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La femme qui voulait réformer l’islam

Née en Somalie, l’Américaine Ayaan Hirsi Ali appelle les musulmans à repenser leur religion de fond en comble. Parmi les changements qu’elle propose, l’abolition du statut infaillible de Mahomet et le rejet de toute lecture littérale du Coran. Un discours parfois excessif qui ne convainc pas tout le monde.

Ayaan Hirsi Ali raconte que les événements du Printemps arabe l’ont amenée à la conclusion que « les musulmans ordinaires sont prêts pour le changement ». À ses yeux, la forme que devrait prendre ce changement est très claire : une réforme complète de la religion musulmane. « Sans une modification profonde de certains concepts clés de l’islam, dit-elle, nous ne résoudrons pas le problème brûlant et de plus en plus répandu de la violence politique perpétrée au nom de la religion. » Ces propos peuvent paraître incendiaires, mais pour Hirsi Ali, qui a elle-même renoncé à la foi musulmane, l’idée que l’islam doit et peut être réformé est presque accommodante. Jusque récemment, explique-t-elle, elle pensait que « la meilleure chose à faire pour les croyants de l’islam était de choisir un autre dieu ».

Dans son précédent livre, le bestseller planétaire Ma vie rebelle, Hirsi Ali racontait comment elle en était venue à renoncer à sa foi ; une critique acerbe de l’islam se nichait au cœur de riches mémoires littéraires. Ce livre transportait les lecteurs en Somalie, où l’auteure avait subi l’excision étant jeune ; au Kenya, où elle avait volontairement porté la burqa à l’adolescence et soutenu la fatwa appelant au meurtre de Salman Rushdie ; puis aux Pays-Bas, où elle adopta un regard plus critique sur sa foi et collabora avec Theo van Gogh sur un film critiquant le traitement réservé aux femmes par l’islam. Le réalisateur fut ensuite assassiné en pleine rue ; son meurtrier épingla sur sa poitrine un message promettant que Hirsi Ali serait la suivante.

Désormais installée aux États-Unis, enseignante à la John F. Kennedy School of Government de Harvard, Hirsi Ali a encore besoin d’une forte protection policière ; elle continue à susciter l’émoi parmi les musulmans comme les non-musulmans en affirmant, comme elle le fait dans « Hérétique », que « la violence islamique trouve ses racines non pas dans les conditions sociales, économiques ou politiques dans lesquelles vivent les musulmans – ni même dans une erreur d’interprétation théologique –, mais bien plutôt dans les textes fondateurs de l’islam même ».

Hirsi Ali est loin d’être la seule à inciter les musulmans à réformer leur religion. Ainsi souligne-t-elle que cette année encore, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi s’est lui-même adressé aux imams de l’université al-Azhar du Caire [qui donne le la en termes d’orthodoxie islamique dans une bonne partie du monde musulman] pour réclamer « rien de moins qu’une “révolution religieuse” » afin de juguler la violence extrémiste. Étant donné le statut du président égyptien, il y a quelque chance pour que son influence sur les musulmans du monde soit un peu plus grande que celle de Hirsi Ali, une femme qui n’a pas hésité jadis à qualifier l’islam de « culte de la mort, destructeur et nihiliste » – le genre de discours qui ne reflète pas de grandes dispositions pour la critique constructive. Mais avec « Hérétique », l’auteure s’adresse aussi aux Américains non musulmans, qu’elle juge trop nombreux à prôner la tolérance religieuse tout en négligeant les injustices sociales qui seraient selon elle au cœur de l’islam.

Hirsi Ali ne cherche pas seulement à mettre en lumière certains passages du Coran, ou à les réinterpréter. En fait, elle met le lecteur en garde : si l’islam était une maison, elle préconiserait une rénovation de la cave au grenier. « L’extérieur ressemblerait beaucoup à l’original, mais l’intérieur serait radicalement transformé, avec tout le confort moderne. » Selon elle, la transformation ne saurait être complète tant que certains principes islamiques n’auront pas été « récusés et abolis », notamment « le statut infaillible et à demi divin de Mahomet, ainsi que la lecture littérale du Coran ». Au registre de ces réformes qu’elle prétend clouer, comme Luther, à une porte virtuelle, elle demande aussi aux musulmans d’invalider « la charia, cet ensemble de lois dérivées du Coran, des hadith et du reste de la jurisprudence islamique ». (1)

Plus loin dans le livre, Hirsi Ali replace ces propositions radicales dans leur contexte. Elle veut être certaine que le droit civil passe avant la charia (elle cite un sondage réalisé en 2013 par le Pew Research Center, selon lequel 74 % des Égyptiens étaient favorables à ce que la charia devienne la loi de l’État, tout comme 91 % des musulmans irakiens). Et son désir de modifier la perception que l’on a de Mahomet se présente comme la volonté de voir le Coran s’ouvrir aux interprétations et à la discussion entre les musulmans. Pour Hirsi Ali, cela n’a de chance de se produire que si les religieux affirment haut et fort que le livre saint est « un simple livre ». Pourtant, des millions de musulmans n’ont-ils pas déjà une conception pacifique et tolérante de l’islam tout en reconnaissant le caractère sacré du Coran ?

« Permettez-moi de m’exprimer dans les termes les plus simples possibles, écrit-elle au début de son ouvrage. L’islam n’est pas une religion de paix. » Si certaines personnalités politiques occidentales se sont donné bien du mal pour dissocier l’islam de la violence djihadiste au Moyen-Orient, Hirsi Ali accomplit avec vigueur le mouvement inverse, en signalant l’importance des passages militants dans le Coran et en affirmant que le djihad n’est pas « un problème lié à la pauvreté, l’instruction insuffisante ou une autre condition sociale préalable », mais plutôt une « obligation religieuse ». C’est la croyance en l’infaillibilité de Mahomet comme messager de l’islam, suggère-t-elle, qui exclut toute possibilité d’innovation au sein de la foi, et qui encourage Daech et d’autres mouvements djihadistes à avoir une lecture littérale de ces passages militants du Coran. (Comme l’écrivait récemment Caner K. Dagli, spécialiste de l’islam, dans The Atlantic, si Daech peut raisonnablement prétendre suivre fidèlement la loi islamique, « cela pourrait pousser un lecteur réfléchi à se demander ce que font tous les autres musulmans ».)

Ma vie rebelle et le volume qui l’a suivi, Nomade, se lisaient avec intérêt parce que Hirsi Ali y parlait le langage de l’intimité et y distillait les détails douloureux de son éducation, évoquant les mauvais traitements dont elle fut victime au nom de la religion et d’un régime de domination sexiste. Mais la nature personnelle de ses écrits exposait Hirsi Ali à un reproche qu’elle juge condescendant : sa perception de l’islam ne résultait-elle pas de ses propres dysfonctionnements familiaux ?

Dans la plupart des pages de « Hérétique », l’auteure renonce au style autobiographique, lui préférant une argumentation longuement développée. Elle peine toutefois à rendre l’histoire religieuse des autres – même celle de Mahomet en personne, dont elle relate la vie – aussi spectaculaire que la sienne. Et sa rhétorique grandiloquente lui fait perdre la confiance du lecteur. Selon elle, beaucoup d’immigrés musulmans en Occident se débattent entre des identités conflictuelles et, à la recherche de certitudes, aspirent à un extrême ou à un autre. Elle s’interroge : « Tous ceux qui mettent en doute l’islam sont-ils condamnés à abandonner la foi, comme je l’ai fait, ou à rejoindre le djihad violent ? » (Sans doute pas.) Elle voudrait que les Américains prennent conscience de leur naïveté face à l’influence envahissante de l’islam, et soutient que, par sensibilité culturelle, les journalistes et les responsables politiques minimisent parfois les crimes d’honneur perpétrés en Occident. On peut cependant affirmer que ce sujet ne manque pas de susciter une fascination horrifiée ; elle cite même un article de 3 000 mots paru dans Time Magazine, qui présentait tous les détails tragiques de l’un de ces crimes.

Quand Hirsi Ali écrit, presque à regret, qu’« il est irréaliste de s’attendre à ce que les musulmans délaissent en masse leur religion », même les lecteurs laïcs risquent de se demander si elle est le meilleur guide pour comprendre l’islam (un bon sous-titre pour « Hérétique » serait « Comment être musulman, si vous ne pouvez pas faire autrement »). L’auteure pose assurément des questions difficiles – la gauche américaine devrait-elle se battre davantage pour les droits des musulmanes dans les pays où elles sont opprimées ? – et elle n’a pas peur de recourir à la provocation pour stimuler le débat. Le blasphème est un élément essentiel de toute réforme religieuse, affirme-t-elle, et elle défend son droit à parler franchement. « J’ai pris un risque énorme en faisant mon examen de conscience, a répondu Hirsi Ali aux critiques qui trouvaient son ton corrosif. Je suis plus que jamais convaincue de devoir dire les choses à ma façon et de devoir formuler mes propres remarques. » Nul ne peut nier que ses propos soient courageux. Quant à savoir s’ils sont convaincants, c’est une autre affaire.

 

Cet article est paru dans le New York Times le 1er avril 2015. Il a été traduit de l’anglais par Laurent Bury.

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Notes

1| En 1517, Martin Luther aurait cloué ses 95 thèses sur les portes de l’église de la Toussaint de Wittemberg.

LE LIVRE
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Hérétique de Ayaan Hirsi Ali, Harper, 2015

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