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José Saramago : « La maladie a ramené à la surface le langage de mon enfance à la campagne »

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Gravement malade lors de l’écriture du Voyage de l’éléphant, José Saramago examine les mécanismes inconscients déclenchés par la maladie sur son écriture.

Votre dernier roman, Le voyage de l’éléphant, est étrangement drôle, plein d’humour, ce qui est assez inhabituel chez vous. Vous êtes plutôt un écrivain de l’ironie et du scepticisme… Le voyage de l’éléphant contient en effet de nombreux passages prêtant à sourire, certains portant même à rire aux éclats. Ce n’est pourtant pas une chose que j’ai consciemment voulue. Je ne me suis pas assis à mon bureau en me disant que j’allais passer de l’ironie habituelle à un humour franc et direct. Les histoires que nous racontons décident elles-mêmes de la façon dont elles veulent que nous les racontions.   L’humour présent dans le livre est d’autant plus surprenant que vous l’avez écrit en des circonstances très noires. J’ai du en interrompre l’écriture pour être hospitalisé. Gravement malade, je suis passé près de la mort. Et la convalescence fut longue. Après avoir vécu une telle expérience, il aurait été naturel d’en trouver trace dans ce que j’écrivais. Pourtant, rien. Certains passages de l’histoire
se prêtaient parfaitement à un ton grave : celui de la traversée des Alpes en plein hiver, par exemple. Mais non : pas la moindre allusion à la maladie, pas la moindre réflexion sur la brièveté de la vie. J’ai du mal à me l’expliquer. Au fond, c’est comme si je m’étais dédoublé pendant l’écriture de ce roman. D’un côté, il y avait ce moi qui avait été hospitalisé, diminué, fragile, pesant 51 kilos quand il en pèse normalement 66 ou 67 ; de l’autre, le moi qui écrivait, un moi qui n’avait pas été interné ou, du moins, n’avait pas été affecté dans son corps par la maladie.   La maladie n’aurait-elle eu aucun impact sur votre écriture ? Tout au long de notre vie s’accumulent des sédiments linguistiques et se superposent des strates de langage qui correspondent à autant de moments de notre parcours, aux différents milieux dans lesquels nous évoluons. Avec le recul, je crois que la gravité de cette maladie a eu un effet inconscient tout à fait singulier. C’est comme si elle avait mis sens dessus dessous les multiples strates de langages sédimentées en moi, ramenant à la surface des couches anciennes, sous-jacentes dans ma mémoire. Quand je compare le langage que j’emploie dans ce livre à celui de mes livres précédents, je me rends compte qu’il y a là des expressions, des manières de dire, que je n’utilisais plus depuis de nombreuses années et que j’avais même oubliées, comme le langage de mon enfance au village. A l’écriture de ce Voyage de l’éléphant, je me surprenais à chaque pas en train d’utiliser des mots qui n’étaient plus les miens depuis longtemps, des constructions syntaxiques qui avaient leur racines dans le langage oral des gens de la campagne : je crois même qu’il y a, à certains endroits du livre, des tournures qui sont tout simplement des incorrections grammaticales. Je les ai conservées parce qu’elles représentaient cette résurrection du langage de mon enfance dont la fraicheur contribuait à cette légèreté et à cette bonne humeur presque désinvolte qui traverse Le Voyage de l’éléphant.   Propos recueillis par Suzi Vieira.

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