Tous des citoyens romains !

Tous des citoyens romains !

La réussite de Rome s’explique par sa conception radicalement ouverte de la citoyenneté.

Publié dans le magazine Books, février 2016.

©Debra Hurford Brown

Mary Beard détricote avec talent les idées reçue sur l'histoire romaine.

Mary Beard est bien connue outre-Manche. « À tel point qu’en 2013, lorsque le magazine The Oldie l’a élue pin-up de l’année, personne ne demanda de qui on parlait », rappelle Dwight Garner dans les colonnes du New York Times. Professeur d’histoire romaine à l’université de Cambridge, auteure d’une bonne quinzaine d’ouvrages, de séries très populaires sur l’histoire de l’Antiquité classique à la radio et à la télévision britannique et d’un blog aussi combatif qu’intelligent sur le site du Times Literary Supplement, Mary Beard est une vulgarisatrice hors pair, qui a l’art de transmettre son enthousiasme pour l’histoire romaine et d’amener les lecteurs à percer le mystère des textes anciens tout en détricotant au passage les idées reçues.

Son dernier ouvrage, qui remporte un étonnant succès aux États-Unis, ne fait pas exception. Intitulé SPQR, en référence à l’acronyme de la devise romaine Senatus populusque romanus (« le Sénat et le peuple romain »), il s’agit d’une imposante histoire de Rome, depuis sa fondation légendaire par Romulus jusqu’à l’édit de Caracalla, qui étendit, en 212, la citoyenneté à tous les habitants de l’empire.

« Toute histoire de Rome doit affronter la question de savoir comment les Romains – un peuple vivant dans des cabanes de bois sur les bords d’un fleuve boueux d’Italie, entourés de groupes rivaux au moins aussi prospères et cultivés – ont pu bâtir l’un des plus vastes empires de l’Antiquité, et parmi les plus longs de toute l’histoire mondiale, écrit l’historienne américaine Emily Wilson dans The Atlantic. La plupart des récits, y compris ceux des Romains eux-mêmes, ont mis l’accent sur les divisions internes qui ont mené l’empire au déclin et à la ruine, à l’instar du grand historien anglais du XVIIIe siècle Edward Gibbon. Mary Beard, elle, est bien plus intéressée par ce qui a fait la réussite de Rome. »

Bien sûr, sa prospérité reposait sur les butins, tributs et taxes prélevés sur les villes et peuples conquis, ainsi que sur la main-d’œuvre fournie par les esclaves non romains (au IIe siècle avant Jésus-Christ, on amenait dans la cité plus de 8 000 nouveaux esclaves chaque année). Mais les Romains n’étaient pas plus belliqueux que la plupart des autres civilisations de la Méditerranée antique. En revanche, « cette tribu italienne a ceci d’exceptionnel, selon Beard, qu’elle a su conjuguer à l’excellence militaire une conception radicalement ouverte de ce que c’était qu’être romain – allant jusqu’à étendre la romanitas à l’ensemble du monde méditerranéen. Pour elle, poursuit Wilson, l’idée qu’avaient les Romains d’eux-mêmes comme société métissée transparaît dans les légendes fondatrices qu’ils ont forgées ».

L’Énéide de Virgile célèbre le héros troyen qui fonda la cité – un étranger qui, même s’il tua quelques habitants du cru, unifia aussi les tribus en guerre. Et, sans minimiser la violence et l’horreur des histoires de Romulus et Rémus ou de l’enlèvement des Sabines, Mary Beard montre comment le viol de masse fut narré par les Romains eux-mêmes non seulement comme la preuve de la virtus et de l’agressivité romaines, mais aussi comme une façon de créer une société mélangée ». Les Romains furent ainsi les pionniers d’une conception révolutionnaire de la citoyenneté. « L’idée selon laquelle une personne pouvait être un citoyen, même partiel, d’un lieu où il n’avait jamais mis les pieds, était sans précédent », explique encore Emily Wilson. Tout comme celle d’avoir une double identité : romaine et sicilienne, romaine et grecque, romaine et hispanique, romaine et gauloise, romaine et anglaise, etc.

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