Melinda Gates, la féministe québécoise et la souillon
Temps de lecture 5 min

Melinda Gates, la féministe québécoise et la souillon

Écrit par La rédaction de Books publié le 23 février 2016

Publicité General Electric, 1957

Bill et Melinda Gates, dans la lettre annuelle de leur Fondation, soutiennent que le monde a tout à gagner à un meilleur partage des tâches entre hommes et femmes. Notamment, explique le couple de milliardaires philanthropes, parce que les femmes trouveront enfin le temps de participer davantage à l’économie et à la vie collective. Elles y gagneront surtout dignité et respect, pour le plus grand bien de tous, selon l’étonnante Madame Dandurand. Dès 1901, dans Nos travers, cette journaliste, romancière et féministe québécoise remettait la femme au foyer à sa juste place, celle d’une petite reine, pas d’une servante. Que son mari et ses enfants se le tiennent pour dit, et la société ne s’en portera que mieux.

N’oublions pas que la famille est le royaume de la femme. Rien par conséquent ne justifie le zèle intempestif de quelques bonnes âmes qui, dans la vie de famille, craignant de n’en pas faire assez, poussent le dévouement jusqu’à la servilité.

J’ai vu de ces abnégations irraisonnées produire les effets les plus tristes.

C’est qu’il faut du discernement et de la sobriété, comme dit saint Paul, jusque dans la sagesse et la vertu. La femme, qui est la reine de la famille, doit éviter de compromettre sa dignité jusqu’à s’abaisser inutilement.

Son influence morale, si précieuse et si salutaire, est nulle là où elle se fait la servante de son mari et de ses enfants.

La nécessité oblige quelquefois une épouse ou une mère à faire les offices les plus pénibles. Quand le devoir exige l’accomplissement de ces corvées humiliantes, on ne peut trop la louer si elle s’en acquitte courageusement ; mais ce que nous n’admettons pas, c’est qu’elle se dépouille elle-même, et sans raison, du tribut de respect et d’hommage auquel elle a droit dans son petit royaume, pour se dégrader jusqu’à cirer les bottes de ses fils ou de son mari — de solides gaillards que cette esclave volontaire façonne avec amour à l’égoïsme et à la tyrannie. On conviendra qu’un rôle plus noble est assigné à la mère de famille. Elle méconnaît sa mission, quand, animée d’un zèle inintelligent, elle se rabaisse au rang d’une souillon. Les services d’une bonne à tout faire se payent relativement bon marché, et le temps perdu à remplir ses triviales attributions serait incontestablement mieux employé par la femme qui a charge d’âme, à s’instruire pour diriger celles qui lui sont confiées.

Mais, me dira-t-on, quelque minime que soit le prix représenté par le salaire d’un domestique, dans un grand nombre de cas la modicité des revenus ne permet pas à la maîtresse de maison d’en faire le sacrifice.

Eh bien, voilà encore une meilleure raison pour que la pauvre créature sur laquelle retombent de si lourdes charges soit dispensée de tâches qui ne conviennent ni à sa dignité ni à la faiblesse de son sexe.

Des fils bien nés, du reste, n’accepteront jamais de leur mère certains services, et l’homme qui a quelque honneur et le moindre respect pour sa compagne ne tolérera pas qu’on lui laisse le soin de besognes pénibles qui ne sont qu’un jeu pour la force masculine.

Et tenez — puisque j’ai commencé à parler de bottes — la mère qui, privée de serviteurs, exige de ses écoliers qu’ils nettoient leurs chaussures avant de se coucher et ne partent pas le matin pour leur travail sans avoir fait leur petite part de la besogne, cette mère n’en est pas moins chérie des siens.

Les égards qu’elle se fait rendre ont pour effet d’augmenter le prestige de son autorité.

Mieux que des préceptes et des réprimandes, ils enseignent aux enfants à honorer ceux à qui ils doivent la vie.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Quel détestable préjugé portent quelques parents dans les familles pauvres à asservir la femme au sexe fort, qui devient alors et naturellement le sexe tyrannique ; car avez-vous vu souvent des gens à qui on permettait d’abuser, ne pas user — à tout le moins — de la permission ?

Dans les maisons où l’on ne peut pas garder de serviteurs, la mère et les filles sont très souvent de pauvres tâcherons, suffisant à peine à accomplir les multiples travaux de la journée. Quand les hommes rentrent, ils s’assoient à une table toute servie ; les femmes pendant leur repas se lèveront vingt fois s’il le faut, pour satisfaire à leurs besoins ; ils fument ensuite, tandis qu’on range tout et ce plaisir entraîne encore pour la ménagère une pénible corvée. Tous leurs mouvements ont pour effet de détruire l’ordre établi au prix d’un dur labeur.

On les laisse tout faire — ou ne rien faire — on ne leur demande pas le moindre service. Pourquoi ? Parce qu’ils sont des hommes, et que l’on croirait ridicule de solliciter de leur part le léger secours qui allégerait d’une manière sensible un fardeau écrasant.

La mère d’un officier français qui était en même temps un fils affectueux, me racontait un jour que, durant une vacance de son service militaire, le jeune homme la trouva dans de fâcheux embarras domestiques, et forcé de s’arracher à sa chère compagnie pour vaquer aux soins du ménage. Que fit le brave soldat, le héros en herbe et le bon fils ? Tout simplement ce que lui suggéra son cœur : suivre sa mère, et l’aider, avec une gaucherie distinguée et charmante, à se débarrasser de la besogne.

Il en est qui auraient trouvé ridicule ce fier militaire mettant le couvert ou essuyant la vaisselle, tout en racontant à son interlocutrice ravie ses exploits au Tonkin ; mais les natures délicates saisiront le côté touchant et poétique du tableau.

Le jeune homme ne crut pas déchoir de sa dignité en faisant ce que sa mère consentait elle-même à faire ; et en réalité je ne vois pas ce qui peut dispenser le sexe fort, redevable à l’autre des soins prodigués à son enfance et de la conservation de la vie, de se montrer secourable et entièrement dévoué à ses bienfaitrices.

On retrouve sous une autre forme, très commune, cette inégalité des privilèges entre les deux sexes : des gens sans fortune mais appartenant à une certaine classe de la bourgeoisie auront l’ambition de voir leurs fils devenir avocats, médecins ou notaires.

Pour arriver à un but dont les exigences sont disproportionnées à leurs faibles ressources, les pères et les mères s’entendront pour s’imposer à eux-mêmes d’abord des privations, et en second lieu pour sacrifier actuellement les filles à l’avenir problématique de leurs frères. On les retirera plus tôt du couvent pour les faire concourir à l’œuvre d’économie et les astreindre à un travail souvent préjudiciable à la santé ; on les vêtira chétivement ; et on les privera de tout plaisir, afin de pouvoir suffire aux frais d’éducation des autres.

Et, cependant, les garçons prennent l’habitude de manger avec insouciance le pain si chèrement acheté, et d’accepter sans vergogne, très souvent sans la moindre gratitude, une si complète abnégation. Bienheureux encore sont les parents quand les enfants favorisés aux dépens des autres savent profiter des avantages reçus et récompenser leurs familles par le succès.

Eh bien, je soutiens qu’un pareil système, sauf les cas de talents exceptionnels ou d’une volonté, d’une application énergique et persistante, constitue une injustice flagrante qui tire son origine de l’orgueil plus que du dévouement paternel et du sentiment du devoir.

Quand dans les familles pauvres l’élévation des uns exige l’écrasement des autres ; quand au surplus on ne trouve pas dans les aptitudes extraordinaires d’un sujet une excuse aux passe-droits qu’on fait en sa faveur, pourquoi ne pas laisser les fils suivre tout bonnement la carrière de leurs pères, et devenir de bons artisans plutôt que des déclassés ?

Pourquoi ne pas laisser plus de bras et plus d’intelligences à l’agriculture, la plus belle des vocations humaines, la seule que le Bon Dieu nous ait recommandée dans la personne de notre premier père après son mémorable revers de fortune au Paradis Terrestre ?

Notre pays assurément y gagnerait. Nos villes peut-être ne pulluleraient pas d’avocats médiocres ; l’on verrait dans les campagnes un plus petit nombre de médecins d’une ignorance désastreuse, de tabellions solennels dont les actes de ventes ou les rédactions de testaments engendrent les procédures contentieuses ; la classe de parasites, cherchant à vivre de la politique, et visant à la députation, non pas comme à un poste honorable où l’on peut se rendre utile à son pays, mais pour y recueillir dans l’oisiveté toutes les immunités que le peuple donne à ses représentants — et, qui sait, d’autres privilèges qu’il ne leur donne pas — cette classe n’existerait peut-être pas.

Si, au lieu de jeter tout ce que nous avons de forces intellectuelles dans une ou deux voies bien encombrées, on s’efforçait de les diriger vers l’Industrie et cette bienheureuse Agriculture, nos terres se défricheraient, le grenier national s’emplirait, le budget québéquois connaîtrait enfin les douces lois de l’équilibre, et pour nos entreprises publiques nous arriverions à nous passer du concours des étrangers.

Le conseil s’applique naturellement à la haute et à la riche bourgeoisie, qui ne doit pas hésiter à faire de ses fils de bons cultivateurs ou d’habiles artisans si leurs aptitudes naturelles se manifestent dans ce sens.

Tout le monde ne peut pas être juge, ministre ou évêque.

Il vaut mieux gagner honorablement son pain dans la plus humble des positions que de s’exposer, en entreprenant une lutte disproportionnée à ses forces, à devenir un raté, et que de se résigner à vivre du patrimoine paternel au détriment des autres membres de la famille.

L’équité des parents ne doit pas leur permettre de se faire illusion sur ce sujet. Pour nous, ce que nous venons réclamer dans cette question de privilèges c’est la protection de la femme.

C’est une bien singulière faiblesse en vérité qui pousse les pères et surtout les mères dans certaines familles, à sacrifier les filles aux garçons. Une espèce de culte est rendu quelquefois à ces privilégiés de la nature par de tendres et injustes mamans qui forcent toute la maisonnée à s’associer bon gré, mal gré à leur partialité. C’est rendre un bien mauvais service à leurs favoris ainsi qu’à leurs futures épouses.

Si les jeunes gens ne sont pas formés au respect de la femme dans leurs rapports de famille ils ne seront jamais que des rustres et des tyrans, même pour cette mère idolâtre qui les aura façonnés à l’égoïsme.

Dans la famille les frères doivent être les esclaves, les « cavaliers servants » de leurs sœurs.

2
Commentaires

écrire un commentaire

  1. Boudier dit :

    Édifiant. .
    C’est une vision, dans son contexte, proche de celle de Caroline Fourest

    Merci

  2. Enila dit :

    Ce très bel article est toujours d’actualité : dans les familles d’immigrés (parlons-en) il est courant, de par la culture et la force du patriarcat machiste, de voir les mères et les filles rabaissées au rang de « boniches » des hommes de la maison. Et ceci est d’autant plus vrai pour ceux dont les traditions et la religion du pays d’origine sont fortes et place la femme en subalterne servante de l’homme. Mais il n’est pas politiquement correct de le dire, n’est-ce pas ?
    Pour ma part, vivant à la campagne, j’estime normal que l’homme se charge des fardeaux s’il est vigoureux, et que la femme soit plus présente en cuisine mais j’ai appris à mes fils à cuisiner et bien sûr, faire le ménage.
    Ne pas prendre en compte nos différences génétiques revient à dire que la femme peut remplacer l’homme, ce qui serait dommage dans certaines circonstances … et impossible dans l’autre sens (un homme ne peut pas allaiter- mais il peut changer les couches du bébé) ! personnellement, je préfère l’allaitement ….