La fabrique de l’âme japonaise
par Tommaso Pincio

La fabrique de l’âme japonaise

Pour comprendre l’imaginaire du Japon, il n’est pas de meilleur guide que l’art. Dans ce pays hypermoderne qui réinvente en permanence ses classiques, les créateurs révèlent une civilisation à nos yeux étrange. Où l’outre-tombe ne s’oppose pas au vivant, où les monstres sont le miroir de soi, où la réclusion nourrit la quiétude.

Publié dans le magazine Books, octobre 2011. Par Tommaso Pincio
Une poésie très ancienne, attribuée à Ariwara no Yukihira – qui vécut à la cour impériale japonaise à l’époque de Heian, de 818 à 893 –, dit plus ou moins ceci : « Si par hasard venait / quelqu’un qui s’enquiert de moi / réponds-lui que, dans la baie de Suma / baigné de larmes comme l’algue en eau saumâtre / je vis submergé par la désolation. » Ces vers célèbres, repris au siècle suivant par la romancière et dame de cour Murasaki Shikibu dans Le Dit du Genji, qui passe pour être l’œuvre majeure de la littérature japonaise (1), contiennent en germe un concept fondamental pour la culture nippone. Exprimant à l’origine la tristesse nue et crue ressentie lorsque, de gré ou de force, on se retrouve exclu du monde, le sens du wabi – vivre submergé par la désolation – s’est transformé au cours des siècles pour devenir synonyme d’une forme de béatitude, la voie maîtresse pour atteindre à la quiétude spirituelle du néant le plus profond, la clé pour accéder à la conscience que tout attachement aux valeurs terrestres­ est pure illusion et, par conséquent, source de souffrance. La cérémonie du thé, mais aussi l’ermitage pratiqué par certains poètes japonais sont imprégnés de ce sentiment. Le wabi est tellement enraciné dans la culture nippone, que l’on en vient tout naturellement à se demander si, et dans quelle mesure, le phénomène récent des hikikomori – ces jeunes Japonais qui s’enferment dans un isolement extrême, refusant de sortir de leur chambre minuscule pendant des années, voire des décennies (2) – ne serait pas une version contemporaine et actualisée de cette disposition de l’âme qui inspira un haïku au poète Basho Matsuo en 1681 : « Je vis submergé par la désolation, je ne connais personne qui s’enquiert de moi. » Des mots qui, bien sûr, doivent beaucoup aux vers de Ariwara no Yukihira   Une culture hybride et mutante C’est ce questionnement sur l’étonnante perpétuation de la tradition nippone qui semble avoir présidé à l’ouvrage « Cultures du Japon contemporain », recueil des interventions faites en 2009 par plusieurs spécialistes italiens lors d’une série de colloques organisés par le département d’études asiatiques de l’université de Naples. En confrontant la culture underground des jeunes – mangas, dessins animés, jeux vidéo – avec les expressions artistiques plus « nobles » que sont le cinéma, les arts plastiques, l’architecture ou bien la littérature, l’ouvrage s’attache en effet à montrer comment la tradition nippone n’a de cesse de se perpétuer tout en se diffractant dans le kaléidoscope des technologies modernes. Le traducteur et professeur de littérature japonaise Giorgio Amitrano propose par exemple une étude minutieuse des transpositions récentes du Dit du Genji en mangas. Le chef-d’œuvre de Murasaki Shikibu fait depuis toujours l’objet d’adaptations de toutes sortes. Comme si elle avait anticipé les futures contrefaçons de son texte, la romancière elle-même regrettait qu’il existe déjà de son vivant deux copies différentes de son manuscrit, dont l’une pouvait selon elle nuire à la réputation du livre. Qui sait ce que Murasaki, dame de cour, penserait au­jour­d’hui en feuilletant l’adaptation résolument explicite qu’en a fait le mangaka Egawa Tatsuya en 2001. L’attention portée par Egawa au dessin des costumes, des ambiances et des objets de l’époque « est gâchée, commente Amitrano, par ce qui est avant tout une version pornographique de l’œuvre ». Pour le traducteur italien, l’adaptation posthume d’un classique doit permettre au lecteur d’« apprécier l’original, sous une perspective nouvelle ». Ces réinterprétations pop méritent cependant notre attention, dans la mesure où l’âme du Japon contemporain réside précisément dans une oscillation entre une affirmation ferme et réitérée de sa propre identité, donc de la tradition, et une redéfinition fébrile de celle-ci. Voilà un premier et passionnant paradoxe : hybride et mutante par nature, la culture nippone est en apparence on ne peut plus postmoderne ; pourtant, comme le souligne Gianluca Coci, le Japon n’était « pas préparé à l’émergence du postmodernisme, phénomène qui l’a fort déconcerté ». C’est seulement dans un second temps, à partir du milieu des années 1970,…
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