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Froid, épidémies, la fin de l’Empire romain

Ce ne sont pas les Barbares qui ont porté un coup fatal à l’Empire romain, mais des bactéries à l’origine d’une série de pandémies meurtrières. Leur prolifération a été favorisée par un refroidissement brutal, longtemps sous-estimé.


©adoc-photos

Transmise par les puces des rongeurs, la peste bubonique a réussi à s’infiltrer dans les contrées les plus reculées de l’empire. Ici, le temple de Bacchus, à Baalbek, au Liban, photographié en 1890.

  Kyle Harper est professeur d’histoire à l’université de l’Oklahoma, aux États-Unis. On doit aussi à ce spécialiste de la Rome antique des ouvrages sur l’esclavage et sur la transformation de la morale sexuelle dans le Bas-Empire romain. Comment l’Empire romain s’est effondré est son premier livre traduit en français.   La chute de Rome est l’un des sujets historiques les plus étudiés et controversés qui soient. Vous rappelez dans votre livre que 210 théories ont déjà été énoncées. Alors pourquoi en proposer une 211e ? Si surprenant que cela puisse paraître, nous disposons d’informations inédites. Un peu comme si de nouvelles traces d’ADN étaient apparues dans une vieille affaire de meurtre. Cette comparaison est, d’ailleurs, presque à prendre au pied de la lettre : les progrès de la paléogénomique nous aident à répondre à des questions que nous ne nous étions même pas posées. Nous sommes désormais capables d’interpréter comme jamais auparavant les ossements humains, leur taille, leur forme et leurs cicatrices, qui sont autant de témoins subtils de la santé et des maladies. Leur analyse isotopique (ainsi que celle des dents) raconte les famines et les migrations, nous donnant ainsi accès aux biographies biologiques de la majorité silencieuse. S’ajoutent à cela les apports de la paléoclimatologie. Les carottes de glace, les grottes, les dépôts au fond des lacs et les sédiments marins ont conservé la mémoire de bouleversements climatiques dont nous avions mal mesuré l’importance jusqu’ici. Quant aux cernes des arbres et aux glaciers, ils constituent les archives d’une histoire environnementale elle aussi négligée.   Votre livre accorde de l’importance aux changements climatiques et aux maladies. Quel a été leur rôle dans la chute de Rome ? La plupart des histoires de la chute de Rome considèrent l’environnement comme un arrière-plan stable, inerte. Or c’est là une idée non seulement fausse, mais trompeuse. La Terre est une plateforme sur laquelle reposent les activités humaines, -aussi instable que le pont d’un navire pris dans une violente tempête. Un phénomène comme l’effondrement de l’Empire -romain, qui s’est étalé sur plusieurs siècles, n’a bien entendu pas une cause unique. Je ne nie pas que les hommes aient leur part de responsabilité : l’empire était immense – sans doute trop –, ses ennemis avaient fini par prendre une grande avance technologique et la charge fiscale que représentait l’armée n’était plus tenable. Mais des raisons d’ordre naturel sont aussi entrées en ligne de compte – et de façon déterminante. Dans une perspective planétaire, on peut dire que les Romains ont longtemps eu de la chance. L’empire a atteint sa taille et sa prospérité maximales à la fin d’une période climatique de l’holocène à laquelle on a donné le nom d’optimum climatique romain : une phase de climat chaud, humide et stable dans la plus grande partie du bassin méditerranéen. C’étaient des conditions favorables pour fonder un empire agraire sur une pyramide de compromis économiques et politiques. Mais, au milieu du IIe siècle, la chance a commencé à tourner, et on est entré dans l’une des phases de changement climatique les plus spectaculaires de tout l’holocène. Cette détérioration du climat, qui a coïncidé avec plusieurs pandémies d’une gravité sans précédent, a été un facteur de tout premier plan dans la chute de l’Empire romain.   Avant d’en venir à cette chute, pouvez-vous nous dire en quoi l’optimum climatique -romain a contribué à l’essor de l’empire ? Il a permis d’élargir les surfaces agricoles, de rendre cultivables des terres qui ne l’étaient pas auparavant et qui ne le seraient plus ensuite. Au Ier siècle, Pline l’Ancien prétend, par exemple, que le blé italien poussait dans « les montagnes » – ce qui est tout à fait exceptionnel. On estime qu’une augmentation de température de 1 °C dans les montagnes d’Italie a pu procurer 5 millions d’hectares de terres arables supplémentaires, soit une superficie suffisante pour nourrir 3 à 4 millions de personnes. Grâce à ces températures clémentes et à la régularité des précipitations, les rendements ont eux aussi augmenté. D’une manière générale, l’optimum climatique a rendu possible une forte croissance démographique et économique. Entre la mort d’Auguste, en 14, et le règne de Marc Aurèle, un siècle et demi plus tard, la population de l’empire est passée de 60 à 75 millions d’habitants – ce qui représente un quart de l’humanité d’alors et davantage que l’autre grand empire de l’époque, la Chine des Han. On aurait pu craindre que l’économie romaine
peine à absorber ce surcroît de population et, succombant à la logique malthusienne, connaisse des rendements décroissants, mais même le revenu par tête a augmenté. La croissance a été à la fois extensive et intensive.   Qu’est-ce qui a interrompu cette croissance ? La première crise a été déclenchée, à l’époque de Marc Aurèle, par une pandémie, de variole vraisemblablement. En s’étendant sur trois continents et en développant au sein de cet espace gigantesque le commerce, les routes, les échanges maritimes, l’Empire romain avait créé les conditions idéales pour la propagation de maladies à grande échelle. Le germe à l’origine de ce qu’on a -appelé la « peste antonine » venait d’Afrique. Il aurait pu, comme beaucoup d’autres germes avant lui dans l’histoire, décimer un village isolé ou deux, puis disparaître faute d’hôtes susceptibles de l’accueillir. Mais il est entré en scène dans un monde plus interdépendant qu’il l’avait jamais été, émaillé de surcroît de grandes villes surpeuplées où les conditions d’hygiène étaient loin d’être idéales. On estime qu’il a provoqué le décès de 10 à 20 % de la population de l’empire, effaçant en un clin d’œil un siècle et demi de croissance démographique. Cela dit, l’empire a surmonté cette première épreuve. Les historiens actuels ont réhabilité l’œuvre de la dynastie des Sévères, qui a alors pris le pouvoir et réussi à redresser la situation.   Comment expliquez-vous la résilience dont a fait preuve l’Empire romain dans cette crise ? Dans cette crise et celles qui ont suivi ! Car il y en a eu au moins trois autres, plus graves encore. Il y a survécu grâce à sa force idéologique et institutionnelle, à sa souplesse aussi, à son extraordinaire capacité d’adaptation. Au milieu du IIIe siècle, il connaît une nouvelle pandémie, la « peste de Cyprien » (dont l’agent pathogène n’a pu être identifié), en même temps que de graves sécheresses. Se produit ce qu’on a appelé la « première chute » de l’Empire romain. La désintégration est évitée de justesse grâce à une reconstruction volontariste sous une forme nouvelle – avec un nouveau genre d’empereur (des empereurs-soldats d’origine danubienne), un nouveau type de gouvernement (plus centralisé, comptant 35 000 fonctionnaires salariés alors qu’il n’y en avait qu’un millier tout au plus au début de l’empire), une nouvelle monnaie (en or et non plus en argent), bientôt suivis d’une nouvelle foi religieuse (le christianisme). Si bien que, à la fin du IVe siècle, l’Empire romain est encore l’État le plus puissant du monde et l’un des plus forts qui aient jamais existé. Il est plus étendu qu’à l’époque d’Auguste, et sa capacité à lever l’impôt reste historiquement excep­tionnelle – à égalité avec les entités poli­tiques les plus efficaces du XVIIe siècle.   Pourtant, quelques décennies plus tard, l’empire a cessé d’exister – en Occident du moins. À quoi est-ce dû ? C’est la troisième crise qu’a dû affronter l’empire. A la fin du IVe siècle et au début du Ve, en l’espace de deux générations, sa cohérence est définitivement brisée par la pression insupportable des peuples barbares, les Huns en particulier. Ces derniers ont été mis en branle par une sécheresse d’une ampleur excep­tionnelle qui a frappé l’Asie centrale entre 350 et 370 – la plus grave des deux derniers millénaires sur une telle durée. On peut donc les considérer comme des réfugiés climatiques à cheval et en armes. Mais je vous rappelle que, même si la partie occidentale de l’Empire s’écroule, sa partie orientale tient bon. Au cours du Ve siècle et au début du VIe, elle connaît même une prospérité renouvelée, et sa population augmente. La première décen­nie du long règne de Justinien, qui monte sur le trône en 527, donne lieu à une frénésie de réalisations qui donnent le tournis : de vastes territoires sont reconquis en Occident ; l’ensemble du corpus de lois romaines est codifié ; l’administration fiscale est réorganisée. On assiste à la plus grande orgie de construction de l’histoire romaine.   Alors, qu’est-ce qui a fini par venir à bout de l’Empire romain ? Le double choc de la peste bubonique et du petit âge glaciaire. À la suite de l’opti­mum climatique romain, on a eu trois siècles de transition (de 150 à 450 à peu près), marqués, comme je l’ai mentionné, par plusieurs grandes sécheresses. Après quoi on est entré dans le petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive. Un pic d’activité volcanique dans les années 530 et 540 a été la cause de la période de froid le plus intense de tout l’holocène tardif. Au même moment, l’énergie provenant du Soleil a atteint son plus bas niveau ­depuis plusieurs millénaires. On estime que la décennie 536-545 a été la plus froide des deux mille dernières années, et l’année 536, dans l’hémisphère Nord du moins, la plus froide de toutes. C’est aussi à ce moment-là que, ­venue d’Asie, la bactérie Yersinia pestis (dont le foyer ancestral pourrait être le plateau tibétain) a fait son apparition dans l’empire, atteignant l’Égypte en 541 et la ­capitale, Constantinople, au printemps 542. ­Yersinia pestis est l’agent responsable de la peste bubonique, dont, jusqu’alors, ­l’Empire romain avait été préservé. La « peste de Justinien », comme on l’a ­appelée, a fait des ravages, entraînant la mort d’à peu près la moitié de la popu­lation. Ce choc démographique s’est accom­pagné d’une lente débâcle de l’empire, culminant avec des pertes territoriales ­irrémédiables face aux armées de l’islam au milieu du VIIe siècle.   Selon vous, la cause première de la chute de l’Empire romain semble avoir été les pandémies plus encore que les bouleversements climatiques… Absolument. L’environnement biologique a eu une influence plus directe et plus dramatique. Cela étant, le climat a fourni un cadre propice aux épidémies. Le refroidissement du petit âge glaciaire tardif survient juste avant la peste de Justinien, et ce n’est pas un hasard. Le scénario le plus vraisemblable est que le nouveau régime climatique du début du VIe siècle a déversé davantage de pluies sur les pays d’Asie centrale où vivaient les espèces servant de réservoir à Yersinia pestis. La croissance de la végétation a provoqué une explosion démographique des rongeurs vivant dans des terriers, la bactérie a pu infecter de nouvelles populations hôtes et se propager au rat puis à l’homme. D’autant que le refroidissement a permis aux puces qui véhiculent la maladie d’une espèce à l’autre de proliférer : en effet, elles ne se reproduisent que dans certaines limites de température. Il ne faut pas qu’il fasse trop froid, mais pas trop chaud non plus. Les étés plus frais ont donc été une aubaine pour elles.   Pourquoi la peste bubonique a-t-elle eu ­raison de l’Empire romain alors que la ­variole n’y était pas parvenue ? Son taux de mortalité est bien plus ­élevé. Selon son mode de transmission (par piqûre de puce ou par inhalation de gouttelettes contaminées projetées dans l’air), il varie de 80 à 100 %, contre 30 à 40 % pour la variole. Le fait même qu’elle se transmette non seulement entre ­humains, mais aussi par les puces des rongeurs a permis à la peste de frapper très au-delà des zones à forte densité. Les rongeurs pullulaient aussi bien dans les campagnes cultivées que dans celles qui étaient restées à l’état naturel. La maladie a ainsi réussi à s’infiltrer dans les contrées les plus reculées de l’empire. Elle a même touché des anachorètes en Égypte ! Enfin, un germe comme la variole ne dispose pas d’un réservoir animal où il pourrait se cacher entre deux épidémies. La peste est plus patiente, elle peut se tapir dans un grand nombre d’espèces de rongeurs. C’est ce qui lui a permis de s’étendre sur deux siècles – sa dernière manifestation date de 749. Durant deux siècles, donc, elle a jailli à intervalles régu­liers, en ­vagues toujours dévastatrices, car, contrairement à ce qui se passe avec la ­variole, l’immunisation des populations déjà frappées est faible.   Quelle a été l’influence de cette pandémie sur la mentalité des contemporains ? Pour la première fois, un état d’esprit apocalyptique a gagné une grande ­société complexe. La peste antonine avait déterminé la résurgence de l’archaïque culte d’Apollon à une échelle de plus en plus vaste. La peste de Cyprien avait ébranlé les fondements du polythéisme civique et permis aux chrétiens de se manifester à visage découvert. Aux VIe et VIIe siècles, l’enchaînement de la peste et des troubles climatiques a donné toute sa force au sentiment eschatologique au sein du christianisme, du judaïsme et du dernier-né de l’Antiquité tardive, l’islam. On peut considérer que la propagation de Yersinia pestis a été un tournant dans l’histoire de notre espèce : jamais auparavant l’humanité n’avait eu à affronter un ennemi aussi mortel et diabolique. D’une certaine façon, elle marque non seulement la véritable chute de l’Empire romain, mais la fin de l’Antiquité. Tout comme huit siècles plus tard, lorsqu’elle réapparaîtra en Europe, elle marquera la fin du Moyen Âge.   — Propos recueillis par Baptiste Touverey. Cet article est paru dans le magazine Books n°95 daté Mars 2019 sous le titre "Kyle Harper : « La peste et le climat ont eu raison de Rome »"  
LE LIVRE
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Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome de Kyle Harper, La Découverte, 2019

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