux et les pays riches, anciennes puissances coloniales en tête, est partagée par nombre d’économistes africains et occidentaux. L’une des voix les plus virulentes est celle de la Zambienne Dambisa Moyo*. Souvent présenté comme simpliste (ainsi par The Economist), son livre a reçu le soutien de poids lourds de l’économie du développement, tels le Britannique Paul Collier ou l’Américain William Easterly. « L’aide est de l’argent facile, écrit Collier, dont Moyo a été l’étudiante à Harvard et à Oxford. Si les États devaient compter sur les marchés financiers, ils seraient responsables devant les prêteurs et s’ils devaient compter sur l’impôt, ils le seraient devant les électeurs. L’aide est comme le pétrole, elle permet aux élites au pouvoir de détourner les recettes publiques. Moyo le montre, statistiques et anecdotes à l’appui. »

Collier évoque son collègue Adrian Wood, l’ancien chief economist de l’aide britannique, pour qui l’allocation de fonds devrait être plafonnée à un certain pourcentage du budget de l’État bénéficiaire. William Easterly, dont le point de vue plus que pessimiste sur le sujet a naguère été critiqué par le prix Nobel Amartya Sen (lire Books n° 10, novembre 2009, p. 32), cite une analyse de Rajan Raghuram (ancien chief economist du FMI) et de Arvind Subramanian, autre ancien du Fonds, montrant que l’aide ne stimule pas la croissance. Cela dit, selon Collier, « la question de savoir si les effets négatifs l’emportent sur les effets positifs reste ouverte ». Easterly cite aussi des études montrant que l’aide « réduit l’épargne locale, alimente l’inflation et coupe l’herbe sous le pied des exportateurs ». Mais il se range finalement à l’opinion de Collier et pose la question de l’ordre des causes : « Que se serait-il passé sans aide ? » Il regrette que Moyo ne souligne pas les domaines dans lesquels elle a eu incontestablement des effets positifs, comme en matière sanitaire. 

 

* L’Aide fatale. Les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique, JC Lattès, 2009 (publié aux États-Unis la même année).

Tous les livres

L'auteur de l'article

Ken Auletta

kenaulettaphoto

Chroniqueur au New Yorker pendant près de vingt ans, Ken Auletta est l’auteur de six livres consacrés à l’actualité économique et  l’industrie des médias.

De cet auteur

Dans ce dossier

Numéro 32

Introduction - Un milliard d'Africains

Une vague d’optimisme touche depuis plusieurs années maintenant les économistes et les nombreux investisseurs tournés vers le continent africain. On y recense désormais (...)

Lire la suite

Un progrès méconnu, l’instruction

Depuis une décennie, la croissance est enfin au rendez-vous en Afrique. Pourquoi ? Grâce à l’avancée de la démocratie. Mais surtout, peut-être, grâce aux progrès de la scolarisation, qui aiguise (...)

Lire la suite

Le modèle asiatique

Les économies africaines ne sont pas condamnées à végéter pour de prétendues raisons « structurelles ». Le modèle dit de « l’Asie orientale » pourrait bien s’appliquer au continent, (...)

Lire la suite

Stephen Ellis : « Il flotte dans l’air un parfum nouveaux, mais… »

Le continent a désormais les moyens de décoller. Mais le comportement prédateur des dirigeants, l’ampleur de la corruption à tous les niveaux de la société et la faiblesse de l’Etat de droit (...)

Lire la suite