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La Grande Guerre et le djihad turc

Un ouvrage qui fera date rompt enfin avec l’approche eurocentrique de la Première Guerre mondiale. Il montre que le Moyen-Orient a plus souffert des conséquences à long terme du conflit que presque toute autre région du monde. Et qu’il en paie toujours le prix.


Les tranchées turques sur les rives de la Mer Morte, 1918, Library of Congress

Le 11 novembre 1914, le cheikh al-Islam Ürgüplü Hayri Efendi, autorité religieuse suprême de l’Empire ottoman, posa avec emphase une question dans l’enceinte de la mosquée Fatih d’Istanbul. Cette question et la réponse catégorique qu’il donna lui-même devaient affecter la vie de millions de musulmans dans tout le Moyen-Orient pendant les quatre années suivantes.

« Question : quand des ennemis attaquent le monde islamique, quand il a été établi qu’ils s’emparent de pays musulmans pour les piller et capturent des fidèles, et quand Sa Majesté le Padichah de l’Islam [le sultan ottoman Mehmed V] ordonne le djihad sous la forme d’une mobilisation générale, le djihad devient-il alors […] obligatoire pour tous les musulmans ? Est-ce un devoir pour tous les musulmans du monde entier, qu’ils soient jeunes ou vieux, à pied ou à cheval, de prendre part au djihad avec leurs biens et leurs richesses ? Réponse : oui. »

Traditionnellement, les historiens minimisent l’importance du djihad contre les Alliés qui suivit, orchestré par les Allemands, de sorte qu’il a été jugé sans pertinence pour l’effort de guerre global. Certes, il n’eut pas l’effet dévastateur dont rêvaient ses architectes et, sur ce plan purement militaire, on peut l’opposer au soulèvement plus immédiatement efficace (soutenu par les Britanniques) des Arabes contre les Ottomans, leurs coreligionnaires et suzerains coloniaux de longue date. Pourtant, explique l’historien Eugene Rogan, cette explication néglige l’effet que le djihad eut sur les puissances de l’Entente ou sur les Alliés. « Il n’a pas provoqué un soulèvement islamique planétaire mais il eut une influence tout à fait significative sur les stratèges britanniques et français jusqu’à la chute de Jérusalem, en novembre 1917. Les Anglais craignaient que des défaites infligées par les Ottomans n’entraînent le soulèvement des musulmans dans leurs colonies d’Inde et d’Égypte, et cela orienta en grande partie leur gestion de la guerre. On ne peut donc pas dire que ce djihad n’eut aucune importance ».

De même, il est temps de réviser le point de vue occidental sur le front ottoman, théâtre d’opérations longtemps négligé si l’on excepte les nombreux ouvrages sur Lawrence d’Arabie et la Grande Révolte arabe. Comme de nombreux Européens, en particulier les Britanniques et les Français, ne connaissent de la Grande Guerre que le front occidental, les universitaires du continent ont tendance à voir le conflit au Moyen-Orient dans une perspective britannique. Nous avons donc en tête des clichés éculés comme « la débâcle de Churchill » à Gallipoli ; « la reddition de Townshend » à Al-Kût, défaite la plus ignominieuse de l’histoire militaire anglaise ; « l’entrée du général Maude » dans Bagdad en mars 1917, qui mit fin à trois cent quatre-vingt-trois ans de règne ottoman ; « la conquête de Jérusalem par Allenby » en novembre de la même année. Et bien sûr, ce personnage très énigmatique et typiquement britannique, Lawrence d’Arabie, longtemps idolâtré par les Anglais comme le meneur de la Grande Révolte arabe. Les Arabes ont toujours contesté avec vigueur cette interprétation, tout récemment encore lorsque l’éminent historien irakien Ali Allawi a publié sa biographie du roi d’Irak Fayçal Ier, en 2014. (1)

Grâce à Rogan, Gallipoli, Al-Kût et Gaza deviennent enfin d’éclatantes victoires ottomanes, remportées de haute lutte, plutôt que d’héroïques défaites anglaises. Loin de permettre, comme les Alliés l’imaginaient, une issue rapide du conflit grâce à une défaite-éclair de « l’homme malade de l’Europe » [l’Empire ottoman, NDLR], le front ottoman ne fit que le prolonger, faisant des millions de morts.

Cet ouvrage a notamment le mérite d’attirer l’attention sur le vécu des soldats et des civils turcs et arabes pendant la guerre, en s’appuyant sur une série de Mémoires récemment publiés. Ces dix dernières années, une trentaine de journaux de soldats ottomans ont paru en Turquie. Ces textes sont tantôt déchirants, tantôt amusants, mais toujours intensément humains. Rogan confie qu’ils ont constitué « la partie la plus enthousiasmante de la rédaction de ce livre. Ils nous permettent pour la première fois de nous approcher de l’expérience des combats qu’avaient les simples soldats, et il est passionnant d’observer les parallèles avec ce qu’écrivent les conscrits occidentaux ».

Nous entendons la voix d’hommes ordinaires comme le caporal Ali Riza Eti, médecin turc appelé sous les drapeaux pour combattre les Russes à Köprüköy en novembre 1914, lors de la première bataille ottomane du conflit. Eti transcrivit ainsi la terrifiante symphonie des balles : civ civ civ. « Comme c’était mon premier jour [de combat], j’avais très peur de mourir, note-t-il dans son journal. À chaque civ, je me retrouvais couvert de sueur, des dents jusqu’aux orteils ».

Les journaux intimes des soldats français et ottomans témoignent les uns et les autres de la terreur ressentie en entendant l’ennemi creuser sous leurs lignes. « Les Turcs écrivaient aussi de nombreux poèmes, souvent très mauvais, comme ceux des soldats contre lesquels ils se battaient, écrit Rogan. L’expérience de la guerre était si démesurée qu’elle semblait défier la prose. Ils avaient donc recours à la poésie pour lui rendre justice. »

Rogan raconte comment le mouvement nationaliste arabe naissant, qui militait pour les droits des sujets arabes à l’intérieur de l’Empire ottoman, fit l’objet d’une répression toujours plus sévère de la part des Jeunes-Turcs [le parti réformateur autoritaire au pouvoir à Istanbul, NDLR] dans les années qui précédèrent le conflit. Des dizaines de milliers d’hommes furent exilés en raison de leurs convictions politiques, et plusieurs dizaines d’entre eux furent pendus en 1916, à Beyrouth et à Damas. La brutalité ottomane, conjuguée aux difficultés des années de guerre, alimenta un séparatisme toujours plus affirmé chez les Arabes.

Bien que sensible à la sophistication du pouvoir ottoman, Rogan n’y va pas de main morte à propos du génocide de 1915. Le chapitre consacré à « l’anéantissement des Arméniens », avec le massacre systématique de tous les hommes âgés de plus de 12 ans, est une riposte éloquente au vieux déni turc.

Thomas Edward Lawrence considérait la Grande Révolte arabe comme le « front secondaire d’un théâtre secondaire ». Au contraire, Rogan prouve que le front ottoman fut une affaire internationale qui transforma le conflit européen en Première Guerre mondiale.

C’est là que les Britanniques firent cause commune avec des soldats venus d’Asie du Sud-Est, des Nord-Africains, des Néo-Zélandais, des Australiens, des Sénégalais, des Soudanais et des Français pour combattre une armée ottomane polyglotte composée de Turcs, d’Arabes, de Kurdes, d’Arméniens et de Circassiens. Le front ottoman fut une « véritable tour de Babel, un conflit sans précédent entre des armées du monde entier ».

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Les troubles qui bouleversent aujourd’hui le Moyen-Orient trouvent de nombreux échos dans les affrontements d’alors. « On oublie que la guerre se déroula dans de nombreuses parties du Moyen-Orient, dit Rogan. Certains combats affectèrent le quotidien des populations en Irak, en Syrie, au Liban, en Égypte, en Jordanie, en Palestine, au Yémen, dans la région saoudienne du Hedjaz, en Iran et en Turquie. Les personnes touchées par cette guerre se comptaient par millions. »

Autre argument en faveur d’un réexamen de l’événement : les plans de partage élaborés pendant la guerre par les Britanniques, souvent qualifiés de « profondément hypocrites » puisqu’ils promettaient les mêmes terres à plusieurs peuples. Quand on étudie la série d’accords dans leur contexte militaire immédiat, il devient clair, pour Rogan, que la diplomatie passa toujours au second plan.

L’accord d’Istanbul, en 1915, dans lequel la Grande-Bretagne et la France promettaient à la Russie la capitale ottomane et les Dardanelles, montre combien les Alliés étaient sûrs qu’Istanbul allait tomber rapidement. La longue correspondance entre le chérif Hussein de La Mecque [le père de Fayçal Ier], de la dynastie des Hachémites, et le haut-commissaire britannique en Égypte sir Henry MacMahon en 1915-1916 [qui promet aux Hachémites un grand royaume arabe, Syrie et Palestine compris, NDLR] naquit du besoin qu’avaient les Britanniques de se faire un allié arabe contre le djihad ottoman. Vinrent ensuite les accords Sykes-Picot entre la Grande-Bretagne et la France, en 1916, qui découpaient le Moyen-Orient en zones d’influence britannique et française, signés en prévision d’un effondrement imminent de l’empire. La surprenante déclaration Balfour de 1917 [qui promettait l’aide des Britanniques dans l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, NDLR] fut un effort tardif de recalibrage des accords Sykes-Picot afin d’imposer l’autorité britannique en Palestine. Une fois la victoire remportée et l’Empire ottoman à l’agonie, les grandes puissances tournèrent leurs yeux avides vers le Moyen-Orient, récompense de l’après-guerre. Dans les dernières années du règne des Ottomans sunnites, à partir de la révolution des Jeunes-Turcs de 1908 contre le sultanat, les populations de la région étaient équitablement représentées à Istanbul. Le statut traditionnel de dhimmi (2) pour les juifs et les chrétiens avait été aboli. À présent, le gouvernement musulman cédait la place à l’impérialisme européen. Les nouveaux maîtres étaient résolus à étouffer les aspirations à l’indépendance arabe qu’ils avaient eux-mêmes fait naître quelques années auparavant.

Pour Rogan, le conflit a laissé dans la région un héritage des plus néfastes : « Je pense que le Moyen-Orient a plus souffert des conséquences à long terme de la Première Guerre mondiale que presque toute autre partie du monde. » Même si les Britanniques et les Français parvinrent à créer ce qui allait se révéler un système étatique remarquablement solide, dont les frontières demeurèrent pratiquement intactes pendant un siècle, ils laissèrent aussi un passif fait de questions nationales non réglées qui continuent de déstabiliser la région. Bien que sûres d’un certain point de vue, ces frontières n’en ont pas moins engendré maints conflits, notamment avec la Palestine et les Kurdes. Dès la naissance du Liban, les germes du conflit entre groupes religieux étaient semés à l’intérieur de ses frontières, et le pays resta vulnérable aux ambitions d’une Syrie qui n’accepta jamais la perte de ce territoire.

Nulle part, peut-être, l’histoire moderne n’a laissé autant de cicatrices qu’en Irak, pays conçu par les Britanniques comme l’union de trois provinces ottomanes, apparentées mais distinctes : Mossoul, Bagdad et Bassora. Après une brève période d’espoir sous une monarchie nouvelle qui dura de 1921 à 1958, les Irakiens ne purent enrayer le cercle vicieux des révolutions, des coups d’État, des guerres et des dictatures. L’an dernier, l’Europe a inauguré quatre années de commémoration de la Première Guerre mondiale. Au Moyen-Orient, ce centenaire a été accueilli dans le silence plutôt que par la célébration des victoires ou le souvenir des pertes. Il y a d’autres conflits, plus immédiats, dont il faut s’occuper. « C’est la guerre oubliée parce qu’elle est perçue comme celle des autres, même si elle s’est déroulée sur leur sol et même si leurs hommes ont combattu et sont morts », écrit Rogan. Les habitants de cette région n’avaient pas choisi d’être impliqués dans ce conflit. « La Première Guerre mondiale fut le malheur qui conduisit à la chute de l’Empire ottoman et à l’essor de l’impérialisme européen, et on s’en souvient comme d’une période de terribles souffrances. »

Ce livre est un formidable récit, écrit avec verve et empathie. Par son érudition méticuleuse et l’habileté avec laquelle il enchevêtre histoire sociale, diplomatique et militaire sur ce front négligé, « La chute des Ottomans » offre un tableau fascinant d’un conflit meurtrier qui fut catastrophique pour les peuples de la région.

En scrutant l’état du Moyen-Orient un siècle après le conflit, Rogan affirme que le défi fondamental en temps de paix – stimuler la croissance et créer des emplois pour une population jeune et en expansion rapide – fut contrarié par de nombreux revers aujourd’hui écrasants.

« Ce qui empêche cette région de relever ces défis légitimes, ce sont les couches successives de problèmes politiques et de conflits régionaux accumulés, qui semblent repousser dans un avenir toujours plus lointain la perspective d’une région libre et prospère. Avec les conflits au Yémen, en Syrie, en Irak et en Libye, avec l’instabilité politique en Égypte, en Tunisie, au Liban, en Jordanie et en Algérie, je pense que nous avons tous des raisons d’être pessimistes quant aux perspectives d’avenir de cette partie du monde. Aucun de ces problèmes n’a de solution à court terme ».

 

Cet article est paru dans The National le 27 février 2015. Il a été traduit de l’anglais par Laurent Bury.

 

 

Notes

1| Dans Faisal I of Iraq (« Fayçal Ier d’Irak »), publié aux Presses de l’université de Yale en mars 2014, l’historien Ali Allawi (qui fut brièvement, en 2004, le ministre irakien de la Défense) critique le récit « romantique » que fit Lawrence d’Arabie de la Grande Révolte arabe. Pour Allawi, le Britannique aurait exagéré l’importance de son rôle.

2| Le terme dhimmi fut d’abord appliqué au VIIe siècle par les conquérants arabes aux peuples non musulmans qu’ils avaient contraints à signer un traité (dhimma) marquant leur soumission.

LE LIVRE
LE LIVRE

La chute des Ottomans de Eugene Rogan, Allen Lane, 2015

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