Et le Mont-Blanc inventa l’homme moderne
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Et le Mont-Blanc inventa l’homme moderne

Écrit par La rédaction de Books publié le 19 février 2016

Marquard Wocher 1790

La conquête du Mont-Blanc au XVIIIe siècle ne répond pas aux clichés de l’alpinisme actuel. Ce n’est pas une histoire d’hommes sportifs à la recherche de la performance et du dépassement de soi. L’ascension de Paccard et Balma est pourtant fondamentalement moderne. Sur les pentes du toit de l’Europe, ils ont vu se refléter la naissance de l’individu, de la souveraineté populaire et des loisirs, assure Adam Thorpe dans cet article du Times Literary Supplement traduit par Books en janvier 2014.

Le 8 août 1786, deux hommes atteignirent le point culminant de l’Europe, aussi à leurs yeux le sommet du monde. Tous deux venaient de Chamonix, dont les toitures s’offraient en un spectacle rustique et hors du temps, tout en bas, dans la vallée. Michel-Gabriel Paccard était le médecin à la page de la bourgade; Jacques Balmat, fermier et chasseur de chamois, arrondissait aussi ses fins de mois en allant chercher des cristaux. Pendant des décennies, la montagne en question, haute de près de cinq kilomètres, avait été célébrée pour ses glaciers, pas pour son éminence enneigée. Jusque dans les années 1970, Chamonix avait attiré bien peu de visiteurs. Seuls les chasseurs osaient s’aventurer sur les hauteurs de ces massifs immenses, dont les pics étaient sagement abandonnés aux fantômes et aux dragons – forme poétique que prenait autrefois la vigilance en matière de santé et de sécurité.

En 1741, le jeune Britannique William Windham, sur la route de son « grand tour (1) », avait pris la tête d’une expédition grand-guignolesque dans les glaciers savoyards et publié avec son compagnon de voyage Pierre Martel une brochure qui baptise « mont Blanc » le point présumé le plus élevé. Ainsi fut « découverte » la montagne – et c’est l’une des nombreuses hypothèses que Peter Hansen dissèque avec jubilation dans son analyse complexe et savante des « modernités multiples (2) », considérées au prisme de l’alpinisme.

Le mythe de la fondation et l’affirmation de la volonté individuelle sont deux éléments constitutifs de l’esprit moderne, illustré dès 1336 par Pétrarque lors de son ascension du mont Ventoux. Cessant d’admirer la vue pour ouvrir au hasard son exemplaire des Confessions de saint Augustin, le poète tomba sur cet avertissement : « Et les hommes s’en vont admirer les hautes montagnes… et passent à côté d’eux-mêmes. » Il se hâta de redescendre, convaincu de la supériorité des paysages intérieurs. Cinq siècles plus tard, Jacob Burckhardt faisait de cet épisode provençal l’acte de naissance de l’« homme moderne » introspectif, l’inauguration d’une nouvelle ère.

Bien sûr, cette quête des premières fois est moderne en elle-même ; et la transformation de l’ascension de Pétrarque en date charnière coïncida avec l’essor de l’alpinisme moderne, souligne Hansen. Ce dernier l’affirme dès les premières pages : les sommets sont des « postes d’observation privilégiés pour voir l’invention du moi s’enchevêtrer avec celle de l’État et de la montagne, composant ainsi de véritables nœuds temporels ». Hansen emprunte le concept de nœud temporel, c’est-à-dire de temporalités multiples coagulées en un moment unique, à l’historien bengali Dipesh Chakrabarty, dont le livre Provincialiser l’Europe (3) n’est peut-être pas suffisamment crédité ici. Le concept de provincialisation irrigue pourtant la démarche de Hansen, quand il déplace les généralités romantiques de l’histoire de l’alpinisme au niveau du particulier, du contingent et du local. Le simple fait de risquer sa vie sur les pentes du Mont-Blanc (depuis que le célèbre géologue Horace-Bénédict de Saussure avait offert une prime à ceux qui parviendraient au sommet, tout en jugeant l’exploit impossible) devient emberlificoté dans les histoires locales, à commencer par les luttes pour la liberté et la souveraineté de la région. Paccard, Balmat et les autres sont partie prenante d’une dynamique, d’un continuum où les commencements qu’affectionne tant la modernité s’insèrent, bien au-delà de la réussite individuelle et de l’héroïsme solitaire, dans un courant historique qui les dépasse.

Il ne s’agit pas de nier le courage et l’énergie extraordinaires déployés par ces deux hommes et leurs épigones, énergie qui devait bientôt essaimer en tout point du globe suffisamment à pic. Aujourd’hui encore, ce Mont-Blanc qu’on appelait autrefois « mont maudit » prélève chaque année sa dîme fatale sur quelques-unes des 20 000 personnes qui partent à l’assaut de ses flancs. En 2012, une seule avalanche, non loin du sommet, emporta vingt et un grimpeurs aguerris, dont neuf moururent. Le problème, ces derniers temps, est la très moderne question de la surfréquentation, bien que l’amateurisme soit aussi en jeu.

Nous voilà décidément bien loin de l’Itinera Alpina de Johann Scheuchzer (1708), qui n’a pas seulement inventorié les dragons des Alpes suisses ; ce fut peut-être le premier exemple d’esthétique du sublime, où la contemplation de la montagne donne lieu à un effroi mêlé de fascination. Le savant s’intéressait bien plus à la collecte de spécimens qu’à la « position de surplomb » dont parle Hansen à plusieurs reprises – cette position de Dieu « désagréable » à atteindre, selon le mot du naturaliste. L’auteur analyse avec soin l’évolution intellectuelle qui fit tomber cette réserve. Dans Julie, le roman alpin à succès signé Rousseau et paru en 1761, les hauteurs de l’émotion rivalisent avec la gloire visiblement divine des montagnes. Mais c’est la politique, selon Hansen, qui poussa les hommes vers le premier sommet, d’où « le panorama… embrassé depuis un unique point de vue » reflétait la lutte, dans la Genève de l’époque, pour la souveraineté populaire.

L’œil de Dieu

Si les passages du livre sur l’histoire politique de la Savoie sont un peu raides, l’auteur s’interdisant la moindre digression pittoresque, l’ensemble ne pourrait s’en passer. C’est toutefois avec un certain soulagement qu’on rencontre enfin un agitateur politique du calibre de Micheli du Crest (4), en train de prendre des mesures trigonométriques sur une gouttière de sa prison, dans la forteresse suisse d’Aarburg : il a non seulement dessiné le premier panorama des Alpes, mais aussi échafaudé, dans une lettre de 1754, un projet d’ascension du Mont-Blanc pour des raisons cartographiques. Ce sont de même, explique Hansen, leurs « aspirations à la souveraineté individuelle » qui ont permis à ces pionniers de l’alpinisme qu’étaient Saussure, Marc-Théodore Bourrit et Jean-André Deluc (qui, sur le glacier du Buet, avait l’impression d’être « suspendu dans les airs ») « d’envisager la position du surplomb ». Saussure n’eut jamais l’intention de prendre la place de Dieu en publiant, dans son Voyage dans les Alpes (1779), son célèbre dessin panoramique décrivant la vue depuis le sommet du Buet : cette vision révolutionnaire avec l’œil de Dieu faisait une fois encore écho, si l’on suit l’habile démonstration de Hansen, à des questions politiques brûlantes « dans ce coin de province d’Europe ». Ces premières ascensions dans l’inconnu furent le « pendant culturel » du combat pour la citoyenneté.

Elles entraînèrent aussi des changements pour les populations locales, que leur dialecte impénétrable faisait passer pour arriérées. Les chasseurs se firent guides, et les jeunes hommes de la vallée devinrent les prototypes des futurs sherpas himalayens, intrépides mais jamais serviles. Un guide « grand et robuste » de Chamonix expliqua à Saussure qu’il n’avait besoin, pour tout viatique, que d’une ombrelle et d’un flacon de sels. On peut supposer que l’alpenstock [canne à bout ferré, ancêtre du piolet, NDLR] et la petite hache, utilisés depuis des siècles par les bergers sur les pentes enneigées et les glaciers, furent employés tels quels lors des premières expéditions. Comme on pouvait s’y attendre, Paccard échappa de peu à la mort en 1784, durant l’une de ses nombreuses tentatives. Un an plus tard, quand Bourrit, le plus cultivé des auteurs de récits d’ascension, « découvrit » un chemin plus court à travers le même glacier de Bionnassay, on l’encouragea à entreprendre une expédition majeure en 1785 en compagnie de Saussure. Même si ce dernier eut le sentiment, debout une nuit devant sa tente, d’être « l’unique survivant dans tout l’univers », les deux hommes échouèrent en raison de chutes de neige précoces.

Hansen le montre bien, l’esprit de « mâle compétition » qui anime toujours la plupart des récits d’alpinisme trouve son origine dans la robustesse atavique des populations montagnardes, et dans l’admiration qu’elle suscita chez des naturalistes intellos tels que Saussure. C’est sans doute parce que le jeune Balmat était rentré sain et sauf après avoir passé une nuit entière seul dans la neige (autre première), et découvert à cette occasion une nouvelle voie d’ascension, que Paccard le recruta. À l’été 1786, au moment même où les redevances féodales étaient abolies à Chamonix, le médecin protojacobin et le paysan Balmat atteignirent sommet, non sans que Paccard eût au préalable pris ses mesures au baromètre et au thermomètre. Ils firent la course jusqu’au point culminant.

Deux siècles durant environ, on se disputa furieusement pour savoir lequel des deux était arrivé le premier. Au début, on minimisa le rôle de Balmat, mais le hargneux Bourrit affirma dans une lettre ouverte que le jeune homme, arrivé en tête au sommet, était ensuite revenu sur ses pas pour secourir un Paccard à bout de forces (on sait aujourd’hui qu’il souffrait de graves coups de soleil et que la réverbération l’avait aveuglé). Balmat conquit le sommet une nouvelle fois l’année suivante et les deux hommes en vinrent aux mains en plein Chamonix, Paccard terrassant l’autre à grands coups d’ombrelle – elle devait être bien solide. La même année, ils furent tous deux éclipsés par le déjà célèbre Saussure, sans doute parce qu’il avait emporté avec lui, dans son ascension réussie, les derniers gadgets scientifiques

Une petite dose d’opium

La respectueuse association du savant et du paysan, à laquelle donnèrent lieu les premiers pas de l’alpinisme, était une autre expression de la modernité. Hansen trace ici un parallèle avec la révélation que constitua, pour le poète Wordsworth, sa rencontre avec un « paysan » au col du Simplon. Mais il ajoute que Kant, dans sa Critique de la faculté de juger, distinguait Saussure à la fois des montagnards sceptiques et des alpinistes du dimanche en raison de son désir d’édification morale et intellectuelle, qui fit naître en lui des sentiments élevés durant l’ascension et qui fit de lui selon Kant, pour cette raison même, « le premier mortel qui ait atteint le sommet du Mont-Blanc ».

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L’humble Paccard, qui arpentait seul les montagnes en n’emportant avec lui qu’une petite dose d’opium, disparut bientôt de la mémoire. Comme l’explique Hansen, « il ne correspondait pas au modèle » : ce natif de Chamonix n’était ni paysan-guide de montagne, ni aventurier-voyageur. La localité, devenue depuis la station chic que l’on sait, a tout de même fini par lui élever une statue – assis, seul – lors du bicentenaire de l’ascension, quatre-vingt-dix-neuf ans après la construction du monument en l’honneur de Balmat et Saussure. Construite initialement dans un matériau fragile, la sculpture très éprouvée par le premier hiver fut refaite en bronze. Dans son livre, Hansen proclame à la fois Paccard et Balmat comme les « premiers » à avoir atteint le sommet, puisque leur statut social était si différent ! « L’ascension n’incarna pas une seule conception des Lumières, de la modernité, de la virilité ou de l’individualité, mais enchevêtra deux visions rivales et mutuellement nécessaires de chacune de ces idées. » Je doute que cette affirmation les aurait mis d’accord, même si le sherpa Tenzing (5), cité dans un chapitre ultérieur, exprima une opinion semblable à propos des querelles aux accents nationalistes et impérialistes qui suivirent la « conquête » de l’Everest en 1953.

Quand la Révolution française pénétra en Savoie, qui devint le département du Mont-Blanc, le jacobin Paccard fut promu au poste de responsable cantonal de la santé. Et des figurines du Mont-Blanc portant flambeau firent du sommet un symbole de la liberté nouvelle. Les ultraradicaux du parti de la Montagne rechignèrent : la verticalité étant antidémocratique à leurs yeux, nonobstant leur nom, ils entreprirent bientôt d’abattre tous les « prétentieux » clochers du département. Le massif fut également un symbole de liberté pour l’autre camp, en particulier pour les foules de réfugiés fuyant vers le Piémont par la vallée de Chamonix : durant la brève incursion des troupes contre-révolutionnaires, en 1793, la maison de Paccard fut incendiée. Cette fonction symbolique s’est perpétuée jusqu’au XXIe siècle : malgré les innombrables accidents et les torts causés à l’environnement par l’excès de visiteurs, il reste impensable de fixer des quotas pour en restreindre l’accès.

Certes, Chateaubriand s’est notoirement raillé de la montagne révolutionnaire dans son Voyage au Mont-Blanc, et Wordsworth a qualifié son sommet d’« image sans âme pour l’œil ». Mais, pour Hansen, ces critiques visaient la politique révolutionnaire dans la région. Il est amusant de voir combien les écrivains de passage étaient influencés par leurs rencontres avec les natifs, qui agissaient souvent comme des agents immobiliers modernes. « Dans les années 1790, écrit Hansen, les guides de Chamonix avaient la réputation d’entraîner leurs clients sur des parcours qui jouaient de la surprise pour exalter le sentiment. » On ignore ce que Jacques Balmat, ultraroyaliste et catholique, songeait durant ces événements. Mais Hansen pense qu’il emmena Marie Paradis, une habitante de Chamonix, gravir le mont Blanc avec lui le 14 juillet 1808 (encore une première) pour faire honte à Paccard : même une femme en était capable ! Et peut-être rendre à la Vierge sa fête, célébrée autrefois en ce jour anniversaire de la prise de la Bastille. Paradis, alors qu’elle se remettait de l’épreuve, encouragea ses voisins à faire le voyage eux-mêmes car il y avait pour elle trop de choses à raconter – un pied de nez à l’« individualisme transcendant » des récits plus littéraires. Même la croix de fer érigée au sommet par Balmat lors de son ascension de 1811 a plusieurs « strates de signification », puisqu’elle fut commandée par l’État napoléonien pour servir de repère géographique.

Un « temple de la Nature »

Hansen consacre un chapitre passionnant au couple Shelley. Si le poète signa le livre d’or « tous athées » lors de sa visite, traitant avec mépris les gens du cru de « sangsues », et ne salua rien de plus que la « puissance tranquille et solennelle » du Mont-Blanc dans son poème éponyme, son épouse imagina Frankenstein. Cette œuvre, qui allait fonder un genre littéraire, témoigne de la même ambivalence « intriquée » dans sa critique du rationalisme, de la Révolution et de la virilité dominatrice de la science à travers le personnage du docteur Frankenstein, à côté d’une sympathie discrète pour la dimension maternelle du christianisme. Hansen cite opportunément le commentaire de l’historien de la littérature Alan Liu sur la blancheur du Mont-Blanc : « C’est l’espace où l’histoire peut venir hanter le présent ; pas de vide de sens, mais une panique face à tant de significations possibles. »

Hansen situe cette « panique » dans le ballottement de la montagne entre le profane et le sacré, sur ordre soit des révolutionnaires, soit des royalistes. Mais la vérité était peut-être plus capricieuse. Le penchant du chercheur pour la théorisation à outrance domine brièvement un développement consacré au « temple de la Nature » construit par Bourrit à Montanvert en 1795, au bord de la mer de Glace. Le bâtiment servit aussi de refuge aux alpinistes, inaugurant ainsi une longue série, dont le dernier exemple vient d’ouvrir : énorme furoncle argenté muni de panneaux solaires au pied du sommet (invisible par la route normale), il a pour but de dissuader les campeurs sauvages, qui laissent derrière eux leurs ordures et leurs excréments après avoir passé le plus clair de l’été à bivouaquer dans la neige sur les plus hautes pentes. Le temple de Bourrit eut quant à lui un effet plus radical, sinon dissemblable : transformer tout le massif en hymne à la nature – un embrouillamini de religieux et de profane que les doigts habiles de Hansen contribuent à démêler.

L’« amant glacé » de Mlle d’Angeville

Vers le milieu du XIXe siècle, c’en était fini du charme romantique de la montagne, devenue « produit de loisirs » : le récit théâtral d’Albert Smith intitulé « L’ascension du Mont-Blanc » utilisait ainsi toboggans, musique et flegmatiques saint-bernard pour permettre à la bourgeoisie victorienne de goûter par procuration les frayeurs excitantes de la montagne, sans quitter Piccadilly. Si cela vous donne une désagréable impression de déjà vu, que dire du récit de la mort de Balmat dans les années 1830 ? Âgé de plus de 70 ans, devenu une figure légendaire, il s’était depuis longtemps endetté pour soutenir sa nombreuse famille, et sa chasse aux cristaux s’était étendue à la recherche d’or sur les pentes escarpées du mont Ruan, où il tomba dans une crevasse. Son compagnon, Louis Pache, garda le silence sur les circonstances du décès. Soupçonné de meurtre et emprisonné, il ne fut libéré qu’après le suicide de sa femme. La famille Balmat sombra dans la misère ; une épidémie emporta, dans le mois, quatre des petits-enfants de l’alpiniste. Vingt ans après, le juge en charge de l’affaire avoua qu’il avait su, par des témoignages, que Balmat était mort accidentellement, mais avait ordonné à Pache de se taire, de peur de déclencher une ruée vers l’or destructrice pour les vallées. Hansen affirme à juste titre que ces craintes étaient légitimes, au regard des conséquences qu’entraînèrent les découvertes minières ultérieures.

« Pour Balmat et bien d’autres, l’“or” représentait une forme très répandue d’espoir et de désir, et un type de subjectivité à bien des égards différent des rêves de souveraineté individuelle qui habitaient les alpinistes de la bonne société, à l’abri du besoin, que lui et d’autres guides avaient menés au sommet. »

Paccard, lui, était mort d’alcoolisme en 1827, onze ans avant qu’Henriette d’Angeville n’atteigne le sommet à l’âge de 44 ans. Prise de « monomanie de l’imagination », elle prétendait que le Mont-Blanc était son « amant glacé », et attendait avec impatience « l’heure délicieuse pendant laquelle [elle] reposerai[t] sur son sommet ». Son courage extraordinaire et sa volonté furent éclipsés par les commentaires sexistes et équivoques dont elle fut la cible. Cela ne l’empêcha pas de se présenter comme la première femme à effectuer l’ascension : Marie Paradis avait reconnu qu’on l’avait « tirée, traînée, portée, etc. » dans des propos rapportés par… Henriette d’Angeville elle-même. Celle-ci figure en bonne place dans le musée rénové de Chamonix, avec son chapeau de paille, sa robe bouffante et sa longue écharpe.

L’hypervirilité était pourtant désormais de règle : le portrait de l’Alpine Club brossé par le grimpeur Edward Whymper témoigne de l’« ethos musculaire » (expression de Hansen) de l’alpinisme à son âge d’or. Ce club, dont l’histoire remontait à l’ascension du Wetterhorn par Alfred Wills en 1854, était résolument britannique : arrimé au destin de l’Empire, son étoile ne s’est éteinte que dans les années 1950. La « catastrophe du Matterhorn », en 1865, illustra de manière spectaculaire le chauvinisme de ses membres. Whymper, étant parvenu à doubler un groupe de grimpeurs italiens, arriva le premier au sommet, d’où il versa allègrement un « torrent de pierres » sur les têtes étrangères. L’un de ses équipiers, maladroit, glissa durant la descente et entraîna tous les autres dans la mort. Seuls Whymper et deux guides de Zermatt (un père et son fils) en réchappèrent. Dickens qualifia avec justesse l’épisode de « gaspillage de vie humaine – cadeau trop sacré pour qu’on en use comme d’un jouet… avec une arrogante vanité » (il aurait sans nul doute beaucoup à dire au sujet des alpinistes d’aujourd’hui). Mais Whymper fit de ce désastre l’apogée « viril » de ses Scrambles Amongst the Alps(1871). Si ce langage martial a aujourd’hui cédé la place au jargon technique, son laconisme n’a pas disparu. Les trois grimpeurs furent étrangement sauvés par la fragilité de la corde qui pendait après eux, et Whymper s’étend longuement sur les deux croix fantomatiques qu’il aurait aperçues dans le ciel au cours de sa descente.

Les premières ascensions du Mont-Blanc sont des pics culturels autour desquels les époques et les histoires ultérieures forment de fascinants tourbillons : on y croise des monuments, des romans, des poèmes et des films réinventant sans fin ce qui semble être une simple histoire d’hommes triomphant d’une masse de roche. Le plus original de ces documents est sans doute le récit que construit Blaise Cendrars en 1929 (6) autour de trois noyaux de prune que Balmat aurait enterrés au sommet de la montagne. Chaque époque (y compris l’occupation nazie) projette son ombre géante sur ce tourbillon. Ce fut ô combien le cas, rappelle Hansen, lorsque l’Everest (alias la Nature) fut conquis et que l’on proposa de réécrire la première ascension du Mont-Blanc avec Edmund Hillary dans le rôle du modeste Paccard, et Tenzing Norgay dans celui de Balmat – le rôle de l’« autre » exotique dont s’était emparée l’ère postcoloniale.

Le nœud temporel complexe ainsi créé fait du récit par Hansen de la première ascension de l’Everest le plus éclairant qu’il m’ait été donné de lire. Mais, jamais avare d’une provocation, l’auteur nous laisse après un commentaire sur la façon dont le changement climatique a ébranlé la souveraineté de notre espèce, en compagnie d’Ötzi, l’homme du néolithique dont les restes ont été retrouvés grâce à la fonte des glaces à la frontière italo-autrichienne. Un autre nœud temporel, explique-t-il, sur le long fil qui nous relie à Ötzi et à tous les autres, suspendu à cette verticalité que représente « le continuum du passé, du présent et de l’avenir » ; bien que, nous rappelle-t-il, notre actuelle position de surplomb soit « éphémère et évanescente… On ne marche jamais deux fois sur la même montagne ».

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement, le 24 juillet 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Notes

1|  Le « grand tour » (expression identique en anglais) désignait un long voyage effectué en Europe et dans les pays du Proche-Orient par les jeunes aristocrates européens des XVIIIe et XIXe siècles pour parfaire leur éducation.

2| Le concept de « modernités multiples » a été forgé par le sociologue et anthropologue Shmuel Eisenstadt dans un article célèbre (« Multiple modernities », Daedalus, hiver 2000) pour décrire notre époque postcoloniale, où la modernité européenne ne peut plus apparaître comme la seule forme de modernité possible.

3| Provincialiser l’Europe : la pensée postcoloniale et la différence historique, Éditions Amsterdam, 2009.

4| Jacques-Barthélemy Micheli du Crest, physicien et cartographe suisse, était aussi un démocrate, partisan des Lumières. En 1749, il fut impliqué dans la conspiration de Henzi, révolte des bourgeois de Berne contre l’aristocratie, et emprisonné.

5| Tenzing Norgay est le sherpa népalais qui accompagna Edmund Hillary lors de la première ascension réussie de l’Everest, en 1953.

6| Dans Les Confessions de Dan Yack (L’Âge d’Homme, 1990).

 

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