L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Aux origines du roman

Ils sont le grand non-dit culturel de l’Antiquité, leurs auteurs restent mystérieux, le mièvre y côtoie le scabreux et le sublime. Mais ils ont posé les bases d’un genre promis à un bel avenir. Les romans grecs et latins sont à (re)découvrir dans un nouveau et remarquable recueil.

 


©Produzioni Europee Association

Le Satyricon, porté à l'écran par FEllini (1969). Pétrone est le seul auteur antique à mettre en scène des personnages de basse condition et à les faire parler longuement dans leur propre langage familier, voire fautif.

Le roman est né « un mardi après-midi de juillet », au Ier siècle de notre ère. Ce fut, à l’instar de l’alphabet mille et quelques années plus tôt, une invention unique, due à un homme bien précis. Chariton d’Aphrodisias en l’occurrence. Sauf que, bien entendu, elle eut peut-être lieu un mercredi et que Chariton – si c’était bien son nom et s’il ne fut pas précédé par d’autres écrivains dont les œuvres ont disparu – préférait peut-être écrire le matin… La thèse d’un « premier roman délibérément entrepris et rédigé par un seul auteur » remonte aux années 1960. On la doit à l’universitaire américain Ben E. Perry, qui, de toute évidence, avait le sens de la formule. Au-delà de son caractère provocateur, elle illustre, comme les polémiques qu’elle n’a cessé de susciter depuis, la difficulté d’aborder les origines d’un genre littéraire, aujourd’hui archidominant, mais qui pendant des siècles dut se passer de nom. Le roman n’a pas eu son Aristote. Bien que fils de l’Antiquité, il était irréductible à ses catégories littéraires. « Écrits par des auteurs souvent mystérieux, lus par un public qui n’en a laissé aucun commentaire, les “romans” se sont développés en marge du paysage littéraire ancien », notent Romain Brethes et Jean-Philippe Guez dans leur introduction générale au remarquable recueil de « romans grecs et latins » qui vient de paraître aux Belles Lettres – le premier du genre depuis un demi-siècle, et le plus complet. Très peu de ces textes ont survécu au grand naufrage de la littérature gréco-latine. Les 1 200 pages du recueil des Belles Lettres les rassemblent à peu près tous (ont été exclus les fragments et des œuvres comme le Roman d’Alexandre ou les Histoires vraies de Lucien, « remarquables », mais « relevant d’autres traditions »). Au total, cinq « romans grecs » et deux « romans latins » – désignation qui ne manque pas de sel puisque le terme de « roman », né au Moyen Âge, servait alors à distinguer les œuvres écrites en langue vulgaire (« romane ») de celles qui l’étaient en latin. C’est peu, et notre regard sur le genre subit de ce fait un biais inévitable. Nous pourrions en déduire par exemple que le roman constitue le seul domaine où les Romains ont joui d’une réelle supériorité intellectuelle sur les Grecs. Le Satyricon de Pétrone et Les Métamorphoses d’Apulée sont deux incontestables chefs-d’œuvre, pleins de verve, d’invention, de variété, de drôlerie, d’une saveur unique (Flaubert confiera dans une lettre à Louise Colet, à propos du second : « Ça sent l’encens et l’urine, la bestialité s’y marie au mysticisme. » Ce qui, sous sa plume, était un grand compliment). On ne saurait en dire autant des Éphésiaques de Xénophon d’Éphèse – texte franchement indigent. Même le délicat Daphnis et Chloé de Longus, même les flamboyants Éthiopiques d’Héliodore souffrent de leur intrigue et de leurs personnages souvent mièvres et stéréotypés. Tous les romans grecs qui nous sont parvenus suivent un même modèle, posé une bonne fois pour toutes par le premier d’entre eux, Callirhoé de Chariton : deux jeunes gens doués d’à peu près toutes les qualités, riches et bien nés, mais surtout d’une incomparable beauté, tombent amoureux l’un de l’autre. La jalousie d’un tiers, un malentendu, leur naïveté ou tout simplement la malchance les séparent, leur font vivre une série d’aventures rocambolesques, subir diverses épreuves, avant qu’enfin ils se retrouvent et puissent jouir sereinement de leur amour. Les pirates, les bandits, les prédateurs sexuels (hommes comme femmes) sont des figures attendues, les naufrages et les fausses morts, des passages obligés. Ainsi, l’héroïne éponyme du roman de Chariton est enterrée vivante par son mari Chairéas (qui croit l’avoir tuée par accident), sauvée par des pilleurs de tombes qui vont la vendre à l’autre bout de la Méditerranée, contrainte par les circonstances d’épouser un autre homme, et bientôt conduite à Babylone, où le Roi des rois s’éprend d’elle (comme à peu près tous les hommes du roman, à vrai dire). Son Chairéas (revenu de sa méprise) devra endurer toutes sortes d’avanies, dont l’esclavage, et finalement prendre la tête d’une rébellion armée contre le puissant monarque perse avant de la recouvrer. Tout cela peut sembler extravagant. Par rapport aux romans postérieurs, c’est un long fleuve tranquille. Après Chariton prévaut en effet une logique de la surenchère : sur un canevas très proche, ses émules ajoutent encore des péripéties, amplifient ou modifient subtilement celles qu’ils reprennent. Ce n’est pas une règle absolue, bien sûr : Les Éphésiaques, dont l’auteur, un certain Xénophon d’Éphèse, semble bien avoir lu Callirhoé, n’en proposent qu’une imitation affadie et rachitique. On a d’ailleurs longtemps cru que ce texte était le résumé d’un roman plus développé. Un Achille Tatius, en revanche, dont le Leucippé et Clitophon date du IIe siècle, joue magistralement avec les attentes du lecteur. Le début du livre III d
e son roman constitue sans doute la plus prodigieuse scène de tempête de la littérature antique – un morceau de bravoure s’étendant sur trois pages entières, qui éclipse toutes les séquences équivalentes écrites par ses prédécesseurs. Mais ce n’est qu’une mise en bouche. Peu après, l’héroïne est éventrée et ses entrailles sont dévorées par une bande de brigands sous les yeux du héros et narrateur. Problème : nous ne sommes qu’au tiers de l’ouvrage. La voilà donc qui ressuscite quelques pages plus loin : l’épée qui l’avait frappée était une épée de théâtre, le sang et les viscères ceux d’animaux, dissimulés sous sa robe… Répit de courte durée : à la moitié du roman, capturée de nouveau (par des pirates cette fois), elle est décapitée. Le héros, derechef témoin impuissant de la scène et qui a récupéré le corps, ne peut plus douter de sa mort. Nous laissons deviner au lecteur qui, quelques paragraphes plus loin, reparaîtra malgré tout, réduite en esclavage, le crâne tondu, mais bien vivante et presque aussi belle qu’auparavant… Dans le Times Literary Supplement, Nick Loxe estime que ces techniques narratives furent favorisées par la diffusion à la même époque d’un outil qui révolutionna la lecture : le codex, qui, contrairement aux rouleaux, permettait de « revenir en arrière » facilement. Le lecteur avait donc tout loisir d’aller vérifier qu’il n’avait pas mal lu et constater qu’« une partie de l’astuce réside dans le choix des mots du narrateur et dans ce qu’il ne dit pas, parce qu’il ne le voit pas ». Bien que les cinq romans grecs à nous être parvenus ne constituent qu’une infime partie de tous ceux qu’a produits l’Antiquité, ils suffisent à laisser discerner un progrès réel au fil des siècles. Lire à la suite Chariton, Xénophon d’Éphèse, Achille Tatius, Longus et Héliodore, c’est voir un art singulier prendre peu à peu forme, se doter d’outils narratifs inédits, acquérir bon an mal an une complexité croissante. Daphnis et Chloé peut sembler plus sage que les ouvrages qui le précèdent : pas de grandes traversées à travers la Méditerranée, toute l’intrigue est circonscrite à l’île de Lesbos. Mais c’est que les péripéties y comptent moins que le cheminement psychologique des héros, les tout premiers personnages romanesques à bénéficier d’une véritable intériorité. La dimension réflexive de l’ouvrage atteint un degré de sophistication inégalé, et Goethe y verra à juste titre « un sommet d’intelligence, d’art et de bon goût ». Après Daphnis et Chloé, en raison des aléas de la conservation des manuscrits et des papyrus, le roman disparaît pour plusieurs siècles. Quand il resurgit, avec Les Éthiopiques, à l’issue de cette longue éclipse, il est transfiguré : fini la linéarité qui prévalait jusqu’alors. Héliodore maîtrise avec brio une série de procédés qu’Achille Tatius n’avait fait qu’esquisser : le jeu sur les points de vue et la focalisation, en particulier. C’est l’apothéose de l’art romanesque hellénique. « Contrairement aux autres romans grecs conservés, qui présentent les protagonistes dès les premières pages, les Éthiopiques s’ouvrent sur une scène mystérieuse qui plonge le lecteur au cœur de l’action et crée une tension immédiate », note Dimitri Kasprzyk dans sa présentation. Imaginez donc : une bande de brigands du delta du Nil découvre un navire « vidé de son équipage, mais rempli de sa cargaison ». Tout autour, le rivage est « jonché de corps, des gens récemment massacrés, les uns bel et bien morts, d’autres à moitié en vie ». Parmi eux, au milieu des restes d’un festin qui de toute évidence a mal tourné, parmi les « tables encore chargées de mets », la plus belle jeune fille qu’on puisse imaginer, un carquois à l’épaule, un arc sous le bras, contemplant un jeune homme tout aussi beau, mais blessé, gisant devant elle… On ne découvrira que peu à peu de qui il s’agit et comment ils sont arrivés là. Une telle ouverture frappe par sa virtuosité, mais aussi par son audace toute moderne. Et la suite est à l’avenant : Les Éthiopiques est le premier roman à faire mourir bien avant le dénouement l’un de ses personnages les plus importants et attachants. Comme le remarque Kasprzyk, « c’est un peu comme si Jean Valjean mourait avant d’avoir sauvé Cosette ». Rien d’étonnant à ce que cet ouvrage ait séduit l’Europe quand il y fut redécouvert à la Renaissance. Il eut la chance d’être mis en français (moyennant quelques passages censurés) par le plus grand traducteur du XVIe siècle, Jacques Amyot. Il inspira à Cervantès son ultime chef-d’œuvre, Les Travaux de Persille et Sigismonde. Par la suite, le jeune Racine qui, lui, le lisait en grec, s’en éprit au point de s’attirer l’ire de ses maîtres jansénistes : ils le lui confisquèrent et le jetèrent au feu. Il le racheta. Nouvelle confiscation, nouvel achat. Mais cette fois, le futur auteur de Bajazet (dont l’intrigue ressemble fort à l’un des épisodes des Éthiopiques) prit soin de l’apprendre par cœur. Tous ces romans grecs finissent bien et ces happy ends, où les bons triomphent et les méchants sont punis ou se repentent, furent sans doute l’une des conditions de leur survie. Beaucoup nous ont été transmis via Byzance, où leur dimension morale était appréciée. Et qui voulait y voir un message allégorique préfigurant les valeurs du christianisme. On imagina d’ailleurs que certains de leurs auteurs (dont Héliodore) s’étaient convertis à la religion nouvelle – et étaient même devenus évêques ! Une appropriation moins absurde qu’il y paraît. Les romans grecs se font l’écho d’un basculement idéologique majeur de l’Antiquité tardive. S’y reflète l’émergence de valeurs nouvelles que l’on a eu tendance à attribuer au christianisme, mais qui, comme l’a montré notamment Paul Veyne, lui sont antérieures : le culte de la chasteté, en premier lieu. Entre Chariton et Héliodore, l’évolution est spectaculaire. L’héroïne du premier se retrouve à un moment donné mariée à deux hommes en même temps. Une situation inimaginable par la suite. Dès Achille Tatius et Longus, les deux héros ne sont pas mariés au départ et tentent de rester chastes l’un pour l’autre durant tout le roman. On notera que la femme y réussit mieux que l’homme. Mais, dans Les Éthiopiques, ce n’est plus le cas : la chasteté est devenue réciproque et surtout revendiquée avec une force sans précédent. A contrario, s’il ne reste du Satyricon que des fragments plus ou moins longs, c’est peut-être en raison de son immoralité, qui tranche avec cet idéalisme du roman grec et l’a transformé en une victime toute désignée de la censure médiévale. Nous ne disposons que d’une minuscule portion de ce qui, selon Erich Segal dans le Times Literary Supplement, « pourrait avoir représenté la moitié de Guerre et Paix ». Ces lambeaux suffisent néanmoins à faire du Satyricon une œuvre irremplaçable : « De toute la littérature latine qui nous est parvenue, Pétrone est le seul auteur à mettre en scène d’une façon qui ne soit pas superficielle des personnages issus d’un milieu social jamais représenté en dehors de la comédie ou de la satire, et à les faire parler longuement dans leur propre langage familier, voire fautif », résume Liza Méry dans la présentation qui précède sa traduction, la première à faire vraiment justice à la langue truculente de Pétrone. Longtemps, ce statut d’exception littéraire a rehaussé le prestige d’une littérature latine qui, dans l’ensemble, faisait pâle figure par rapport à sa grande sœur grecque. Le Satyricon, sa variété unique et son mauvais goût élevé au rang de grand art, sa façon de tordre le cou aux grands principes du roman grec (la fidélité hétérosexuelle en particulier) et de ne reculer devant aucun tabou étaient considérés comme une prouesse typiquement latine. Pas de chance : la découverte d’un ensemble de papyrus et leur déchiffrement, dans les années 1970, révélèrent que Pétrone avait eu des prédécesseurs grecs. Reste qu’il a sans doute porté à son sommet le genre dont il a hérité. L’identité de cet auteur de génie a donné lieu à d’infinis débats. Beaucoup ont voulu voir en lui l’un des proches de Néron. Certains ont imaginé, en se fondant sur un passage des Annales de Tacite, qu’il avait dicté son chef-d’œuvre tout en se vidant tranquillement de son sang après que l’empereur lui eut demandé de se suicider. Hypothèse peu vraisemblable, mais qui souligne en creux la terrible pénurie d’informations concernant tous ces romanciers anciens. À ce titre, Apulée est une heureuse exception. Il fut l’un des hommes les plus célèbres de son temps. On érigea des statues en son honneur et deux portraits de lui nous sont parvenus. Originaire d’Afrique du Nord, philosophe touche-à-tout, rhéteur, il fit à travers l’Empire des tournées de conférences qui attiraient les foules. Un procès pour magie lui fut intenté (une affaire sérieuse : il encourait la peine de mort), mais notre « Cagliostro de l’ère antonine » (selon Danielle Van Mal-Maeder dans sa présentation) fut acquitté. Ses Métamorphoses – dans lesquelles un jeune Grec trop curieux est transformé en âne et devra endurer bien des épreuves (dont l’accouplement avec une zoophile lubrique) avant de recouvrer forme humaine – sont l’unique roman latin à nous être parvenu en intégralité. Il donnait « des vertiges et des éblouissements » à Flaubert, qui appréciait la manière dont les registres y étaient mélangés : au sein d’un récit foisonnant, diverses histoires s’imbriquent et le scabreux côtoie le sublime. Des sorcières peuvent uriner sur le visage d’un personnage, tandis qu’un peu plus loin on nous raconte le conte d’Amour et de Psyché, qui a inspiré les peintres les plus délicats. Au début des Métamorphoses, Apulée met en garde son lecteur : « Attention, tu vas bien t’amuser. » Cet avertissement, comme le notent Romain Brethes et Jean-Philippe Guez, pourrait tout à fait s’appliquer à l’ensemble de leur épatant recueil de romans grecs et latins.   — Cet article a été écrit pour Books.  
LE LIVRE
LE LIVRE

Romans grecs et latins de Romain Brethes et Jean-Philippe Guez, Les Belles Lettres, 2016

SUR LE MÊME THÈME

En librairie Accusé Chaïm, levez-vous !
En librairie Loup y es-tu ?
En librairie Dix ans de perdus

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.