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Lettre à mes amis mangeurs de viande

Chers Amis Mangeurs de Viande (CAMV), lorsque je suis devenu végétarien, il y a près de vingt-cinq ans, j’avais la foi du converti : j’avais du mal à comprendre pourquoi la planète entière ne m’imitait pas. Du jour au lendemain, six milliards d’individus cessant de manger de la viande, ça aurait fait du bruit. Après tout, on le sait depuis un moment, être carnivore peut-être mauvais pour la planète (déforestation et débauche d’énergie pour nourrir les animaux plutôt que les être humains). Ne pas manger de viande était une façon pour moi de faire un pas de côté dans une société trop normative. J’ai grandi au sein d’une famille dans laquelle ne pas manger les rillettes du village où nous vivions était considéré comme un acte de déloyauté absolue, une trahison méritant l’exécution sans passer devant une cour martiale. Renoncer à la viande était comme annoncer que l’on allait s’enfermer au carmel, ou pire.

Depuis vingt-cinq ans, devant mon plat de tofu, j’ai eu le temps de méditer et de repenser à mes CAMV. Et finalement, j’ai changé d’avis. Je ne suis pas redevenu carnivore, mais voici, Chers Amis Mangeurs de Viande, ce qui me paraît une solution raisonnable, bonne pour les carnivores et bonne pour la planète : manger de la viande doit être un luxe, un acte d’un raffinement extrême. Tout ce qui est fait mérite la perfection. Ce principe s’applique aussi à la viande. Il faut faire de l’acte de manger de la viande une sorte de rituel. Pour commencer, il ne faut manger que la viande d’animaux élevés de manière humaine. De la même manière que celui qui mange dans un restaurant dont le chef est de mauvaise humeur absorbe la mauvaise humeur du chef, celui qui mange un animal élevé de manière industrielle, sans respect, intègre le stress et l’angoisse de l’animal. Pourquoi voudrait-on faire un repas à partir de la souffrance d’un être vivant ? Au contraire, il faudrait, silencieusement, au moment où l’on se met à table, imaginer une sorte de prière pour remercier l’animal de ce qu’il nous donne.

Manger est l’acte le plus politique que l’on puisse faire dans sa vie quotidienne. On peut consommer industriellement ou choisir de manger sainement en faisant du bien à la planète, en soutenant des petits producteurs qui n’élèvent pas les animaux « comme du bétail », justement. L’État pourrait même créer un corps de masseurs de bœuf, comme pour le bœuf de Kobe, au Japon. Pourquoi ne pas imaginer que l’un de nos grands couturiers conçoive un uniforme pour ce corps de masseurs ? ça aurait de l’allure. Ces uniformes colorés auraient le mérite de nous faire penser à ce qui est dans notre assiette au lieu de manger mécaniquement, comme trop souvent.

Voilà une autre règle que je souhaiterais voir adoptée par mes Chers Amis Mangeurs de Viande : manger en pleine conscience. Cela s’applique à tout le monde, bien sûr, mais en particulier aux carnivores. Ne pas manger mécaniquement en pensant à autre chose. John Welwood, un grand thérapeute américain, parle d’ordinary magic : faire de chacun de nos gestes, même le plus simple – se brosser les dents, répondre au téléphone, manger – un acte accompli en pleine conscience et donc avec un supplément d’âme et de jouissance. Être carnivore devrait nous imposer ce supplément d’âme, nous obliger à nous comporter de cette manière élégante, d’être présent au monde.

Chers Amis Mangeurs de Viande, j’espère que vous ne m’en voudrez pas de mes conseils ou suggestions et je suis, à mon tour, ouvert aux recommandations que vous souhaiteriez adresser au végétarien que je suis.

Un lotus pour vous,

Jean-Sébastien Stehli

Jean-Sébastien Stehli est rédacteur en chef de Madame Figaro.

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