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Le « mur de Trump » et la nouvelle frontière américaine

La Frontière sans cesse repoussée vers l’ouest a longtemps incarné pour les Américains l’idéal d’un monde libre et sans limites et justifié leur expansionnisme. Le mur physique que Donald Trump entend ériger entre les États-Unis et le Mexique marque-t-il la fin de cet idéal ou en traduit-il les pires aspects ?


© Joel Angel Juárez / Zuma Wire / Réa

La frontière américano-mexicaine (ici, clôture financée par le privé à Sunland Park, Nouveau-Mexique, en 2019) nie l’idée d’expansion illimitée qui a longtemps nourri l’optimisme américain.

Si l’on m’avait demandé, il y a quinze ans, de décrire un groupe de militants vent debout contre l’immigration clandestine, j’aurais peut-être imaginé une bande d’excentriques distribuant des tracts photocopiés dans un restaurant de banlieue. En tout cas, au Texas, où je réside, l’immigration était un sujet mineur. Pour les militants de droite, les gays et les lesbiennes constituaient davantage une menace que les travailleurs immigrés mexicains. À l’époque, il y avait deux grandes tendances chez les républicains, les pro-business et la droite chrétienne ; être nationaliste et xénophobe, c’était faire preuve d’un extrémisme rance auquel aucun de ces courants n’adhérait réellement.

Alors que s’est-il passé ? En 2016, j’ai été surprise de voir que le projet de mur à la frontière américano-mexicaine du candidat Trump rencontrait du succès dans l’opinion. Et, même après l’hystérie autour des migrants qui a abouti en 2018 au placement d’enfants en détention, j’ai persisté à y voir la réactivation d’une maladie chronique tapie au cœur de notre société, une inflammation aiguë qui finirait par se calmer.

Dans son nouveau livre, The End of the Myth, l’historien Greg Grandin propose une explication historiquement plus complexe : notre frontière sud, dit-il, est devenue l’antipode de la Frontière, la négation de cette idée d’expansion illimitée vers l’ouest qui a longtemps nourri l’optimisme américain mais n’y parvient plus. Vus sous cet angle, les Américains sont sujets à des crises de panique à propos de leur frontière sud, non tant parce qu’ils ont des difficultés financières ou qu’ils sont pris d’un accès cyclique de xéno­phobie, mais parce que le mythe de la Frontière est devenu inopérant.

Mon professeur d’études américaines au lycée était très friand d’histoire des idées. Dans mon souvenir, il a expédié la guerre de Sécession mais s’est attardé sur la thèse de la Frontière de Frederick Jackson Turner, qui veut que les territoires défrichés de l’Ouest aient forgé notre caractère national. Grandin n’aurait pas pu faire plus plaisir à mon ancien prof, puisqu’il prend cette thèse comme point de départ. Turner était un obscur professeur de l’université du Wisconsin lorsqu’il prononça en 1893 une conférence intitulée « De l’importance de la Frontière dans l’histoire des États-Unis » devant un public clairsemé d’historiens apparemment peu emballés 1. Turner contestait la vieille idée selon laquelle tout ce que la culture et la philosophie politique américaines avait de mieux venait d’Europe et affirmait que l’esprit démocratique était un produit du cru, qu’il avait été insufflé par les pionniers et que l’idée d’expansion est constitutive de l’imaginaire collectif. Même ceux qui n’avaient jamais quitté la côte Est fondaient leur conception de la liberté américaine sur l’idée que la Frontière était un territoire du recommencement. Comme la Frontière faisait de la place à chacun, le caractère européen se transforma en quelque chose de plus énergique et de plus rude, de plus individualiste et égalitaire.

Le terme frontier était au départ à peu près synonyme de border. Le sens plus vaste et moins précis que l’on donne ­aujourd’hui au mot dans le contexte américain est né aux États-Unis au XIXe siècle et s’est diffusé grâce à Turner, dont les idées avaient fini par trouver un écho dans l’opinion. « La Frontière, écrit Grandin, en est venue à désigner une sphère culturelle, un combat civilisationnel, un mode de vie. » Bien entendu, le mot donnait une image partielle, fausse même, de l’expansion américaine, et il allait s’écouler beaucoup de temps avant que les historiens s’intéressent au militarisme et aux violences qui avaient permis la progression des colons blancs vers l’ouest. Turner lui-même faisait abstraction des massacres, dont il avait pourtant été le témoin dans sa jeunesse. Dans sa ville natale de ­Portage, dans le Wisconsin, son père était un de ceux qui appelaient le plus ardemment à anéantir les villages winnebagos et menominees voisins, et son vœu fut exaucé par des soldats qui embarquèrent les Amérindiens et les déportèrent dans le Nebraska.

Dès le départ, toutefois, la Frontière américaine a signifié deux sortes de libertés : celle qu’offraient les grandes étendues, la sensation d’infini, et celle qui tenait à la suppression des règles, à la possibilité de réduire en esclavage, de torturer et de tuer dans le but de s’approprier ces grandes étendues. L’un des premiers porte-étendards de cette forme violente de liberté fut Andrew Jackson : avant de devenir président des États-Unis, c’était un élu local du Tennessee, un juriste et un planteur qui s’était enrichi en pratiquant l’esclavage et en accaparant des terres amérindiennes. Très critique à l’égard des traités fédéraux qui protégeaient les territoires des Indiens, il avait pris la tête d’une milice chargée par l’assemblée du Tennessee d’« exterminer la nation creek ». Jackson poussait ses hommes à être des « engins de destruction ». Ils avaient pour mission d’incendier les villages, de tuer les guerriers et d’asservir femmes et enfants.

Des hommes d’État mieux dégrossis tels que Madison, Monroe et Jefferson se méfiaient de Jackson mais s’appuyaient sur lui pour combattre les Britanniques à La Nouvelle-Orléans, les Séminoles en Floride et les Chicachas dans le Tennessee et l’Alabama. La Frontière était un champ de bataille, et les guerres en série servaient d’exutoire aux tensions sociales larvées de l’Amérique urbaine : au lieu de conflits de classe sur la côte Est, on eut des guerres indiennes dans l’Ouest. La Frontière physique fournissait aux hommes blancs un lieu où déverser leur colère, tandis que la Frontière imaginaire sublimait cette violence et forgeait le mythe de l’individualiste rude et inventif, mythe qui allait à son tour donner naissance à la conception américaine de la liberté.

 

Tandis que s’imposait la légende de l’Ouest, qui niait la violence constitutive de l’entreprise, des massacres commençaient à la frontière sud. Marchant sur les pas de Jackson, Zachary Taylor dirigea pendant la guerre américano-mexicaine (1846-1848) des troupes qui commirent le long du Rio Grande des atrocités à « faire pleurer le Ciel et faire rougir de honte tout Américain de convictions chrétiennes », selon le mot du chef des armées, le général ­Winfield Scott. Au fil des années, la frontière ­américano-mexicaine devint, écrit Grandin, « le réceptacle du racisme et de la violence auxquels la Frontière était censée tourner le dos, selon ses théoriciens, dans sa marche vers l’avenir ». Quand la police des frontières fut créée, en 1924, les suprémacistes blancs y trouvèrent naturellement leur place.

Pendant une bonne partie du XXe siècle, la ville de Laredo, au Texas, a pu sembler être à des années-lumière de Washington, mais Grandin montre de manière éloquente comment l’extrémisme alimenté par la Frontière va se répandre dans le reste du pays. Harlon Carter, le fils d’un agent de la police des frontières, a grandi à Laredo ; à 17 ans, il tue par balles un Américano-­Mexicain de 15 ans (il invoque la légi­time défense et fait deux ans de prison ; sa condamnation sera annulée par la suite). Quelques années plus tard, en 1936, il entre à son tour dans la police des frontières et finit par en deve­nir le directeur. Sa mission, selon un article de journal : mener une «  guerre totale pour faire refluer des dizaines de milliers » de Mexicains dans leur pays. À sa retraite, en 1970, il se prend de passion pour les armes : membre de longue date de la National Rifle Association (NRA), il en devient le directeur général adjoint et prend la tête de la faction qui incite la NRA à faire du lobbying contre la réglementation du port d’armes, au lieu de se limiter à promouvoir le tir sportif.

 

Quand l’Ouest américain finit par être un espace délimité et divisé en parcelles, le mythe de la Frontière se ­reporta sur les guerres livrées à l’étranger. À partir de la guerre hispano-américaine de 1898, affirme Grandin, un accord ­tacite fut passé avec les soldats des anciens États confédérés du sud des États-Unis : ils pourraient faire leurs preuves en participant à l’occupation de territoires ou en luttant contre l’insurrection, et pourraient, au passage, commettre toutes sortes d’exactions contre les populations basanées de pays comme Haïti et les Philippines. L’armée proposa en parallèle un marché aux Afro-Américains et aux membres d’autres minorités : elle leur donnait les moyens d’accéder à la classe moyenne en échange de leur adhésion aux visées impérialistes des États-Unis. C’est ainsi que l’expansionnisme et la ­violence raciale continuèrent à marcher main dans la main, sur de nouveaux théâtres ­d’opérations.

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Au XXe siècle, c’est le New Deal qui porta le premier véritable coup au mythe de la rudesse et de l’individualisme et à la violence qui animait les pionniers. Le président Franklin Roosevelt et son administration avaient mesuré le coût du laisser-faire individualiste et cherchaient à instaurer des programmes de protection sociale. Quelques décennies plus tard, Martin Luther King dénonçait haut et fort les dégâts provoqués par le militarisme américain et qualifiait les États-Unis de « premier pourvoyeur de violence » dans le monde, de pays « dégoû­té par sa propre barbarie ». Le pasteur King soutenait que cette politique étrangère belliqueuse stimulait les éléments les plus violents de la société américaine, tout en détournant l’argent et l’attention de ­mesures qui auraient permis d’améliorer le bien-être de la population. Le Vietnam avait ébranlé la foi dans une Amérique sans contraintes.

Ronald Reagan sut tirer profit du phénomène que dénonçait Martin Luther King. Il parvint à gagner la confiance des anciens combattants du Vietnam mécontents en ressuscitant l’idéal d’une Amérique sans limites, puis à canaliser leur colère dans des opérations anticommunistes à l’étranger, en Amérique centrale notamment. Se créa ainsi un cercle vicieux, puisque ces conflits provoquaient un afflux de réfugiés aux États-Unis et que ces migrants mettaient en fureur « le public même que Reagan avait recruté pour mener les guerres qui avaient fait d’eux des réfugiés », écrit Grandin. Puis, dans les années 1990, l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) sonna le glas de beaucoup de petites exploitations agricoles au Mexique, poussant davantage de paysans aux abois à émigrer aux États-Unis.

L’actuel mouvement antimigrants a ses racines dans l’échec de la ­réforme de la politique d’immigration de George W. Bush en 2006. Depuis, l’État fédéral dépense toujours davantage pour étanchéifier sa frontière sud, en renforçant son « infrastructure tactique » : barrières physiques, surveillance électronique, présence policière de plus en plus massive. Cette frontière sera toujours poreuse, mais ­Trump s’attache à un mur imaginaire qui fermerait hermétiquement le pays. Pour Grandin, toutes les vociférations à propos du mur témoignent du naufrage définitif de l’idéal de la Frontière, qui, selon lui, n’a jamais été qu’un mirage, la perspective d’un monde sans limites dont les richesses profiteraient à chacun. Le mur est un « monument au désenchantement, à une sorte de réalisme géopolitique cruel » qui fait qu’on accepte l’idée qu’il n’y en a pas pour tout le monde. C’est l’anti-Frontière.

Le livre de Grandin séduira surtout les lecteurs friands d’ouvrages qui brassent large. Les plus pointilleux se demanderont peut-être en quoi notre rage antimigrants est liée au mythe de la Frontière alors que d’autres pays riches connaissent le même phénomène sans avoir notre histoire. Comme le reconnaît Grandin lui-même, la frontière américano-mexicaine n’a rien d’exceptionnel en matière de violence raciste, c’est pourquoi il est difficile d’y voir plus qu’ailleurs un réceptacle de l’extrémisme et de la ­violence.

Mais l’intérêt de la thèse de Grandin, comme de celle de Turner, tient à ce qu’elle propose une interprétation stimulante, un survol ambitieux de l’histoire des États-Unis en vue de mieux cerner le moment présent et son état d’esprit politique. Donald Trump, nous dit Grandin, séduit les électeurs parce qu’il est encore capable de leur vendre l’idée de­ « li­berté », au sens d’une impunité complétée par de la cruauté. Si le mur représente la fin d’un idéal d’infinitude, il fleure bon aussi la permissivité violente de la Frontière, cette liberté de déshumaniser les personnes ­situées de l’autre côté d’une ligne imaginaire. Alors même que Trump ­impose de nouvelles restrictions à la frontière sud, tout son projet « témoigne d’un ­refus acharné des limites », note Grandin, résu­mant à merveille la politique d’enfant colérique du président pour conclure son élégant aperçu historique qui remonte à l’origine de l’accès de colère.

 

— Cet article est paru dans le numéro de février-mars 2019 du magazine américain Bookforum. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1. Frederick Jackson Turner a développé sa thèse dans un livre paru en 1920, The Significance of the Frontier in American History, et publié en français sous le titre La Frontière dans l’histoire des États-Unis, traduction d’Annie Rambert, PUF, 1963.

LE LIVRE
LE LIVRE

The End of the Myth: From the Frontier to the Border Wall in the Mind of America de Greg Grandin, Metropolitan Books, 2019

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