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Un congé payé ?! Si, c’est possible…


photo Léon van Dievoet, août 1936

Les valises sont bouclées, l’itinéraire révisé et les lunettes de soleil sur le nez, c’est l’heure de partir en vacances. A cette même période en 1936, les accords de Matignon, instituant entre autres les congés payés, sont signés depuis quelques semaines. Parmi les premiers bénéficiaires des ouvriers des usines textiles de Roubaix et Tourcoing. Ils se sont vu octroyer deux semaines de repos presque de but en blanc. Le journaliste Jean Mareze raconte dans Paris-Soir du 27 juillet 1936, leur surprise, leur joie et leurs projets tout simples : ranger sa maison, rendre visite à sa famille, aller à la mer…

 

 

A la sortie de l’usine, ils faisaient plaisir à voir. Tout le monde a assisté à une sortie d’usine. Que ce soit à Roubaix, à Paris, à Lyon ou à Marseille, le tableau ne varie que dans les détails. Les jeunes gens passent les premiers enfourchent leur vélo et pèsent sur les pédales pour s’éloigner au plus vite de l’atelier où huit heures d’affilée ils ont durement peiné. Les hommes les suivent, puis viennent les femmes qui portent le cabas. Les dactylos les manutentionnaires, fraîchement repoudrées leur emboîtent le pas. Les vieux ferment la marche sans hâte. Ils gagnent la rue tout en roulant des cigarettes avec des gestes rituels. Oui, c’est un spectacle toujours semblable à lui-même et l’on a le droit de dire qu’il n’engendre point, à l’ordinaire, de la gaieté. C’est pour cela qu’hier, à une heure de l’après-midi lorsque les sirènes hurlèrent pour annoncer dans chaque usine de textile la fin du travail de la première équipe, la soudaine et joyeuse animation qui s’empara de la ville m’enchanta. Un peu partout, les vastes porches lâchaient sur le pavé de la foule anonyme et bruyante. Tous paraissaient d’agréable humeur. Certains sifflaient, d’autres souriaient aux anges.

Pour la première fois les ouvriers du textile partaient en vacances. Tout le monde en vacances !

J’étais, la veille au soir, arrivé à Roubaix à la nuit tombante. Il pleuvait des gouttes larges, écrasées sur le sol avec un bruit mou. Les rues demeuraient vides, silencieuses mais dans les maisons, ces maisons du Nord en briques basses, identiques, la lumière brillait derrière les volets. Çà et là, par une persienne entrebâillée, on entrevoyait un singulier remue-ménage : des gens ficelaient des paquets, bouclaient des valises, clouaient des caisses. Dans la vaste agglomération qui se prolonge en ligne droite jusqu’à Tourcoing, des milliers d’ouvriers achevaient leurs préparatifs de départ. C’était la conséquence directe de la loi du 20 juin instituant pour toutes les classes de travailleurs des congés payés. D’un commun accord les industriels du textile avaient dans tout le Nord décidé de fermer leurs usines pendant deux semaines. Ils échappaient ainsi aux inconvénients du système de roulement et contentaient, d’un coup, tout le monde. De plus, il avait été entendu qu’on paierait d’avance ces jours de repos. Ce qui se solda au total par une dépense d’une quarantaine de millions.

—C’est dire que beaucoup d’ouvriers se voient aujourd’hui à la tête d’une somme assez ronde, comme ils n’en avaient jamais encore possédé, m’expliqua-t-on. Ces braves gens n’ont guère l’habitude ni les moyens de faire des économies. Or on leur a payé leur semaine passée plus deux autres. Les voilà presque riches… Le plus curieux c’est que lorsqu’ils déposèrent leur cahier de revendications, au moment de l’occupation des usines beaucoup avaient oublié de mentionner les vacances payées. Ils n’y pensaient pas. Ce n’est que tout récemment qu’ils ont réalisé la chose. Ils ont compris que, pour la première fois, ils allaient pouvoir se croiser les bras du 26 juillet au 9 août et toucher quand même leur salaire. L’enthousiasme s’est emparé d’eux et chacun s’est mis à faire des projets. Bien entendu ceux qui comptent partir s’en iront en Belgique à cause naturellement de la dévaluation. »

Il n’y avait évidemment, rien à répondre. Aussi bien la municipalité de Roubaix, que dirige M Lebas, l’actuel ministre du Travail, s’était-elle inquiétée de cette perspective et du tort qu’un pareil exode allait causer au petit commerce local. Les doléances des détaillants l’avaient émue. Pour eux, c’était une perte sèche Aussi s’était-on empressé d’établir un programme de réjouissances populaires afin de retenir dans la ville les ouvriers en vacances

—Concerts concours de pêche réunions sportives nous avons fait ce que nous avons pu, me confia le secrétaire de la mairie.

Et il ajouta :

—Malheureusement, nous avons été pris de court.

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Or l’enquête à laquelle je me suis livré hier m’a permis d’établir que si beaucoup de travailleurs ont décidé de ne point partir en villégiature, ce n’est pas seulement dans le but de prendre leur part des distractions municipales.

—Je resterai chez moi à faire mon ménage, m’ont assuré beaucoup de femmes.

Autrement dit, les bonnes ménagères -et quelle Flamande ne l’est pas -se disposent à nettoyer leurs maisons de fond en comble. Pendant ce temps le mari achètera des pots de peinture, des rouleaux de papiers peints, des planches. du linoléum, et se mettra de son côté à la besogne.

D’autres m’ont dit :

—Moi je vais à la campagne du côté de Courtrai rejoindre mon petit garçon qui est aux colonies de vacances.

—Moi, Je pars pour la Bretagne conduire ma fille qui est marraine d’un de mes neveux.

Mais toutes m’ont affirmé que leur déplacement ne durerait point jusqu’au 9 août

—On s’en va pour une semaine, peut-être moins, pensez qu’il y a à faire chez nous.

Du côté des hommes on se montre plus décidé :

—Nous partons en bande, en vélo, visiter les Ardennes m’a dit un jeune gars aux longs muscles d’athlète.

—Nous, nous ferons du camping, m’a conté un autre, les yeux brillants de joie.

Un vieil ouvrier aux manières douces polies, m’a affirmé :

—N’est-ce pas, les vacances, je n’y croyais pas… Quand j’en ai été sûr, ça m’a fait l’effet d’une bombe qui aurait éclaté dans ma cuisine. Je n’ai rien osé combiner, c’était trop vite. Aussi, cette année, je reste chez nous. Mais cent projets…

Et il esquissa d’un geste immense, les merveilles d’une future villégiature.

Ainsi tout le jour, de Roubaix à Tourcoing, de Tourcoing à Roubaix je me suis promené interrogeant l’un et l’autre au hasard des rencontres, dans une atmosphère de détente, de plaisir qui réchauffait le cœur. D’une manière générale les jeunes ménages dont le mari et la femme travaillent tous deux les filles, les garçons, seuls se préparent à partir pour effectuer en bord de mer ou à la campagne un séjour admirable. Les autres également se disposent à s’éloigner mais pour une durée limitée. Tous partagent d’ailleurs la même et bien compréhensible allégresse. Qu’on y songe : ils ne s’étaient encore jamais reposés avec la certitude de gagner tout de même leur pain !

—Les vacances ! Nous sommes en vacances !

Des groupes entiers répétaient ces mots pour se pénétrer de leur plaisante réalité. Les estaminets, les bars s’emplirent. Sur la grand’place de Tourcoing la ducasse fut envahie par une cohue formidable qui entourait les manèges, emplissait les gradins du cirque et béait d’admiration devant les loteries.

C’est là que je devais revoir le vieil ouvrier aux manières polies que j’avais rencontré l’après-midi. Il se promenait avec sa femme et ses quatre enfants. Un sourire plein épanouissait sa bonne figure. Il me reconnut me tendit la main et, débordant de joie, ne put s’empêcher de me dire :

—Ah monsieur quinze jours. C’est tellement beau que je crois rêver. Tenez, il me semble que c’est comme si c’était un rêve. Mais un rêve d’accord avec mes patrons.

LE LIVRE
LE LIVRE

Paris-Soir de Eugène Merle, 1923-1943

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