Turbulences
par Olivier Postel-Vinay

Turbulences

20417-b1711c Publié dans le magazine Books, juillet-août 2014. Par Olivier Postel-Vinay

« Cet enfant est d’une turbulence insupportable », lit-on dans le Littré, en 1877, cinq ans avant la loi Ferry rendant l’enseignement primaire obligatoire. « Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés. » Ça, c’est La Bruyère, deux siècles plus tôt, sous Louis XIV. « Les avis c’est comme les trous du cul, chacun le sien ! » dit l’un des petits héros intenables de La Guerre des boutons, le roman de Louis Pergaud (1912). En 1962 paraît le film du même nom, qui enchante les foules. Par un curieux hasard, c’est aussi le moment où, aux États-Unis, un médicament encore inconnu, la Ritaline, produite par le suisse Ciba-Geigy (aujourd’hui Novartis), commence à être prescrit aux plus turbulents. Aujourd’hui, 11 % des enfants américains ont été diagnostiqués atteints d’une maladie « découverte » dans les années 1960, justement, mais baptisée de son nom actuel vingt ans plus tard : le « déficit d’attention avec hyperactivité » (ou sans hyperactivité, d’ailleurs). Et plus de 6 % sont sous Ritaline ou autre stimulant. Les filles étant beaucoup plus raisonnables, ces 6 % masquent le fait que plus de 10 % des garçons américains sont désormais assagis par des médicaments du cerveau. Des produits comparables aux amphétamines administrées aux soldats pour tenir le coup, sauf que désormais la recommandation des fabricants et des psychiatres américains est de les donner à vie. Un problème d’enfants, ou un problème de société ?

Beaucoup de garçons peinent à s’adapter à la normalité du cadre scolaire, et certains d’entre eux souffrent d’une inadaptation plus marquée que d’autres, nécessitant une prise en charge. Mais il n’est pas crédible que deux à trois enfants par classe doivent être mis sous psychotropes.

Des protestations montent pour dénoncer une dérive sociétale de la pire espèce, dans laquelle sont entraînés parents, professeurs et psys, autorités sanitaires et scolaires, le plus souvent sans qu’ils aient conscience des manœuvres de l’industrie pharmaceutique en ce sens. Avec pour effet supplémentaire de déresponsabiliser les enfants eux-mêmes. À vie.

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