Le tweet façon 1900
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Le tweet façon 1900

Écrit par La rédaction de Books publié le 7 janvier 2016

De 140 à 10 000 caractères, il y a un pas que Twitter semble prêt à franchir. Le réseau social a annoncé travailler à l’augmentation substantielle de la longueur maximale de ses messages. Mais en 140 signes, beaucoup peut être dit, comme le relevait avec humour Marcel Schwob dès 1903. Dans Mœurs des diurnales : Traité de journalisme, l’écrivain donne quelques leçons de concision. Dont il ressort qu’au début du XXe siècle, on tweetait déjà, sans le savoir.

 

Ne croyez pas que le développement soit toujours utile. Est modus in rebus. Il faut souvent donner bonne chère avec peu de lignes. Ceux qui lisent les faits-divers prennent vite l’habitude des réflexions que vous pourriez faire. On ne peut toujours être sûre de trouver à l’improviste telle fine appréciation, tel sage aphorisme :

L’assassinat a été consommé avec une brutalité qui n’a rien d’humain.

(Écho de Paris, 2 novembre 1902.)

Or, lorsqu’on prend quelqu’un à la gorge, on ne sait ce qui en résultera.

(Le Temps, 2 novembre 1902.)

Sachez donc vous borner. Mettez-vous à la place du lecteur : il fera bien les mêmes associations d’idées que vous, et qui suppléeront assez à ce que vous n’avez pas le temps de dire :

Mlle Marie Martinger, âgée de quarante et un ans, cuisinière, demeurant 14, rue Ganneron, a été trouvée morte hier matin dans sa chambre par sa sœur, Mme Bouloch. La mort était due à la rupture d’une conduite de gaz.

(Le Journal, 16 novembre 1902.)

Deux tubes chacun contenant 2 kilos de nitroglycérine ont éclaté. Heureusement, il ne se trouvait à proximité qu’un ouvrier, dont le corps a été littéralement réduit en miettes.

(L’Écho de Paris, octobre 1902.)

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À propos de l’assassin Vidal :

Son frère aurait trouvé un bateau marchant presque tout seul.

Vidal dessine assez bien, il fait de la musique : il nous semble que nous pouvons dire que Vidal est un dégénéré.

(Le Journal, 5 novembre 1902.)

– Vous avez passé la fête de Noël en famille. Vous avez même amené des enfants au cirque. Quelles explications de ces crimes pouvez-vous donner ?

Vidal se tait.

L’audience est levée.

(Les Débats, 4 novembre 1902.)

C’est bien lui qui a tué l’enfant d’un coup de rasoir à travers la gorge, avec un mouchoir sur la bouche.

(Les Débats, 14 novembre 1902.)

Le banquier lui avait demandé l’adresse d’une femme aimable où il pourrait aller digérer agréablement.

(Les Débats, 1er novembre 1902.)

À cette époque, son frère avait eu la gorge sectionnée par deux individus qu’il dénonça et qui depuis furent condamnés à huit et quinze ans de travaux forcés.

(Le Journal, 31 octobre 1902.)

Joignez à cette concision une écriture artiste et impeccable.

Bastide se précipita sur lui, et, d’un coup de dent, lui arracha l’appendice nasal.

Le blessé poussa un cri de douleur et porta la main à son nez. Au même moment, l’agresseur la saisit et lui arracha l’annulaire.

(L’Écho de Paris, 11 novembre 1902.)

La concision n’est pas à dédaigner même pour les articles de reportage : elle permet les sous-entendus.

Il semble bien que la voie dans laquelle on voudrait entrer serait d’obtenir la démission de M. Lemercier. Bien que la porte de ce dernier soit hermétiquement fermée, nous serions surpris qu’il entrât bénévolement dans ces vues.

(Journal des Débats, 18 novembre 1902.)

B. — Hermétique, hermétiquement sont des termes à retenir et à employer chaque fois qu’il s’agit de fermer une porte, une fenêtre, une malle, un coffre-fort, un regard d’égout, ou la bouche d’une femme.

Vous pouvez accoutumer le public par ces moyens à vous comprendre en très peu de mots ; c’est affaire entre vous et lui :

Cette visite est un symptôme pacifique des Balkans.

(Le Petit Temps, 31 octobre 1902.)

CUIRASSÉS SUSPENDUS

(L’Écho de Paris, 2 novembre 1902.)

Mais n’allez point être concis là où il ne faut pas. Non erat hic locus. On aime à tout savoir quand il s’agit du voyage d’un roi, des actions d’un grand homme politique, de l’escroquerie à la mode, d’un crime sensationnel — de Napoléon :

Il s’est assis là, grand’mère,

Il s’est assis là ?

Dites à vos lecteurs combien l’Empereur Guillaume mange de petits pains à son premier déjeuner ; si M. Loubet se boutonne à droite ou à gauche ; comment Mme Humbert se faisait faire les ongles ; à quelle heure Boulaine se lève, et de quel cirage se sert M. Clemenceau. Comme à Homère, il vous est permis, le long de ces récits, de vous assoupir. Vous y gagnerez des lignes et votre public de la satisfaction.

Parlez-lui de Boulaine ; il aimera sentir exciter sa fantaisie :

Depuis ce jour jusqu’à samedi, on ignore où il a passé son temps. On pense qu’il a pris ses repas à droite et à gauche.

(Le Temps, 29 octobre 1902.)

Racontez-lui comment les héros boers visitent le Louvre :

Kaempfen expliquait ; M. Sandberg traduisait ; de temps en temps, M. Herbette désignait de vastes panneaux, et murmurait à l’oreille de Botha :

Old picture

(Le Figaro, octobre 1902.)

Notez minute par minute tout ce que fait Guillaume II :

À trois heures cinquante-cinq, il était dans la capitale de l’Angleterre ; à quatre, il en repartait, après que ses deux petits chiens favoris eurent été nourris d’un demi-poulet rôti chacun.

(Le Temps, 10 novembre 1902.)

Caractérisez soigneusement les paroles de M. Clemenceau :

Clemenceau a été très intéressant. Son discours, mêlé de bon et de mauvais, contient un peu de tout. Il a été quelquefois long et traînant, et, d’autres fois, vif et rapide.

(Journal des Débats, 1er novembre 1901.)

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