Napoléon, révolutionnaire jusqu’au bout
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Napoléon, révolutionnaire jusqu’au bout

Écrit par la rédaction de Books publié le 19 mars 2015

Les 200 ans du premier jour des Cent jours, c’est demain. Débarqué dans la baie de Juan (l’actuel Golfe-Juan) le 1er mars 1815, le 20 mars, Napoléon entamait son très bref second règne. Pour l’historien Jacques Bainville, tout était joué dès 1793. Un parti pris développé en 1931 par cet académicien, pilier de l’Action Française, dans son Napoléon.

En débarquant au golfe Juan, un des premiers à qui l’empereur eût parlé était le maire d’un village qui lui avait dit : « Nous commencions à devenir heureux et tranquilles, vous allez tout troubler. » Et l’empereur confiait à Gourgaud : « Je ne saurais exprimer combien ce propos me remua ni le mal qu’il me fit. » Est-ce cette rencontre, ce mot vrai et naïf ? Le fait est que cette irrésistible marche sur Paris, cette conquête d’un pays rien qu’en paraissant, ce que Chateaubriand appelle le prodige de l’invasion d’un seul homme, laissaient l’empereur plein de doutes. Cette montée triomphale, qui en eût enivré un autre, s’est accompagnée chez Napoléon d’une mélancolie, d’un manque de confiance, d’un pessimisme qui le poursuivront pendant la durée des Cent-Jours. Les périls qu’il courait dans cette équipée, il n’y pensait pas. Il pouvait, si un seul régiment l’arrêtait, être fusillé comme le sera bientôt Murat, débarquant à son exemple dans le royaume de Naples. Bonaparte préférait sa gloire à la vie. Mais il était trop intelligent pour ne pas comprendre que, pour lui presque autant que pour les Bourbons, les temps avaient changé, que la France ne serait plus telle qu’il l’avait connue avant la défaite et l’invasion, avant la Charte de Louis XVIII, l’octroi des libertés, la répudiation du pouvoir absolu. Il ne s’agit pas, comme au retour d’Égypte, de promettre l’ordre. Ce n’est pas ce qui manque. Le langage qu’il faut parler maintenant, celui de la Révolution pure, la situation elle-même l’impose, et rien n’embarrasse moins Bonaparte, fait à celui-là comme aux autres. Il lui sera plus difficile de mettre ses actes d’accord avec ses paroles, de trouver de nouvelles formes pour le gouvernement impérial. Et ce qui pèse surtout sur lui, ce sont les impressions de Fontainebleau, le souvenir des défections, le sentiment que le charme est rompu et que les choses ne seront plus ce qu’elles ont été, de quelque succès que soit payée son audace. Armé des trois couleurs qu’il porte au célèbre chapeau, il marche à la conquête de la France d’un cœur intrépide et d’un esprit soucieux, sûr de chaque moment, sans foi dans l’avenir. C’est un virtuose de la popularité qui joue son dernier grand air, un artiste qui ajoute à ses triomphes un tour de force inédit. Ce retour sans exemple, cette représentation unique, avec des scènes toutes faites pour la gravure et la postérité, c’est encore un élément qui donne à l’histoire de Bonaparte un tour fabuleux.

Pourtant, même le vol de l’aigle, il ne l’a pas livré au hasard, fidèle à son principe que le hasard seul ne fait rien réussir. Le millier d’hommes de son escorte, c’est ce qu’il faut pour les premiers pas, pour ne pas être arrêté ignominieusement par les gendarmes. Et les paroles qu’il dira sont calculées comme la route qu’il choisit. Le détour par les Alpes évite la Provence royaliste, sûrement hostile, témoin de son humiliation, et le met tout de suite en contact avec les populations dont les sentiments lui sont connus, des garnisons où il a des complices. Certain de ne pas se heurter aux troupes du gouvernement royal en prenant le chemin des montagnes, il l’est aussi d’être bien accueilli dans le Dauphiné, dans ce pays de Vizille d’où le mouvement de 1789 est parti, à Grenoble, où il a des intelligences, dont il est presque sûr que les portes lui seront ouvertes, et « à Grenoble, il est à Paris ». Ce qu’il appelle à lui, c’est le paysan, l’ouvrier. Et il ne les flatte pas dans leurs passions les plus nobles. Il parle moins d’honneur national et de gloire que des droits féodaux et de la dîme, des anciens nobles oppresseurs, des privilèges, de la reprise des biens nationaux. Les bottes de 1793, il les met pour de bon. Ce n’est plus le premier Consul conservateur et conciliateur, l’empereur légitime, qui naguère garantissait les trônes. Il revient en démagogue, flatte la canaille, menace les aristocrates : « Je les lanternerai. » Le préfet de l’Ain épouvanté s’écriait : « C’est une rechute de la révolution. »

Empereur et révolutionnaire, disant à tous « citoyens », le peuple est sa garde véritable et, plus encore que l’apparition du petit chapeau et de la redingote grise, le peuple entraînera le soldat. Le seul danger que Napoléon ait couru, dans cette marche aventureuse où il était à la merci d’un coup de fusil parti d’une troupe disciplinée, il le rencontra devant La Mure, au défilé de Laffrey. C’est là qu’il se présente, la poitrine découverte, au bataillon du 5e de ligne : « S’il en est un parmi vous qui veuille tuer son empereur, me voilà ! » Aucun n’obéit à l’ordre de faire feu, mais Napoléon avait eu soin de répandre ses proclamations parmi les voltigeurs qui lui barraient la route, de leur envoyer deux de ses officiers pour les ébranler, et il avait avec lui quinze cents villageois qui l’acclamaient. À Grenoble, à Lyon, avec une force grandissante, il en fut de même. La foule intimida les chefs et décida l’armée. Par-dessus tout, Napoléon avait recommandé aux siens, quoi qu’il arrivât, de ne jamais tirer les premiers, certain d’être protégé par le sentiment populaire, par le souvenir des victoires et par l’horreur de verser le sang d’anciens compagnons d’armes.

Débarqué au golfe Juan le 1er mars, il est le 10 à Lyon, toujours accueilli par des : « À bas les prêtres ! À bas les nobles ! » et par la Marseillaise. Macdonald, résolu à ne pas le laisser passer, fut réduit à la même impuissance que le commandant du bataillon de La Mure. Les maréchaux, les conjurés de Fontainebleau doivent être, ils sont en effet, les plus ardents à prévenir son retour. Le froid Macdonald n’eut pourtant qu’à tourner bride.

Maître de la seconde ville de France, Napoléon a partie gagnée. « Madame et très chère amie, je suis remonté sur mon trône », écrit-il à Marie-Louise. Des garnisons qu’il a ramassées sur sa route, il a déjà formé une petite armée, grossie d’officiers en demi-solde, 14 000 hommes, plus qu’il n’en faut pour arriver à Paris sans accident. De Lyon, il date ses premiers décrets impériaux, prononce la dissolution des chambres royales, obligé toutefois à trop de promesses qui le gêneront et qu’il regrettera. Il convoque pour son retour à Paris, et en gage de sa conversion au libéralisme, une grande assemblée nationale, dite du Champ de Mai, bizarre idée, livresque, renouvelée des guerriers francs, souvenir de lecture revenu dans une bagarre. Ne pouvant plus évoquer son oncle Louis XVI, il renoue avec Pharamond, marié à la Convention et au Comité de salut public, sans toutefois négliger une précaution utile. Il ne faut pas qu’on dise que Napoléon, c’est la guerre. Le bruit est adroitement répandu que les puissances sont favorables au rétablissement de l’Empire, que les Anglais ont favorisé le retour de l’île d’Elbe et laissé passer exprès la flottille, que l’empereur d’Autriche protège son gendre. Au même moment, les puissances, à Vienne, déclarent que « Napoléon Bonaparte s’est placé hors des relations civiles et sociales et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s’est livré à la vindicte publique ».

En savoir plus : Les cent jours qui ont fait la légende, Books, juillet-août 2012.

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