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Les joyeux drilles du Far West

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Amateurs d’alcool, de rixes et de blagues sadiques, les jolly fellows (« joyeux drilles ») ont façonné l’identité américaine. Pendant une bonne partie du XIXe siècle, ils ont incarné le goût du risque et une certaine forme de camaraderie virile, parfois homosexuelle, souvent xénophobe. Mais le triomphe du capitalisme et de l’individualisme signa leur arrêt de mort.

Un chauffeur de Pennsylvanie se réveille un matin pour découvrir son chariot juché au sommet d’une grange. En Virginie, le panneau « Gâteaux et bières à vendre » se retrouve accroché à la porte d’un pasteur… La plupart des gens aiment rire de bonnes blagues. Les historiens, eux, ont pour mission de les comprendre. C’est le défi que relève Richard Stott dans Jolly Fellows. Male Milieus in Nineteenth-Century America. Les farces citées ici sont un simple échantillon des plaisanteries imaginées par un certain type d’Américain (bagarreur, vantard, soulard, et joueur) qu’on trouvait, c’est selon, dans les tavernes de village ou dans les rues des villes, au XIXe siècle. Ces hommes se faisaient souvent appeler « joyeux drilles », et Stott en dresse une sorte de portrait clinique. Ils seraient, dit-il, les ancêtres méconnus du premier Mickey Mouse, bien plus sadique que la gentille souris d’aujourd’hui, du personnage de joueur stoïque incarné par Humphrey Bogart dans Casablanca, ou encore de l’émission Jackass (1). La réputation du joyeux drille est moralement ambiguë. Et, plus on avance dans le livre de Stott, plus les farces se font sinistres. Quand un ivrogne du Tennessee revient à lui, il découvre que son visage a été peint en noir pendant qu’il était inconscient. Dans une ville des bords du Mississippi, des hommes tendent une corde de part et d’autre d’une rue et se mettent à courir avec, faisant trébucher les passants. Dans une taverne bondée du Kentucky, on ajoute subrepticement du tabac à la soupe, provoquant une nausée générale. Au Texas, les pieds d’un avocat ivre sont arrosés de kérosène et embrasés. Au Kansas, un ours apprivoisé est frictionné avec du sulfure de carbone, provoquant les hurlements de douleur de l’animal. Un aubergiste du Maryland noie le chien d’un ami, « juste pour le plaisir ».   Les fondateurs du Klu Klux Klan voulaient faire une farce Plus d’un siècle nous sépare de ces atrocités, dont on s’épargnerait volontiers le récit. Mais il est impossible de comprendre la culture américaine du XIXe siècle sans les joyeux drilles. En outre, ils sont la manifestation d’affection masculine la plus visibl
e de leur époque, sujet qui m’intéresse. Quand ils ne se donnaient pas des coups de boule, les jolly fellows s’embrassaient, se donnaient l’accolade, partageaient leur assiette. Nombre d’hommes se tenant par la main sur les vieux daguerréotypes sont des joyeux drilles. Et si certains apparaissent indiscutablement homosexuels au regard moderne, d’autres semblent entretenir un type de relation plus difficile à définir. Ce qui est sûr, c’est que, malgré leurs déclarations d’affection mutuelle, ils fréquentaient volontiers les prostituées. L’Amérique n’a pas inventé ce mode de vie. Stott fait remonter le phénomène au comportement tapageur des Européens dans les tavernes ou les jours de marché. Aux États-Unis, les vétérans désœuvrés de la guerre d’Indépendance semblent avoir les premiers donné le ton, en faisant la bringue dans les tavernes et les épiceries, qui servaient à l’époque de l’alcool. Dans les villages, la foule des tavernes comprenait toujours quelques représentants de l’élite, notamment des politiciens et des hommes de loi. Dans les villes, au contraire, ceux qui buvaient en public étaient jeunes et au bas de l’échelle sociale. Partout, ils se battaient. En Nouvelle-Angleterre, les conflits étaient tranchés par des combats de lutte irlandaise, où il y avait des règles. Mais, ailleurs, les bagarres étaient plus dangereuses. En Caroline du Nord, on crevait les yeux ; dans le Tennessee, on mordait les oreilles. À Natchez, dans le Mississippi, il y eut des combats à coups de « chaises, barres de fer, parapluies, pelles, haches, cannes-épées, cravaches, couteaux, dagues et pistolets », raconte Stott. Même ceux qui ne prenaient pas part aux combats les toléraient. Stott émet l’hypothèse que les attaques occasionnelles contre des Noirs, des Juifs ou des Indiens servaient sans doute à préserver des barrières sociales qui n’avaient pas d’existence légale. Faire des farces était semble-t-il l’intention originelle des six hommes qui fondèrent le Ku Klux Klan en 1866. Les grandes réformes du XIXe siècle – contre l’alcoolisme, les rixes, le jeu et la prostitution – acculèrent les joyeux drilles. La réforme partit du Nord-Est pour s’étendre rapidement au Sud et à l’Ouest, transformant l’ensemble de la société. L’Américain moyen buvait environ 27 litres d’alcool en 1830, contre 7 litres seulement en 1845. Cette transformation est parfois portée au crédit d’un mouvement de réveil religieux. Mais Stott soupçonne que la véritable cause fut le capitalisme industriel, et le développement de l’individualisme qu’il favorisa. Les manières devinrent plus raffinées, l’alimentation plus sophistiquée. La culpabilité, les commérages et la loi se liguèrent contre le mode de vie des jolly fellows. À partir du moment où les organismes de crédit se mirent à tenir compte de la consommation d’alcool de leurs clients, la confrérie des joyeux drilles était condamnée. Elle trouva un temps refuge à New York. Et connut une renaissance en Californie pendant la ruée vers l’or, livrant sa dernière bataille dans les années 1870 et 1880, lorsque la course au bois, au pétrole et aux minerais précieux, ainsi que le commerce du bétail favorisèrent le rassemblement d’hommes jeunes dans des quartiers confinés. D’après Stott, ce « roman viril » de l’Ouest sauvage explique l’attrait que cette région n’a cessé d’exercer. Le voyage vers l’Ouest signifiait la liberté et le risque. Le taux d’homicide était dix fois plus élevé qu’à New York. Mais, in fine, la grise poussière de la respectabilité finit par recouvrir l’Ouest aussi. Le joyeux drille trouva un dernier asile dans l’univers de la fiction. On retrouve par exemple l’ambiguïté érotique qui le caractérise, au début du XXe siècle, dans les numéros burlesques du duo formé par Lew Fields et Joe Weber. Fields tabassait toujours Weber, et plus la raclée était violente, plus le public hurlait de rire. Dans un sketch cité par Stott, Weber demande pourquoi. « Pourquoi ?, lui répond Fields. Pourquoi ? Parce que je t’aime bien ! Quand je te regarde, ce que je ressens est tellement… oh, je n’arrive pas à l’exprimer ! Tellement… oh oh oh oh… » Et Fields de continuer à l’étrangler.   Ce texte est paru dans BookForum de février-mars 2010. Il a été traduit par Damien Larivière.

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