Théorie et pratique de la charia
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Théorie et pratique de la charia

Écrit par La rédaction de Books publié le 21 octobre 2015

Rien dans la loi islamique n’oblige à porter la burqa. C’est ce qu’a affirmé la principale autorité religieuse pakistanaise, estimant que la charia n’oblige nullement les femmes à se couvrir le visage, les mains ou les pieds. En Occident, le simple mot « charia » fait peur. Il recouvre pourtant, d’une région et d’une époque à l’autre, des réalités bien différentes. Qui sait, par exemple, que la loi islamique autorise dans certains cas le changement de sexe ? Passage en revue de sa pratique avec le militant des droits de l’homme Sadakat Kadri auteur de Heaven on Earth et l’anthropologue Lawrence Rosen, dans cet article de The American Interest traduit par Books en septembre 2013.

 

Et si l’on commençait par un petit quiz ? Parmi les affirmations suivantes concernant le droit islamique, lesquelles sont justes ?

1) Les musulmanes gagnent leurs procès en matière familiale dans 60 à 90 % des cas selon les pays.

2) Bien que la législation iranienne autorise la peine de mort contre les homosexuels, la République islamique aide à financer sept fois plus d’opérations volontaires de changement de sexe que l’Union européenne tout entière.

3) Les théoriciens du droit ont toujours dominé les juges en exercice ; comme l’a confié un jour le regretté Noel Coulson, doyen des spécialistes de la loi islamique en Grande-Bretagne, « la chaire est non seulement plus confortable mais aussi plus influente que le siège ».

Si vous pensez que seule la dernière assertion est vraie, il faut qu’on parle. Elle est erronée, mais les deux autres sont justes (1).

Le terme de charia est chargé d’une infinité de sens et d’un fort potentiel polémique. Pour le musulman moyen, il peut aussi bien renvoyer à un concept juridique ésotérique qu’au mode de vie du croyant dans son ensemble. C’est aussi le marqueur de la nouvelle fracture Est/Ouest, tant le mot, l’image qu’il véhicule et le courant qu’il symbolise sont fondamentaux pour les uns et redoutables pour les autres. En 2008, l’archevêque de Canterbury, primat de l’Église anglicane, provoquait ainsi un tollé en laissant entendre que le droit islamique pourrait contribuer au règlement de certains litiges financiers ou conjugaux ; et, lors des primaires républicaines, Newt Gringrich qualifia la charia de « menace mortelle pour la liberté ».

De nombreux éléments, dans Heaven on Earth, permettront de mieux comprendre le contexte de son évolution aux nombreux Occidentaux qui, au seul énoncé du mot charia, imaginent des châtiments d’un autre âge ou l’oppression des femmes ; bien moins nombreux sont, en revanche, les éléments susceptibles d’ébranler vraiment leurs préjugés. Sadakat Kadri, avocat londonien, présente son livre comme un « voyage », même s’il n’a exigé de lui que quelques mois à l’étranger et relève pour l’essentiel d’une visite en fauteuil des textes et de l’histoire dont la charia est le fruit. Pour des raisons qui seront précisées dans un instant, le lecteur bien inspiré éludera donc le prologue sous forme de reportage pour se plonger d’emblée dans l’histoire des textes au fondement de ce système à la fois religieux et juridique.

L’histoire en question a beau avoir l’air de commencer avec Mahomet, il n’en est rien. Kadri n’accorde guère d’attention à cette personnalité éminente, pour une raison simple. À la différence de certaines parties de l’Ancien Testament, le Coran, dicté par Allah au Prophète, n’est pas un vaste corpus d’interdits ; pas plus qu’il ne présente les actes et les paroles de Mahomet comme des lois inviolables. Ce n’est qu’un siècle après la mort du Prophète, et ensuite, que le droit islamique a commencé à prendre forme autour de différentes écoles de pensée.

Mais en minimisant l’apport du Prophète, l’auteur se prive d’une occasion de souligner l’importance cruciale de l’inflexion donnée par Mahomet et le Coran dans ce domaine. Une inflexion qui fait du contrat la clé des relations pacifiques ; qui place la coutume au-dessus de la loi dans la plupart des cas ; et qui érige la connaissance des relations sociales d’un homme – fondement de sa crédibilité – en élément central de toute enquête judiciaire.

Cette occasion manquée n’empêche toutefois pas Kadri de convaincre dès qu’il se lance dans l’analyse du processus de formalisation du droit en terre d’islam. Son exposé est l’une des meilleures synthèses jamais écrites à cet égard. L’auteur nous montre comment de grandes lignes se dégagent de l’étude d’innombrables régimes politiques et querelles savantes, avec leur content de scènes d’une effroyable brutalité et de théories juridiques subtiles : le droit n’a pas joué un rôle essentiel dans la centralisation des États musulmans ; la force des personnalités a été aussi cruciale dans le développement de la pensée juridique que dans l’ordonnancement des domaines politiques ou militaires ; et la charia est une parfaite illustration du proverbe musulman selon lequel trois choses sont sûres : la vie, la mort et le changement. Au fil de cette histoire, on comprend que l’autorité en terre d’islam doit revenir à l’homme dont l’éthos place l’individu au-dessus des institutions, et favorise l’éparpillement du pouvoir plutôt que sa consolidation sur le long terme. Mais quand il s’intéresse aux conflits et aux schémas de pensée dont l’écho se fait toujours entendre aujourd’hui, Kadri offre une analyse à la fois éclairante et trompeuse.

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Le style de l’auteur participe grandement à l’édification du lecteur. Son récit est émaillé d’anecdotes qui donnent une idée saisissante de l’histoire mouvementée du droit islamique. Qu’il s’agisse d’évoquer un tombeau du Caire du XIVe siècle célèbre pour guérir les chevaux constipés, la guerre d’enchères qu’on se livra pour le collier d’un saint censé tuer les poux, ou l’exigence que les soldats français se convertissent à l’islam avant d’entrer dans La Mecque, formulée par les Saoudiens lors du siège de la ville sainte en 1979 (2), Kadri ne s’écarte jamais de son propos : le droit islamique évolue en duo avec la politique de son époque. Parfois, c’est lui qui mène la danse, parfois il suit à grand-peine, mais, en tout état de cause, il s’adapte.

L’heure d’été, une invention impie

Cela étant, ce style même peut aisément induire en erreur le lecteur profane. Kadri adhère en effet sans réserve à la dichotomie fondatrice forgée par les orientalistes, qui prétend à l’existence d’un fossé entre la théorisation des oulémas et la façon dont le droit islamique est conçu par le commun des mortels. Mais il ne souligne pas que les procédures appliquées par la justice ont fort à voir avec les a priori ordinaires sur les relations humaines. Si les Occidentaux se croient doués pour débusquer les faits, les juges musulmans pensent exceller dans l’évaluation des personnes, et en prendre conscience permet de mieux comprendre la plupart des thèmes qui sous-tendent les écrits. La charia figure une attitude face à la loi qui ne se dévoile qu’à l’usage : elle n’existe pas uniquement dans les statuts et dans les textes.

Ce mélange de clarté et de mésinterprétation est encore plus manifeste quand l’auteur en vient à l’époque contemporaine. Se consacrant presque exclusivement aux affaires criminelles, Kadri entonne les refrains habituels : dans de nombreux pays musulmans, les lois prévoient des châtiments extravagants, les femmes en sont souvent les victimes désignées, et le fondamentalisme reprend à son compte les conceptions d’époques antérieures. Cela étant, une fois encore, l’auteur brille par son honnêteté : il prend bien soin de noter que nombre des peines les plus insensées sont rarement appliquées – par exemple, la lapidation pour adultère est attestée une seule fois dans l’histoire ottomane, et n’a jamais été appliquée au Pakistan à l’époque où le président Zia ul-Haq y avait restauré les châtiments islamiques les plus stricts. Une fois encore, les effets les plus hallucinants n’échappent pas à l’attention de l’auteur : on apprend qu’en 2002 le juriste égyptien Youssef Qaradhawi se demanda si une condamnée pouvait être envoyée à l’échafaud sans la compagnie d’un chaperon (3) ; que les mollahs pakistanais ont refusé de remonter leurs horloges, considérant le passage à l’heure d’été comme une innovation impie ; que la fornication impunie peut déclencher des tremblements de terre, si l’on en croit certains religieux ; et que les hôpitaux saoudiens pratiquent l’énucléation au nom du « œil pour œil » de la loi du talion.

Mais le livre de Kadri ne nous permet pas de saisir comment le droit islamique s’inscrit dans la vie quotidienne des musulmans. Il ne mentionne aucune des études menées par les spécialistes qui travaillent dans les tribunaux islamiques d’aujourd’hui ou sur les archives judiciaires ottomanes. À force de consacrer l’essentiel de son temps à converser avec quelques intellectuels et à lire les textes canoniques, il passe à côté de faits cruciaux. En voici quelques exemples.

Le droit contractuel est au cœur des relations sociales dans la plupart des pays musulmans. Revenant toujours à la carrière commerciale du Prophète et à la manière dont le Coran insiste sur le respect de ses engagements, sa pratique contemporaine produit quelques résultats stupéfiants : une clause d’un contrat peut prévaloir même sur une injonction coranique ; une bonne partie des modalités défavorables du régime matrimonial peuvent être amendées par les conditions inscrites dans le contrat de mariage d’une femme. De plus, les musulmans n’hésitent pas à recourir aux tribunaux, raison pour laquelle il est important de comprendre pourquoi les musulmanes gagnent la plupart du temps leurs procès dans le domaine des affaires familiales. Quiconque a travaillé dans un tribunal musulman ou vu des films iraniens comme Une séparation sait que, dans l’Iran postrévolutionnaire et ailleurs dans le monde musulman, les femmes sont tout sauf des victimes soumises face à des juges tyranniques, et que la loi ne favorise pas unilatéralement les hommes.

De même, la façon dont les avis (fatwas) des savants de l’islam sont réellement utilisés met en évidence la conception populaire de la charia. Les gens ont toujours sollicité l’opinion juridique des innombrables oulémas – dont la crédibilité dépend davantage du nombre de leurs disciples que de leur rang dans l’institution. Si, comme l’affirme à juste titre l’islamologue Malise Ruthven, la revendication essentielle des musulmans est la « justice » et non les « droits », alors il faut rappeler que justice ne signifie pas pour la plupart d’entre eux égalité mais équivalence, entendez le fait d’accorder à chacun ce qui est adapté à ses besoins et à sa personnalité. Observer cet impératif en action donne vie aux textes juridiques, et montre que le droit islamique a plus en commun avec les systèmes régis par la common law, où l’établissement des faits s’effectue au niveau local et où le changement vient d’en bas. En conséquence, la chaire, confortable mais en vérité pas plus influente, est supplantée par la décision créatrice prononcée depuis le siège du juge.

Sacs d’abats et crocodiles sacrés

Les autorités iraniennes peuvent à la fois vous proposer une opération pour changer de sexe et vous menacer de mort si vous n’acceptez pas cette proposition. Leurs homologues malaisiens peuvent tenter d’interdire aux non-musulmans de prononcer le nom d’Allah, et les Pakistanais exiger de tous les électeurs et demandeurs de passeport de rejeter par écrit l’idée de prophète tardif chère aux ahmadis (4). Et il reste assurément du chemin à faire pour que les femmes jouissent de toute la protection à laquelle elles peuvent prétendre au titre des droits de l’homme. Mais, aussi intelligent que soit le récit offert par Kadri de l’histoire du droit islamique telle qu’elle ressort des textes, un tableau plus nuancé apparaît quand on l’étudie comme une matière vivante. Et c’est la raison pour laquelle il est bon de sauter le prologue de l’auteur.

Kadri s’y concentre sur les situations où les musulmans attribuent des événements aux génies, comme si cela prouvait le caractère irrationnel du droit islamique et le traditionalisme immuable de cette civilisation. Sans jamais citer les études montrant que la référence aux génies permet généralement de disculper les femmes d’accusations (très contestables) d’adultère et d’éviter aux hommes des châtiments, puisque le délit est alors involontaire. Avec ses exemples de croyants offrant des sacs d’abats à des crocodiles sacrés ou auxquels on conseille d’éviter un arbre où un génie pourrait être pendu (en lieu et place de l’accusée, mais Kadri ne l’explique pas), il introduit des dissonances avec sa propre analyse nuancée de l’évolution juridique islamique et de la pratique pénale contemporaine. Les lecteurs qui commenceraient par ces exemples suggestifs pourraient aborder le livre munis de leurs malheureux préjugés intacts, sans jamais voir les bémols que Kadri apporte à ses propres observations, ni le fait que l’islam – et avec lui la charia – est ce que pensent et font les musulmans, et pas seulement ce qu’un texte ou des agissements insuffisamment analysés semblent montrer.

Le poète Archibald MacLeish aimait à dire qu’« il existe dans le monde deux sortes de personnes, les pures et les responsables ». Bien qu’il ait ainsi donné un certain brillant littéraire au vieil adage sur le mieux ennemi du bien, MacLeish se trompait peut-être. La pureté et la responsabilité ne sont pas forcément des idéaux absolus ni exclusifs l’un de l’autre, et le désir d’une justice à la recherche d’un équilibre entre eux n’est pas vain. Des millénaires d’interprétation rabbinique ont transformé la signification pratique et juridique d’un grand nombre de textes bibliques essentiels ; de même, la tonalité tempérée du Coran, ainsi que les concepts et les pratiques juridiques islamiques par lesquels il pénètre le quotidien des musulmans ont changé le sens de codes imprimés de longue date. Le droit enchâssé dans un système explicitement religieux ne ressemble pas plus à un distributeur automatique de jugements que dans les systèmes occidentaux laïcisés ; il rappelle plutôt une danse permanente avec de nombreux partenaires et différents rythmes, qu’il s’agisse de délits civils, de droit pénal ou d’affaires familiales.

 

Cet article est paru dans The American Interest en janvier-février 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

 

Notes

1| Les transsexuels ont été reconnus en Iran au début des années 1980, peu après la Révolution islamique, et autorisés par une fatwa de l’ayatollah Khomeiny à subir des opérations chirurgicales pour changer de sexe.

2| Le 20 novembre 1979, la Grande Mosquée de La Mecque est prise par des islamistes radicaux hostiles à la monarchie saoudienne. Après que la Garde nationale saoudienne eut été tenue en échec, les autorités ont appelé à la rescousse le GIGN français. Les gendarmes ont dû se soumettre à une rapide cérémonie de conversion à l’islam.

3| Youssef Qaradhawi est un ouléma d’origine égyptienne et de nationalité qatarie, membre des Frères musulmans et président de l’Union internationale des savants musulmans. Ses avis (il a notamment une émission sur Al-Jazira) sont extrêmement populaires dans l’ensemble du monde musulman. Son livre Le Licite et l’Illicite en Islam est un bestseller.

4| L’islam orthodoxe considère Mahomet comme le « sceau des prophètes ». La secte des ahmadis, mouvement réformiste musulman messianiste fondé par Mirza Ghulam Ahmad à la fin du XIXe siècle au Penjab, considère celui-ci comme un prophète. Le Parlement pakistanais a déclaré la secte « non musulmane » en 1974.

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Commentaire

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  1. Enila dit :

    Le seul problème qui ne trouve pas d’explication intellectuelle et rationnelle, c’est la soumission à la loi de Dieu. Sans préjugés.
    Ici, on est soumis à la loi du code civil et non à la loi de Dieu, et à la liberté d’être incroyant ou croyant en une religion souvent choisie; en terre d’Islam, ce n’est même pas imaginable.
    En contrepoint, je conseille la lecture d’Ayaan Hirsi Ali (femme somalienne musulmane réfugiée en Hollande, puis aux USA, à cause d’une fatwa lancée par sa famille contre elle) : Insoumise .

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