Ces investisseurs qui ont joué la crise
par Michiko Kakutani

Ces investisseurs qui ont joué la crise

Imperméables au panurgisme de leurs collègues, ils sont quelques-uns à avoir très tôt pressenti ce qui allait se passer. Avec un parfait cynisme, ils ont fait fortune en pariant sur l’effondrement des valeurs. Un portrait en creux de la communauté financière.

Publié dans le magazine Books, septembre 2010. Par Michiko Kakutani
La crise financière mondiale de 2008, qui pourrait provoquer au total plusieurs milliers de milliards de dollars de pertes selon les économistes, et qui a déjà coûté des milliards de dollars aux contribuables américains en plans de sauvetage sur fonds publics, n’a pas été déclenchée par la guerre ou la récession mais par une machine financière folle, créée par l’homme, fondée sur des modèles mathématiques erronés que la plupart des cadres de la finance ne comprenaient pas eux-mêmes. Sans autre souci que le profit immédiat, les grandes compagnies de Wall Street ont transformé les crédits hypothécaires à risque (subprime mortgages) – à risque car accordés à des ménages à faible revenu ou avec un passif d’endettement et d’insolvabilité – en produits financiers toxiques, sur lesquels elles ont fait fortune en les recyclant et en les revendant, le tout avec la complicité des agences de notation chargées précisément de contrôler les risques. La folie de ces opérations sur les produits dérivés de titres hypothécaires, fondées sur le surendettement, s’est poursuivie alors que la sécurité des crédits était de plus en plus manifestement douteuse et l’éclatement de la bulle immobilière américaine de plus en plus probable.   Vénalité et bêtise d’un système Le danger manifeste que représentait ce fragile édifice élevé sur le socle instable des crédits hypothécaires à risque n’a pas été vu par les directeurs des plus grandes banques américaines. Ni par les organismes de régulation gouvernementaux, les hauts fonctionnaires du ministère des Finances (Treasury) ou la Réserve fédérale (Fed). Ceux qui l’ont vu, en revanche, ce sont quelques rares investisseurs, effarés par la folie du dispositif, qui ont utilisé leur clairvoyance pour faire fortune sur l’effondrement du système financier. C’est leur histoire que Michael Lewis raconte dans The Big Short. Personne n’écrit sur l’argent et la finance avec autant de virtuosité narrative que Lewis, l’auteur de « Poker menteur », portrait désormais classique du Wall Street des années 1980. Plutôt que de proposer une vue d’ensemble de la crise financière, ce nouveau livre très amusant se contente d’ouvrir une petite lucarne sur le désastre en racontant l’histoire de quelques marginaux bien informés qui surent tirer profit de leur conviction absolue que le système était pourri. Ce faisant, Lewis rencontre le même problème que le reporter du Wall Street Journal Gregory Zuckerman dans The Greatest Trade Ever, son récent livre sur John Paulson, un dirigeant de hedge fund qui a gagné 15 milliards de dollars en 2007 en « shortant » la bulle immobilière (voir ci-contre : « Vous avez dit short ? ») : le lecteur se retrouve en position d’admirer des gens qui, s’ils sont en effet plus intelligents et plus clairvoyants que ceux par qui la catastrophe est advenue en premier lieu, ont tout de même essayé de s’enrichir (ont vu une rare opportunité de s’enrichir, comme le dit l’un d’eux) en pariant contre la santé de notre système financier. Mais Lewis utilise très habilement ces histoires pour exposer la vénalité, la bêtise et les hypocrisies d’une structure à qui semble manquer la surveillance des adultes, un système…
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