Pourquoi la solidarité ne va pas de soi
par Pourquoi la solidarité ne va pas de soi
Temps de lecture 5 min

Pourquoi la solidarité ne va pas de soi

Écrit par publié le le 6 janvier 2017

Huit mois de prison ont été requis contre un agriculteur et militant des Alpes-Maritimes qui a aidé plus de 200 migrants. Il considère son geste comme un acte solidaire. La solidarité qui lui semble si naturelle ne l’est pourtant pas tant que ça. Dans cette chronique publiée dans Books en septembre 2012, Tzvetan Todorov rappelle que la nature n’a pas fait de l’homme un animal fondamentalement bon, ni méchant d’ailleurs.

 

La population des États européens est constamment sollicitée pour aider ceux qui se portent encore plus mal qu’elle, victimes de catastrophes naturelles, de guerres, ou de l’incurie de leurs dirigeants. Mais où trouver des raisons pour aller secourir les autres, et donc consentir à des sacrifices ?

Première réponse suggérée : dans la morale. La grande thèse des religions monothéistes, reprise par la majorité des courants philosophiques, est que la nature humaine est vile. Dans cette optique, la morale est une acquisition tardive et artificielle ; le comportement des bêtes est forcément bestial, le progrès de l’humanité consiste à s’arracher à notre condition animale. Sans contrainte, contrôle, éducation, les individus seraient engagés tout au long de leur existence dans la lutte pour une meilleure place.

Cette opposition entre nature et morale, réalité et volonté, comporte un risque : que l’on renonce à réfréner nos désirs et choisisse à la place de se conformer à ce que la science nous apprend sur la nature du monde. Les défenseurs de cette option ont cru trouver un allié puissant en Darwin et ses disciples. Puisque, pour améliorer l’espèce, les faibles et les ratés sont éliminés chez les autres animaux, ne devrait-on pas procéder de la même manière dans le cas des humains ? Au cours des premières décennies du XXe siècle, de nombreux pays occidentaux ont voté des lois eugénistes et procédé à des stérilisations forcées. De nos jours, on transpose les mêmes principes dans d’autres domaines : puisque la compétition dit la vérité de la vie, affirment les théoriciens du néolibéralisme, la meilleure société est celle qui laisse libre cours à la concurrence et à un marché affranchi de toute contrainte.

En réalité, comme le souligne Jean Claude Ameisen dans Dans la lumière et les ombres. Darwin et le bouleversement du monde, la position de Darwin est beaucoup plus complexe. Pour lui, la différence entre les animaux et les hommes est de degré, non de nature. Les bases de la morale, elles aussi, se retrouvent déjà chez les autres espèces. Depuis quelques décennies, des travaux pionniers conduits par les primatologues, paléontologues ou anthropologues ont constaté la présence, dès les origines de l’espèce humaine, d’attitudes de compassion et de coopération, sans lesquelles nos ancêtres n’auraient pu survivre.

En même temps, il suffit de regarder autour de soi pour constater que les relations humaines ne sont pas régies par la seule coopération généreuse. La nature ne nous impose pas la guerre de tous contre tous, mais pas davantage la bienveillance systématique. Ces deux types de comportement trouvent leur origine dans notre nature animale, mais la prédominance de l’un ou de l’autre s’explique par des éléments du contexte.

Les réactions de compassion et de coopération dépendent en particulier de trois variables : le degré de proximité entre bienfaiteur et bénéficiaire ; la place qu’occupe la victime dans l’échelle des pouvoirs ; la gravité du désastre. L’entraide va de soi entre membres proches de la famille, elle est inscrite dans la loi entre concitoyens (solidarité avec les retraités et les malades), elle est présente mais problématique entre les nations de l’Union européenne ; et, pour ce qui concerne le reste de l’humanité, elle est présente seulement en cas d’immense malheur, tsunami ou génocide, ou de victimes impuissantes, tels les enfants. D’un autre côté, la chute des anciens puissants, loin de provoquer la compassion, suscite chez la plupart d’entre nous une sorte de jubilation, comme si l’ordre du monde avait été rétabli.

L’appel à la morale naturelle ne suffit pas toujours pour surmonter notre égoïsme. La raison peut intervenir à son tour, en nous démontrant que poursuivre notre seul intérêt immédiat est contraire à notre intérêt de long terme. Le pur égoïsme détruit les autres autour de nous, or notre bonheur en dépend : on a besoin d’être aimé, et d’aimer à son tour.

 

0
Commentaire

écrire un commentaire

NOUVEAU ! Découvrez le Books du jour !
Chaque matin, un nouveau livre chroniqué dans votre boîte email.