Froid, épidémies, la fin de l’Empire romain
par Baptiste Touverey

Froid, épidémies, la fin de l’Empire romain

Ce ne sont pas les Barbares qui ont porté un coup fatal à l’Empire romain, mais des bactéries à l’origine d’une série de pandémies meurtrières. Leur prolifération a été favorisée par un refroidissement brutal, longtemps sous-estimé.

Publié dans le magazine Books, mars 2019. Par Baptiste Touverey

©adoc-photos

Transmise par les puces des rongeurs, la peste bubonique a réussi à s’infiltrer dans les contrées les plus reculées de l’empire. Ici, le temple de Bacchus, à Baalbek, au Liban, photographié en 1890.

  Kyle Harper est professeur d’histoire à l’université de l’Oklahoma, aux États-Unis. On doit aussi à ce spécialiste de la Rome antique des ouvrages sur l’esclavage et sur la transformation de la morale sexuelle dans le Bas-Empire romain. Comment l’Empire romain s’est effondré est son premier livre traduit en français.   La chute de Rome est l’un des sujets historiques les plus étudiés et controversés qui soient. Vous rappelez dans votre livre que 210 théories ont déjà été énoncées. Alors pourquoi en proposer une 211e ? Si surprenant que cela puisse paraître, nous disposons d’informations inédites. Un peu comme si de nouvelles traces d’ADN étaient apparues dans une vieille affaire de meurtre. Cette comparaison est, d’ailleurs, presque à prendre au pied de la lettre : les progrès de la paléogénomique nous aident à répondre à des questions que nous ne nous étions même pas posées. Nous sommes désormais capables d’interpréter comme jamais auparavant les ossements humains, leur taille, leur forme et leurs cicatrices, qui sont autant de témoins subtils de la santé et des maladies. Leur analyse isotopique (ainsi que celle des dents) raconte les famines et les migrations, nous donnant ainsi accès aux biographies biologiques de la majorité silencieuse. S’ajoutent à cela les apports de la paléoclimatologie. Les carottes de glace, les grottes, les dépôts au fond des lacs et les sédiments marins ont conservé la mémoire de bouleversements climatiques dont nous avions mal mesuré l’importance jusqu’ici. Quant aux cernes des arbres et aux glaciers, ils constituent les archives d’une histoire environnementale elle aussi négligée.   Votre livre accorde de l’importance aux changements climatiques et aux maladies. Quel a été leur rôle dans la chute de Rome ? La plupart des histoires de la chute de Rome considèrent l’environnement comme un arrière-plan stable, inerte. Or c’est là une idée non seulement fausse, mais trompeuse. La Terre est une plateforme sur laquelle reposent les activités humaines, -aussi instable que le pont d’un navire pris dans une violente tempête. Un phénomène comme l’effondrement de l’Empire -romain, qui s’est étalé sur plusieurs siècles, n’a bien entendu pas une cause unique. Je ne nie pas que les hommes aient leur part de responsabilité : l’empire était immense – sans doute trop –, ses ennemis avaient fini par prendre une grande avance technologique et la charge fiscale que représentait l’armée n’était plus tenable. Mais des raisons d’ordre naturel sont aussi entrées en ligne de compte – et de façon déterminante. Dans une perspective planétaire, on peut dire que les Romains ont longtemps eu de la chance. L’empire a atteint sa taille et sa prospérité maximales à la fin d’une période climatique de l’holocène à laquelle on a donné le nom d’optimum climatique romain : une phase de climat chaud, humide et stable dans la plus grande partie du bassin méditerranéen. C’étaient des conditions favorables pour fonder un empire agraire sur une pyramide de compromis économiques et politiques. Mais, au milieu du IIe siècle, la chance a commencé à tourner, et on est entré dans l’une des phases de changement climatique les plus spectaculaires de tout l’holocène. Cette détérioration du climat, qui a coïncidé avec plusieurs pandémies d’une gravité sans précédent, a été un facteur de tout premier plan dans la chute de l’Empire romain.   Avant d’en venir à cette chute, pouvez-vous nous dire en quoi l’optimum climatique -romain a contribué à l’essor de l’empire ? Il a permis d’élargir les surfaces agricoles, de rendre cultivables des terres qui ne l’étaient pas auparavant et qui ne le seraient plus ensuite. Au Ier siècle, Pline l’Ancien prétend, par exemple, que le blé italien poussait dans « les montagnes » – ce qui est tout à fait exceptionnel. On estime qu’une augmentation de température de 1 °C dans les montagnes d’Italie a pu procurer 5 millions d’hectares de terres arables supplémentaires, soit une superficie suffisante pour nourrir 3 à 4 millions de personnes. Grâce à ces températures clémentes et à la régularité des précipitations, les rendements ont eux aussi augmenté. D’une manière générale, l’optimum climatique a rendu possible une forte croissance démographique et économique. Entre la mort d’Auguste, en 14, et le règne de Marc Aurèle, un siècle et demi plus tard, la population de l’empire est passée de 60 à 75 millions d’habitants – ce qui représente un quart de l’humanité d’alors et davantage que l’autre grand empire de l’époque, la Chine des Han. On aurait pu craindre que l’économie romaine peine à absorber ce surcroît de population et, succombant à la logique malthusienne, connaisse des rendements décroissants, mais même le revenu par tête a augmenté. La croissance a été à la fois extensive et intensive.   Qu’est-ce qui a interrompu cette croissance ? La première crise a été déclenchée, à l’époque de Marc Aurèle, par une pandémie, de variole vraisemblablement. En s’étendant sur trois continents et en développant au sein de cet espace gigantesque le commerce, les routes, les échanges maritimes, l’Empire romain avait créé les conditions idéales pour la propagation de maladies à grande échelle. Le germe à l’origine de ce qu’on a -appelé la « peste antonine » venait d’Afrique. Il aurait pu, comme beaucoup d’autres germes avant lui dans l’histoire, décimer un village isolé ou deux, puis disparaître faute d’hôtes susceptibles de l’accueillir. Mais il est entré en scène dans un monde plus interdépendant qu’il l’avait jamais été, émaillé de surcroît de grandes villes surpeuplées où les conditions d’hygiène étaient loin d’être…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire